Scorpions en deuil, Francis Buchholz a fermé les yeux à 71 ans (1954-2026)

Publié le 26 janvier 2026 à 22:16

Francis Buchholz, l'homme qui a tenu la charpente rythmique de l'une des formations rock les plus emblématiques de l'histoire, s'est éteint à l'âge de 71 ans, emporté par une bataille privée et digne contre le cancer le 22 janvier dernier. Pour le grand public, Buchholz était cette figure stoïque, souvent postée à la droite de la scène, dont la basse Fender Precision ou l'imposante Alembic Exploiter ancrait les envolées lyriques de Klaus Meine et les riffs acérés de Rudolf Schenker. Mais pour les puristes, les historiens du rock et les lecteurs avertis de GraveBasse.com, il était bien plus qu'un simple accompagnateur : il était le ciment structurel de l'âge d'or des Scorpions, un musicien dont l'ingénierie rythmique a propulsé le hard rock teuton des clubs enfumés de la Basse-Saxe aux arènes gigantesques de Californie et de Moscou.   

La disparition de Buchholz ne marque pas seulement la perte d'un musicien ; elle symbolise la fin définitive d'une ère révolue, celle où le rock se construisait dans la sueur des salles de répétition industrielles et se gravait sur des bandes analogiques avec une exigence de perfection absolue. Membre indéboulonnable du "line-up classique" qui a régné sur les charts mondiaux de 1978 à 1992, Francis Buchholz a participé à l'élaboration de la bande-son d'une génération entière, traversant le Rideau de Fer et définissant le son du "Rock de Stade" des années 1980. Sa carrière, cependant, ne saurait se résumer aux succès planétaires de Rock You Like a Hurricane ou Wind of Change. C'est l'histoire complexe d'un jeune ingénieur en mécanique devenu star planétaire, d'un technicien du son obsédé par la précision acoustique, et d'un homme qui, au sommet vertigineux de la gloire, a choisi l'intégrité personnelle et la protection de sa famille face aux tourmentes d'une industrie musicale souvent impitoyable et déshumanisante.   

De ses premiers accords hésitants sur une Framus Star Bass dans l'Allemagne de la reconstruction jusqu'à ses ultimes notes rédemptrices avec le Temple of Rock de Michael Schenker, nous plongerons dans les mécanismes intimes de sa basse, explorant comment cet homme discret a su devenir l'architecte silencieux d'un son qui résonne encore aujourd'hui dans l'éternité.   

Les Fondations d'un Ingénieur du Rythme (1954–1972)

L'Enfant de la Reconstruction et l'Appel de l'Ouest

Né le 19 février 1954 à Hanovre, en Allemagne de l'Ouest, Francis Buchholz grandit dans un pays en pleine métamorphose, cherchant à se reconstruire une identité sur les ruines physiques et morales de la Seconde Guerre mondiale. La ville de Hanovre, lourdement bombardée, est alors un vaste chantier de reconstruction industrielle. C'est dans ce contexte de "Wirtschaftswunder" (miracle économique) que le jeune Francis forge sa personnalité : pragmatique, studieux, ancré dans le réel, mais irrésistiblement attiré par les ondes libertaires venues d'Outre-Manche et d'Outre-Atlantique. Le rock'n'roll, pour la jeunesse allemande de cette époque, n'est pas seulement une musique ; c'est une fenêtre ouverte sur un monde nouveau, coloré et bruyant, loin de la grisaille et du silence pesant de la génération précédente.   

Dès l'âge de 11 ans, Buchholz découvre le rock, une révélation quasi mystique qui le pousse à livrer des journaux à 4h30 du matin dans les rues froides de Hanovre pour financer l'achat de son premier instrument. Si l'attrait initial se porte naturellement vers la guitare électrique, instrument roi de l'époque, le destin — et peut-être une prédisposition naturelle pour le soutien harmonique et la structure — le dirige inexorablement vers la basse. Sa première acquisition, une Framus Star Bass, devient l'outil de son émancipation intellectuelle et artistique. Contrairement à beaucoup de ses contemporains qui voient la musique comme une échappatoire rebelle au monde du travail, Buchholz l'aborde avec la discipline rigoureuse d'un futur ingénieur. Il mène de front ses études secondaires et ses premiers engagements sérieux dans des groupes de lycéens, explorant les répertoires du blues, du jazz et du rock progressif, affûtant son oreille et sa technique.   

