L'histoire du rock new-yorkais des années 1970 est souvent racontée comme une série de déflagrations chaotiques, un mélange d'anarchie punk et de poésie urbaine brute. Pourtant, au milieu de cette tempête créative, Fred Smith s'est imposé comme une figure de stabilité, un musicien dont la précision et la vision mélodique ont ancré deux des formations les plus emblématiques de cette époque : Blondie et Television. Sa disparition le 5 février 2026, à l'âge de 77 ans, marque la fin d'un chapitre fondamental pour la basse électrique moderne. Smith n'était pas seulement un témoin de la naissance du punk et de la New Wave ; il en était l'architecte structurel, celui qui savait transformer une simple progression d'accords en une toile complexe de contrepoints et de grooves sophistiqués. À travers ses contributions à l'album séminal Marquee Moon et son rôle de cofondateur de Blondie, il a redéfini les attentes placées sur une section rythmique, prouvant que la discrétion technique est souvent la forme la plus élevée du génie musical.
Les Fondations d'une Carrière Urbaine : De New York aux Stillettoes
Né le 10 avril 1948 au cœur de New York, Fred Smith a grandi dans une métropole qui était alors le laboratoire mondial de la culture moderne. Dès ses premières années, il a été immergé dans un paysage sonore où le rhythm and blues, la soul et le rock 'n' roll classique se croisaient à chaque coin de rue. Cette éducation informelle a forgé son identité musicale, lui inculquant un sens du groove qui allait plus tard contraster avec l'approche plus minimale de ses contemporains du CBGB. Contrairement à de nombreux bassistes de la scène punk qui ont appris leur instrument sur le tas, Smith possédait une compréhension profonde des racines de la musique populaire américaine, une base qui lui permettrait plus tard de servir de plateforme aux explorations les plus angulaires de ses collaborateurs.
Son entrée sur la scène professionnelle s'est cristallisée en 1973 lorsqu'il a rejoint The Stillettoes, un groupe qui capturait l'effervescence théâtrale et décadente du Mercer Arts Center. À cette époque, la formation comprenait Debbie Harry et Elda Gentile au chant, bientôt rejointes par le guitariste Chris Stein. Smith y assurait la section rythmique avec le batteur Billy O'Connor, naviguant entre les influences pop des années 60 et une agression rock naissante. Les concerts au Bobern Bar & Grill ont servi de terrain d'entraînement, permettant à Smith de développer un son de basse clair et pénétrant, capable de se frayer un chemin à travers des mixages sonores souvent précaires.
| Période | Formation | Rôle Principal | Collaborateurs Clés |
|---|---|---|---|
| 1973 - 1974 | The Stillettoes | Bassiste | Debbie Harry, Chris Stein, Elda Gentile |
| 1974 - 1975 | Blondie (Angel and the Snake) | Bassiste Fondateur | Debbie Harry, Chris Stein, Billy O'Connor |
| 1975 - 1978 | Television (Ère Classique) | Bassiste | Tom Verlaine, Richard Lloyd, Billy Ficca |
| 1980 - 1989 | Collaborations Diverses | Session & Tournées | Tom Verlaine, The Fleshtones, The Roches |
| 1992 - 2026 | Television (Réunions) | Bassiste | Tom Verlaine, Richard Lloyd, Jimmy Rip |
American rock band Television in a 1977 publicity photo promoting their debut album, Marquee Moon, on Elektra Records. Left to right: Billy Ficca, Richard Lloyd, Tom Verlaine, and Fred Smith.
L'expérience au sein des Stillettoes a été déterminante pour la suite de son parcours. Elle lui a permis de comprendre l'importance de l'image et de la narration dans la musique rock, tout en restant fermement attaché à la rigueur instrumentale. C'est dans ce contexte de transition permanente que les germes de ce qui allait devenir Blondie ont été semés, Fred Smith se trouvant aux premières loges de cette transformation historique.
L'Épopée de Blondie : Entre Intuition Pop et Rigueur Punk
En juillet 1974, suite à des tensions internes, Debbie Harry et Chris Stein ont décidé de quitter les Stillettoes pour former un nouveau projet. Fred Smith et Billy O'Connor les ont suivis, formant le noyau originel d'une formation d'abord baptisée Angel and the Snake. Ce groupe, qui allait officiellement adopter le nom de Blondie en octobre 1974, représentait une rupture avec le passé, privilégiant une esthétique plus directe et une approche sonore qui mélangeait le garage rock et les mélodies bubblegum des groupes de filles des années 60.
En tant que bassiste fondateur, Smith a joué un rôle crucial dans la définition de l'identité sonore initiale du groupe. Sa basse n'était pas seulement un support rythmique ; elle apportait une structure mélodique qui équilibrait la voix charismatique de Harry et les textures de guitare de Stein. Durant l'automne 1974 et l'hiver 1975, Blondie est devenu un habitué du CBGB, partageant souvent l'affiche avec les Ramones. Smith y a démontré une fiabilité et une compétence technique qui faisaient de lui l'un des musiciens les plus respectés de la scène naissante de la Bowery.