L'Académie et l'Asphalte : La Double Vie

Au début des années 1970, Francis Buchholz incarne une dualité fascinante. D'un côté, il est un étudiant sérieux et appliqué en génie mécanique à la prestigieuse Technische Universität Hannover, absorbant des concepts de physique, d'acoustique et de résistance des matériaux. De l'autre, il suit des cours de théorie musicale à la Musikhochschule, cherchant à comprendre les mathématiques cachées derrière l'harmonie. Cette double formation, technique et artistique, est cruciale pour comprendre son style de jeu ultérieur : une approche quasi scientifique du rythme, une compréhension aiguë des fréquences et une exigence technique qui le distinguera des bassistes purement instinctifs de sa génération. Il ne joue pas seulement des notes ; il construit des fondations sonores.   

C'est à cette époque charnière qu'il co-fonde Dawn Road, un groupe de rock progressif et néoclassique qui, sans le savoir, allait changer le cours de l'histoire du rock allemand. Dawn Road n'était pas un simple groupe de garage voué à l'oubli ; c'était un véritable laboratoire musical réunissant des talents exceptionnels : le guitariste virtuose Uli Jon Roth, dont le jeu fluide et hendrixien commençait déjà à faire parler de lui, le batteur Jürgen Rosenthal, un percussionniste à la frappe sophistiquée, et le claviériste Achim Kirschning. Au sein de cette formation exigeante, Buchholz développe un jeu complexe, capable de soutenir les improvisations débridées de Roth tout en maintenant une assise rythmique solide et intelligible. Le groupe, bien que n'ayant jamais sorti d'album officiel à l'époque, acquiert une réputation locale solide pour sa virtuosité et ses compositions ambitieuses, mêlant la lourdeur du hard rock naissant à la complexité de la musique classique.

La Fusion Salvatrice et la Naissance des Scorpions Modernes (1973)

Le Naufrage des Scorpions Originels

Pendant que Dawn Road prospérait dans l'underground hanovrien, peaufinant son art dans des salles de répétition modestes, une autre formation locale, Scorpions, fondée par le guitariste rythmique Rudolf Schenker en 1965, traversait une crise existentielle majeure. Après un premier album prometteur mais commercialement difficile, Lonesome Crow (1972), qui servait de bande-son à un film anti-drogue, le groupe implose littéralement. Le jeune prodige de la guitare, Michael Schenker, frère cadet de Rudolf, quitte le navire en pleine tournée pour rejoindre les Britanniques d'UFO, séduit par une offre qu'il ne pouvait refuser. Ce départ laisse Rudolf Schenker et le chanteur Klaus Meine isolés, sans guitariste soliste, sans section rythmique et sans perspective d'avenir.   

L'histoire du rock allemand aurait pu s'arrêter là, sur cet échec précoce. Mais Rudolf Schenker, animé d'une détermination inébranlable et d'une vision à long terme, refuse de laisser mourir son rêve. Dans un mouvement désespéré mais stratégique, il se tourne vers ses rivaux et amis de Dawn Road. Il commence par jammer avec eux dans la salle de répétition de la Robert-Koch Schule à Langenhagen, et très vite, la réalité musicale s'impose : la section rythmique de Dawn Road (Buchholz et Rosenthal) et leur guitariste (Roth) possèdent une alchimie technique et humaine que Schenker ne peut ignorer.