Cependant, malgré le potentiel évident de Blondie, Fred Smith ressentait une insatisfaction croissante. Il percevait une instabilité dans la direction artistique du groupe, allant jusqu'à décrire Blondie comme un « navire qui coule » à un moment où Television, son groupe favori, cherchait un remplaçant pour Richard Hell. Cette décision de quitter Blondie le 7 mars 1975, juste avant que le groupe n'entame son ascension vers la célébrité mondiale, reste l'un des moments les plus discutés de sa carrière. Pour Smith, le choix n'était pas dicté par l'ambition commerciale, mais par une quête de complexité musicale qu'il ne trouvait alors que dans les compositions de Tom Verlaine.
Television et l'Architecture de Marquee Moon
L'arrivée de Fred Smith au sein de Television en 1975 a marqué le début de ce que beaucoup considèrent comme l'âge d'or du groupe. En remplaçant Richard Hell, un musicien plus porté sur l'image et l'énergie brute que sur la maîtrise instrumentale, Smith a apporté à Television la stabilité technique nécessaire pour réaliser les visions complexes de Verlaine. Avec le batteur Billy Ficca, dont le style était fortement influencé par le jazz, Smith a formé une section rythmique d'une agilité exceptionnelle, capable de naviguer dans les structures asymétriques et les changements de signature rythmique qui caractérisaient le son de Television.
Le chef-d'œuvre de cette période est sans conteste l'album Marquee Moon, sorti en 1977. Sur ce disque, Smith a abandonné les conventions du punk rock pour explorer une approche basée sur le contrepoint mélodique. Son jeu sur la pièce-titre de dix minutes est un modèle du genre : une ligne de basse grondante et efficace qui ancre les duels de guitares hypnotiques de Verlaine et Lloyd tout en conservant un groove irrésistible. Sa capacité à jouer dans le mode mixolydien, tout en maintenant une fondation rock solide, a permis à Television de transcender les genres, créant un son à la fois minimaliste et expansif.
| Album | Année de Sortie | Contribution de Fred Smith | Statut Critique |
|---|---|---|---|
| Marquee Moon | 1977 | Bassiste, chœurs | Chef-d'œuvre du post-punk |
| Adventure | 1978 | Bassiste, chœurs | Exploration atmosphérique |
| Television | 1992 | Bassiste | Retour acclamé |
L'analyse technique de son style sur Marquee Moon révèle une influence notable du rhythm and blues et de la soul des années 50, une caractéristique qui donnait à Television une profondeur organique souvent absente chez leurs contemporains. Des titres comme « Elevation » ou « See No Evil » montrent un musicien qui ne se contente pas de suivre la guitare, mais qui crée des lignes mélodiques indépendantes, enrichissant l'harmonie globale du morceau. Cette approche, qualifiée de « jamais tape-à-l'œil mais toujours essentielle », est devenue la marque de fabrique de Smith, faisant de lui le complément idéal pour le jeu angulaire et exploratoire de Tom Verlaine.
L'Ère de la Transition : Collaborations et Diversité Musicale
Après la séparation initiale de Television en 1978, Fred Smith a entamé une période de collaboration intense qui a démontré toute l'étendue de sa polyvalence. Sa réputation de musicien fiable et créatif en a fait l'un des sidemen les plus demandés de la scène new-yorkaise. Il a continué à travailler étroitement avec Tom Verlaine et Richard Lloyd sur leurs projets solo respectifs, assurant une continuité sonore entre l'ère Television et les nouvelles directions prises par ses anciens partenaires. Sa participation à l'album Dreamtime de Verlaine en 1981 est particulièrement remarquable, soulignant sa capacité à adapter son style de contrepoint à des contextes plus produits.
Au cours des années 80, Smith a prêté son talent à une variété d'artistes, prouvant qu'il pouvait s'intégrer dans des contextes musicaux très différents sans perdre son identité sonore. Il a collaboré avec The Roches, Willie Nile, The Peregrins et The Revelons, apportant à chaque fois cette solidité rythmique et cette finesse mélodique qui le caractérisaient. Entre 1988 et 1989, il a également rejoint les Fleshtones pour une série d'enregistrements et de tournées, explorant un garage rock plus direct et énergique.
Cette décennie a également été celle de rencontres humaines durables. C'est en 1980 que Fred Smith a rencontré Jimmy Rip au sein du Eve Moon Band. Cette amitié, qui allait durer 46 ans, a été le socle de nombreux projets futurs, dont les réunions de Television dans les années 90 et 2000. Rip a souvent décrit Smith comme le compagnon de route idéal, doté d'un humour sec et subtil qui reflétait parfaitement son jeu de basse : précis, à point et toujours surprenant.