La Naissance du Phénix par Absorption

En 1973, une fusion organique s'opère. Contrairement à la légende qui voudrait que Schenker ait recruté de nouveaux musiciens, c'est en réalité le groupe Dawn Road qui absorbe Rudolf Schenker et Klaus Meine. Cependant, le nom Scorpions bénéficiant déjà d'une certaine notoriété contractuelle et d'un début de reconnaissance médiatique, le nouveau quintette décide pragmatiquement de l'adopter, sacrifiant l'identité de Dawn Road sur l'autel de l'efficacité commerciale. Francis Buchholz devient ainsi, presque par accident corporatif, le bassiste officiel de la nouvelle incarnation des Scorpions.   

Cette fusion marque le véritable début de la carrière professionnelle de Buchholz. Il apporte au groupe une stabilité indispensable et une rigueur qui manquait cruellement. Là où les premières incarnations des Scorpions étaient psychédéliques, jazz-rock et instables, l'arrivée de la section rythmique de Dawn Road ancre le son dans un rock plus dur, plus précis et plus structuré. Buchholz, armé de sa basse (une Rickenbacker à ses débuts avant de passer rapidement à Fender), forme avec le batteur Jürgen Rosenthal une base rythmique sur laquelle Uli Jon Roth peut tisser ses toiles néoclassiques sans craindre que l'édifice ne s'effondre. C'est le début d'une aventure qui allait durer près de deux décennies.

L'Ère Uli Jon Roth et l'Apprentissage de la Rigueur (1974–1978)

Fly to the Rainbow : Le Baptême du Feu

Le premier fruit discographique de cette collaboration hybride est l'album Fly to the Rainbow, sorti en novembre 1974. Pour Buchholz, c'est le grand saut dans le monde de l'enregistrement professionnel. L'album est un objet fascinant, mi-hard rock direct, mi-expérimental, reflétant parfaitement la collision créative entre le style "in-your-face" de Schenker/Meine et les ambitions symphoniques et mystiques de l'équipe Dawn Road.   

Sur des titres comme "Speedy's Coming", qui préfigure le son futur du groupe, Buchholz démontre déjà son sens du groove direct, propulsant le morceau avec une urgence adolescente qui deviendra le prototype du hard rock des Scorpions. Sa basse est motrice, poussant le tempo, refusant de traîner. Sur la chanson titre "Fly to the Rainbow", beaucoup plus progressive et épique, il explore des lignes de basse mélodiques et nuancées qui contrebalancent les guitares atmosphériques et les changements de rythme complexes. C'est un apprentissage accéléré des réalités du studio : la précision de l'attaque, la gestion de la durée des notes, et l'importance cruciale de "servir la chanson" avant de servir son ego.   

In Trance et Virgin Killer : La Définition du Son

Entre 1975 et 1976, le groupe entame une collaboration décisive avec le producteur Dieter Dierks, qui deviendra le "sixième membre" des Scorpions. Sous sa houlette tyrannique mais géniale, le groupe affine son identité. Buchholz est l'élément constant et rassurant dans un groupe où le poste de batteur est instable (Jürgen Rosenthal part pour son service militaire, remplacé par le Belge Rudy Lenners).   

Sur l'album In Trance (1975), la basse de Buchholz gagne considérablement en profondeur et en définition. Il commence à sculpter son "son" signature : rond, percutant, riche en médiums pour percer le mix, sans fioritures inutiles mais d'une efficacité redoutable. C'est l'époque où le groupe part à la conquête de l'Europe et commence à faire des vagues au Japon. L'album suivant, Virgin Killer (1976), bien que tristement célèbre pour la controverse de sa pochette originale, contient des morceaux où la basse de Francis est un moteur essentiel. Sur "Pictured Life" ou "Catch Your Train", la syncope entre la basse et la batterie crée une urgence vitale, un sentiment de précipitation maîtrisée qui donne au morceau son énergie cinétique. L'analyse des pistes isolées de cette époque révèle un bassiste qui joue souvent en "downpicking" (coups de médiator vers le bas), une technique épuisante mais qui garantit une attaque constante et une lourdeur accrue, préfigurant les standards du heavy metal des années 80.   