Le Retour de Television et la Maturité Artistique
En 1992, Television s'est réuni pour la sortie d'un troisième album éponyme, marquant le retour du quatuor original sur le devant de la scène. Fred Smith y a repris son rôle de pilier central, démontrant que sa chimie avec Billy Ficca était restée intacte malgré les années de séparation. Bien que l'album n'ait pas cherché à reproduire la ferveur de Marquee Moon, il a montré un groupe plus mature, explorant des textures sonores plus subtiles et une interaction instrumentale encore plus raffinée.
Les tournées sporadiques qui ont suivi au cours des trois décennies suivantes ont permis à Fred Smith de confirmer son statut de légende vivante de la basse. Sur scène, son jeu était une leçon de retenue et d'efficacité. Il savait exactement quand laisser de l'espace aux guitares et quand intervenir avec une ligne mélodique capable de propulser le morceau vers de nouveaux sommets. Son style, que Jimmy Rip décrivait comme une « école pour quiconque aime les lignes de basse mélodiques », est resté une source d'inspiration pour de nombreux musiciens contemporains.
| Titre | Artiste | Rôle de Fred Smith | Date de Parution |
|---|---|---|---|
| Dreamtime | Tom Verlaine | Basse | 1981 |
| The Roches | The Roches | Basse | 1979 |
| Until the End of the World | Various (OST) | Basse | 1991 |
| Cereghino Smith Sessions | Indépendant | Production / Basse | 1999 - 2020 |
Au-delà de Television, Smith est resté actif dans la communauté musicale new-yorkaise, participant à des bénéfices au CBGB et restant une figure tutélaire pour la nouvelle garde du rock underground. Sa loyauté envers ses racines et son refus de céder aux sirènes de la nostalgie facile ont fait de lui un modèle d'intégrité artistique. Pour Smith, la musique n'était pas une affaire de gloire passée, mais une pratique constante de recherche et de précision.
La Vigne et l'Art : Une Seconde Vie avec Cereghino Smith
Une facette plus intime et tout aussi passionnée de la vie de Fred Smith a émergé à la fin des années 90. En collaboration avec son épouse, l'artiste Paula Cereghino, il s'est lancé dans l'aventure de la viticulture artisanale. Ce qui a commencé comme une expérimentation dans leur appartement de Houston Street dans l'East Village en 1999 est devenu une entreprise respectée dans la vallée de l'Hudson. En 2003, ils ont déplacé leur production à Bloomington, New York, avant de fonder officiellement la winery Cereghino Smith en 2007.
Cette transition de la scène rock vers les vignobles n'était pas un retrait, mais une extension de sa sensibilité artistique. Smith appliquait à la fabrication du vin la même rigueur et la même patience qu'il consacrait à ses lignes de basse. Il s'agissait de comprendre les terroirs, de respecter les temps de fermentation et de chercher une harmonie finale sans compromis. La winery est devenue un lieu de rencontre pour les amis et les amateurs de produits authentiques, reflétant la personnalité chaleureuse et discrète de Smith.
Dans ses dernières années, cette activité lui permettait de maintenir un lien fort avec la création tout en s'éloignant de l'épuisement des tournées mondiales. Pourtant, il n'a jamais abandonné la basse, continuant à s'exercer et à planifier de nouveaux projets musicaux jusqu'à ses derniers jours. La winery Cereghino Smith demeure aujourd'hui le témoin de cette quête de beauté et d'authenticité qui a guidé toute son existence.
Le Dernier Acccord
La nouvelle du décès de Fred Smith le 5 février 2026, à l'âge de 77 ans, a provoqué une profonde émotion au sein du monde du rock et au-delà. Bien qu'il ait lutté contre une longue maladie au cours des dernières années, il était resté tourné vers l'avenir, projetant d'honorer la mémoire de Tom Verlaine, décédé en 2023, en interprétant sa musique sur scène. Son départ marque la fin d'une ère pour la section rythmique de Television, mais son influence reste gravée dans chaque note de Marquee Moon.
Les hommages qui ont afflué suite à sa disparition ont tous souligné la dualité de son personnage : un musicien d'une compétence redoutable et un homme d'une gentillesse et d'une humilité rares. Jimmy Rip, son complice de toujours, a résumé ce sentiment en déclarant que Smith était « exactement le genre de gars que vous vouliez avoir à vos côtés quand la vie sur la route devenait fatigante ». Pour les lecteurs de gravebasse.com et pour tous les amoureux de la basse électrique, Fred Smith restera l'exemple suprême du musicien total, celui pour qui servir la chanson était la plus noble des missions.
Son héritage ne se limite pas à sa discographie impressionnante ou à sa technique de contrepoint. Il réside dans l'idée qu'un bassiste peut être une force de proposition mélodique tout en restant le socle immuable d'un ensemble. Fred Smith a prouvé que la basse électrique n'était pas un instrument secondaire, mais le cœur battant de la modernité rock. En quittant ce monde, il laisse derrière lui un vide immense, mais ses lignes de basse continueront de résonner, rappelant à chaque nouvelle génération de musiciens que la véritable grandeur se trouve souvent dans la justesse d'une note bien placée plutôt que dans le volume des applaudissements.
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