Taken by Force et l'Arrivée du "Tank Allemand"

L'année 1977 marque un tournant décisif pour la section rythmique avec l'arrivée du batteur Herman Rarebell pour l'enregistrement de l'album Taken by Force. Rarebell, contrairement à ses prédécesseurs plus jazz ou prog, est un batteur au style résolument "lourd", binaire et puissant. Son arrivée convient parfaitement au jeu de Francis Buchholz. Ensemble, ils forment une machine rythmique qui ne cherche pas le "groove" au sens funk ou soul du terme, mais qui "marche" littéralement sur l'auditeur comme une division blindée. C'est la naissance du fameux "German Tank" rythmique.   

Sur des titres comme "Steamrock Fever", Buchholz verrouille les croches avec une précision métronomique, créant un mur sonore impénétrable. Sa technique de main droite est infatigable. Il ne cherche pas à combler les espaces, mais à les définir. C'est aussi sur cet album que l'on trouve "The Sails of Charon", un chef-d'œuvre de complexité où Buchholz suit les riffs orientalisants d'Uli Jon Roth avec une fluidité surprenante, prouvant qu'il n'a rien perdu de sa technique progressive.

Tokyo Tapes : La Consécration d'une Époque

L'ère Roth se conclut magistralement par le double album live Tokyo Tapes, enregistré en 1978 au Japon. Ce disque capture Buchholz au sommet de sa première période créative. On y entend un bassiste capable de tenir la baraque avec une solidité inébranlable pendant que Roth part dans des improvisations cosmiques et psychédéliques. Sa performance sur "He's a Woman - She's a Man" est particulièrement notable pour sa rapidité d'exécution et sa précision chirurgicale. C'est aussi à cette époque que Buchholz, fidèle à sa formation d'ingénieur, commence à s'impliquer davantage dans les aspects techniques et logistiques du groupe, s'intéressant à la sonorisation, à l'éclairage et à la gestion du matériel, un rôle de l'ombre qui deviendra crucial pour l'expansion internationale du groupe.

La Construction du Mythe et l'Architecture de Lovedrive (1979–1981)

Lovedrive : Le Changement de Cap Stratégique

Le départ d'Uli Jon Roth en 1978, insatisfait de la direction musicale trop commerciale du groupe, aurait pu être fatal aux Scorpions. Au lieu de cela, il ouvre la porte à l'ère la plus faste et la plus commerciale du groupe. Avec le recrutement du jeune guitariste Matthias Jabs et la participation temporaire mais brillante de Michael Schenker (revenu brièvement après son départ d'UFO), les Scorpions enregistrent Lovedrive (1979).   

Pour Francis Buchholz, cet album est une forme de libération musicale. Le style de Roth imposait souvent des structures complexes et des changements de tonalité fréquents. Avec Jabs et Rudolf Schenker désormais seuls maîtres à bord de la composition, la musique devient plus directe, plus "américaine", plus axée sur le riff et le refrain. La basse de Francis prend une place prépondérante dans le mixage final. Le morceau instrumental "Coast to Coast" est un hymne absolu à la gloire de la section rythmique. Sur ce titre, dépourvu de chant, la basse de Buchholz ne se contente pas d'accompagner ; elle porte la mélodie rythmique, soutenant les guitares harmonisées avec une puissance et un drive qui feront de ce titre un incontournable des concerts du groupe pendant plus de 40 ans. La simplicité apparente de sa ligne de basse sur ce morceau cache un placement rythmique redoutable, donnant au titre son balancement irrésistible.   

Animal Magnetism et l'Expérimentation du Groove Lourd

En 1980, l'album Animal Magnetism pousse le son du groupe vers quelque chose de plus lourd, de plus sombre et de plus oppressant, reflétant peut-être l'épuisement des tournées incessantes. C'est sur cet album que figure "The Zoo", qui contient peut-être la ligne de basse la plus célèbre et la plus analysée de la carrière de Buchholz. Ce morceau se distingue par son tempo lent, menaçant, et son groove quasi-industriel. Francis y joue une ligne hypnotique, traînante, qui évoque parfaitement l'ambiance glauque et électrique de la 42e rue de New York décrite dans les paroles de Klaus Meine.   

Sur "The Zoo", Buchholz prouve que la lourdeur n'est pas une question de vitesse ou de distorsion, mais d'espace, de silence et d'intention. Son utilisation de la Fender Precision sur ces enregistrements définit le standard du son hard rock du début des années 80 : des médiums légèrement creusés, des basses profondes et une attaque au médiator qui "claque" contre les cordes. Il ancre le morceau, permettant à Matthias Jabs d'utiliser sa Talk-Box avec une liberté totale. C'est un exemple parfait de "service à la chanson" (serving the song).   

L'Apogée Commerciale et la Conquête de l'Amérique (1982–1985)

Blackout : L'Énergie du Désespoir

L'enregistrement de l'album Blackout (1982) est marqué par un drame : les problèmes de voix de Klaus Meine, qui perd sa voix et doit subir des opérations risquées. Pendant sa convalescence, le groupe continue de répéter et d'enregistrer les instrumentaux avec une rage et une énergie du désespoir. Instrumentalement, le groupe est à son zénith technique.

La paire Buchholz / Rarebell est désormais une entité indissociable, fonctionnant par télépathie. Sur le morceau titre "Blackout", la rapidité d'exécution de Francis en allers-retours (downpicking) rivalise avec l'intensité des groupes de heavy metal britanniques de la NWOBHM (New Wave of British Heavy Metal) qui émergent à la même époque. C'est une performance athlétique. Le bassiste adopte sur scène une présence visuelle de plus en plus forte, arpentant la scène avec une énergie qui dément son image d'homme tranquille et posé. Il devient un pilier visuel, headbanguant en rythme, connecté physiquement à son instrument.

Love at First Sting : L'Hymne Planétaire

En 1984, les Scorpions atteignent le Graal commercial avec Love at First Sting. C'est l'album de tous les records, celui qui fait basculer le groupe dans la catégorie des superstars mondiales. "Rock You Like a Hurricane" devient un hymne intergénérationnel, joué dans tous les stades et sur toutes les radios. La contribution de Buchholz à ce titre est essentielle, bien que souvent sous-estimée : sa basse double la guitare rythmique de Rudolf Schenker avec une précision chirurgicale, créant ce "Mur de Son" compact qui saute aux oreilles dès les premières secondes. Si la basse jouait autre chose, ou avec un placement différent, le riff perdrait sa puissance d'impact.   

Dans le clip vidéo emblématique de ce morceau, on aperçoit Francis brandissant une Gibson Thunderbird II (Non-Reverse), un choix esthétique et sonore qui renforce le côté "américain" et cool du groupe. Sur scène, cependant, il reste souvent fidèle à ses basses de luthier (notamment l'Alembic Exploiter au look distinctif) et à ses murs d'amplis Ampeg SVT, cherchant toujours la clarté et la définition dans le tumulte sonore des stades.   

World Wide Live : La Machine de Guerre

La tournée mondiale qui suit cet album est gigantesque. Elle est immortalisée par l'album World Wide Live (1985), qui capture la fureur des Scorpions devant des centaines de milliers de personnes, du Madison Square Garden de New York au premier festival Rock in Rio au Brésil. Buchholz y est au sommet de son art et de sa carrière, accumulant plus de 50 disques d'or et de platine à travers le globe. L'album live témoigne de son endurance : jouer des sets de deux heures à cette intensité, soir après soir, demande une condition physique d'athlète. Francis Buchholz est alors l'un des bassistes de rock les plus célèbres et les plus respectés au monde.

Géopolitique et Changements de Vents (1988–1991)

Savage Amusement et la Diplomatie du Rock

À la fin des années 80, les Scorpions ne sont plus seulement des musiciens, ils deviennent malgré eux des ambassadeurs culturels. Buchholz, avec sa sensibilité intellectuelle et son intérêt pour l'histoire, est particulièrement touché par l'ouverture à l'Est. En 1988, après la sortie de l'album Savage Amusement (un album plus poli, plus produit, où la basse de Buchholz est traitée avec des effets de chorus typiques de l'époque), ils deviennent l'un des premiers groupes de rock occidentaux majeurs à jouer à Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg), en URSS.

Francis racontera plus tard l'émotion intense de voir des fans soviétiques, longtemps privés de rock occidental officiel, accueillir le groupe comme des libérateurs culturels. Pour lui, qui a grandi avec la peur physique d'une invasion soviétique (Hanovre n'étant qu'à quelques dizaines de kilomètres de la frontière est-allemande), voir ces "ennemis" chanter ses chansons est un choc émotionnel profond.   

Le Kremlin et Wind of Change

L'année suivante, lors du Moscow Music Peace Festival (1989), Buchholz se retrouve au cœur de la Grande Histoire. Le groupe est reçu officiellement au Kremlin par Mikhaïl Gorbatchev. C'est un moment surréaliste et cathartique. De cette expérience unique naît l'inspiration pour l'album Crazy World (1990) et son mégatube planétaire "Wind of Change".   

La ligne de basse de Buchholz sur "Wind of Change" est un modèle de retenue et de musicalité : elle soutient la mélodie sifflée avec une douceur inattendue, avant de monter en puissance dans les refrains, accompagnant l'émotion collective de la chute du Mur de Berlin et de la fin de la Guerre Froide. Il ne joue pas trop, il joue juste. Sur cet album, produit par Keith Olsen à Los Angeles (marquant la fin de la collaboration avec Dieter Dierks), Buchholz signe également sa seule et unique contribution en tant que compositeur crédité : le titre "Kicks After Six". C'est un morceau rock, direct et entraînant, qui prouve qu'il pouvait aussi participer à l'écriture, même s'il restait souvent dans l'ombre du duo Schenker/Meine.   

Crazy World est un succès colossal, numéro 1 en Allemagne et certifié multi-platine aux USA. Paradoxalement, ce sommet commercial marque le début de la fin pour Francis au sein du groupe.   

La Rupture de 1992 – Finances, Famille et Trahison

Le Scandale "Star Business Management"

En 1992, alors que le groupe est au faîte de sa gloire internationale, une tempête interne éclate. Elle n'est pas musicale, mais financière et administrative. Le comptable et manager d'affaires du groupe (souvent associé à la société Star Business Management) est accusé de malversations graves, entraînant des problèmes fiscaux majeurs pour les membres du groupe, qui découvrent que des sommes considérables ont disparu ou ont été mal gérées.

Une scission brutale se crée au sein de la formation : d'un côté Schenker et Meine, désireux de faire le ménage et de changer radicalement de gestion ; de l'autre la section rythmique, et particulièrement Francis Buchholz, qui se retrouve au centre d'une "violente dispute" concernant la gestion de cette crise. Les détails exacts restent flous et sujets à interprétation, mais certains rapports suggèrent que Buchholz a tenté de défendre le manager incriminé, ou du moins a refusé de suivre aveuglément la stratégie de rupture brutale et les "nouveaux venus" engagés pour redresser la barre, estimant qu'ils manquaient d'expérience internationale. D'autres sources indiquent qu'il a simplement choisi de suivre l'ancien manager par loyauté ou par désaccord profond avec la nouvelle direction prise par Schenker et Meine. Quoi qu'il en soit, la confiance est rompue.   

Le Choix de la Famille et le Départ

Au-delà de l'aspect purement financier et juridique, une raison plus personnelle et humaine motive son départ. Francis vient d'être père de filles jumelles. Après 20 ans de tournées incessantes, de vie dans les bus et les hôtels, l'idée de repartir sur la route pour de longues campagnes mondiales, tout en gérant des conflits juridiques et fiscaux stressants, lui est insupportable. Comme il l'expliquera sobrement plus tard : "Je sentais que nous avions besoin de professionnels... et je n'étais pas d'accord avec leurs intentions. Aussi, j'avais des jumelles en route... alors j'ai choisi de me retirer".   

Son départ est officialisé en octobre 1992. Il est remplacé par Ralph Rieckermann. C'est un choc immense pour les fans : le "calme" du groupe, l'homme fiable, le visage familier, quitte le navire. Avec lui, c'est une partie de l'âme "classique" et de la chimie humaine des Scorpions qui s'évapore. Herman Rarebell, son compère de toujours, orphelin de son binôme rythmique, quittera le groupe quelques années plus tard, en 1995, citant lui aussi la perte de cette alchimie unique et affirmant que "les vrais Scorpions sont morts en 1992".   

La Traversée du Désert et la Réinvention (1993–2010)

L'Homme de l'Ombre et l'Entrepreneur

Après son départ fracassant, Buchholz disparaît presque totalement de la scène publique et médiatique. Il ne cherche pas à rejoindre un autre grand groupe immédiatement, refusant de devenir un mercenaire de la basse. Il retourne à Hanovre pour élever ses enfants et soigner ses blessures, tant symboliques que financières.

Cependant, l'ingénieur en lui ne reste pas inactif. Il fonde une société de location de matériel de sonorisation et d'éclairage scénique, mettant à profit son expertise technique inestimable acquise sur les plus grandes scènes du monde. Il sait exactement ce dont les musiciens ont besoin sur scène. Il développe et distribue également des enceintes acoustiques exponentielles de sa propre conception, prouvant que sa passion pour le son (le "Grave" de notre site GraveBasse) est intacte. Il devient un acteur respecté de l'industrie technique du spectacle en Allemagne.   

Bass Magic et le Retour Discret

En 1996, il rompt partiellement le silence en publiant un livre pédagogique intitulé Bass Magic. Cet ouvrage, bien que resté relativement confidentiel et aujourd'hui collector, est une mine d'or pour les bassistes. Il y révèle ses techniques de jeu, son approche du rythme, ses secrets de studio et sa philosophie de l'instrument. C'est le premier signe tangible qu'il n'a pas abandonné la musique.   

Dans les années 2000, alors que les tensions avec ses anciens camarades s'apaisent avec le temps, il commence à refaire surface musicalement. Il rejoint le groupe Dreamtide, mené par Helge Engelke (du groupe Fair Warning). Sur l'album Dream and Deliver (2008), on retrouve avec bonheur le son de basse caractéristique de Buchholz : solide, mélodique, toujours au service de la chanson. Il participe également à la production de l'album, montrant qu'il a gardé une oreille affûtée. Il tourne aussi brièvement avec son ancien camarade de Dawn Road, Uli Jon Roth, bouclant la boucle avec ses débuts et ravissant les fans nostalgiques des années 70.

La Renaissance avec le Temple of Rock (2011–2016)

Les Retrouvailles des Exilés

Le véritable retour en grâce de Francis Buchholz, celui que tous les fans espéraient, a lieu en 2011-2012. Michael Schenker, le frère prodige et tourmenté, lance son projet ambitieux Temple of Rock. Pour la tournée "Lovedrive Reunion", il a une idée de génie : reformer la section rythmique légendaire des Scorpions pour jouer les classiques de l'album Lovedrive qu'il avait aidé à enregistrer. Il appelle Herman Rarebell et Francis Buchholz.   

Accepter cette invitation est pour Buchholz une manière de réhabiliter son passé et de reprendre sa place légitime sur scène. Les concerts sont des triomphes nostalgiques. Voir Buchholz, Rarebell et un Schenker en pleine forme jouer "Coast to Coast", "Holiday" ou "Another Piece of Meat" rappelle au monde entier la puissance de cette combinaison chimique unique. La magie opère instantanément.

Bridge the Gap et Spirit on a Mission

Cette collaboration ne se limite pas à la nostalgie des concerts. Le groupe, soudé, entre en studio pour enregistrer de nouveaux albums : Bridge the Gap (2013) et Spirit on a Mission (2015). Sur ces disques, Buchholz joue avec une vigueur et une fraîcheur renouvelées. Sa basse sur des titres comme "Vigilante Man" ou "Live and Let Live" est lourde, moderne, prouvant qu'à 60 ans passés, il n'a rien perdu de sa dextérité ni de son groove. Les critiques saluent unanimement le retour du "cœur battant" des Scorpions. Pour Francis, c'est une victoire personnelle éclatante : il prouve qu'il existe artistiquement et brillamment en dehors de l'entité Scorpions dirigée par Meine et Rudolf Schenker.   

Dernières Années et Héritage (2016–2026)

Phantom 5 et la Plaisir du Jeu

Après la fin de l'aventure Temple of Rock, Buchholz continue de collaborer avec des figures du hard rock allemand, refusant de raccrocher les gants. Il rejoint Phantom 5, un supergroupe formé avec le chanteur Claus Lessmann (ex-Bonfire) et le producteur/guitariste Michael Voss. Les albums Phantom 5 (2016) et Play II Win (2017) sont des exercices de style AOR (Adult Oriented Rock) parfaitement exécutés, remplis d'hymnes mélodiques. Buchholz y assure une assise confortable, jouant pour le plaisir pur, loin de la pression écrasante des tournées mondiales d'antan. C'est un crépuscule de carrière paisible et musicalement satisfaisant.   

Le Silence Final et les Adieux

Les dernières années de sa vie sont marquées par la discrétion qui l'a toujours caractérisé. Il se bat en privé contre le cancer, refusant de faire de sa maladie un spectacle public, fidèle à sa nature réservée et digne. Il reste entouré de son épouse Hella et de ses trois enfants, Sebastian, Louisa et Marietta, qui l'accompagnent jusqu'au bout.   

Sa mort, survenue le 22 janvier 2026, déclenche une onde de choc dans la communauté rock. Les hommages affluent de toutes parts : Uli Jon Roth salue "le bassiste le plus ancien des Scorpions" et un ami de jeunesse ; Michael Schenker pleure un frère d'armes loyal ; Herman Rarebell perd sa moitié rythmique. Même le compte officiel des Scorpions, mettant de côté les vieilles rancœurs, publie un message poignant, reconnaissant que "son héritage vivra pour toujours" et saluant les "bons moments partagés". C'est la réconciliation ultime, par-delà les conflits juridiques des années 90, la reconnaissance finale de son apport inestimable.

Francis Buchholz n'était pas le membre le plus bruyant des Scorpions. Il n'avait pas le charisme exubérant de Klaus Meine, ni les poses iconiques et acrobatiques de Rudolf Schenker. Mais il était l'architecte invisible et indispensable de leur succès planétaire. Sans sa rigueur rythmique, sans son sens de la structure, les riffs des Scorpions n'auraient jamais eu cet impact physique qui a fait trembler les fondations des stades du monde entier.

Son parcours, de l'ingénieur studieux de Hanovre à la star mondiale, puis au père de famille protecteur et à l'entrepreneur, force le respect par sa cohérence. Il a su quitter la fête avant qu'elle ne tourne au vinaigre pour lui, préservant son intégrité et sa santé mentale. En s'éteignant en ce début d'année 2026, il laisse derrière lui une discographie impeccable, un héritage technique solide, et des millions de fans qui, en réécoutant l'intro menaçante de The Zoo ou le galop effréné de Blackout, sauront désormais mettre un nom et un visage sur ces fréquences basses qui leur remuent les tripes. Francis Buchholz a posé sa basse, mais la résonance de son œuvre continue de vibrer, inaltérable.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.