Il est une présence quasi invisible mais absolument fondamentale ces cinquante dernières années. Son nom n'apparaît peut-être pas sur les pochettes d'albums que vous chérissez, mais ses lignes de basse en constituent le fondement, le pouls rythmique et l'âme harmonique. Cet architecte omniprésent du son est Abraham Laboriel Sr., un musicien dont l'influence est aussi vaste que sa discographie est vertigineuse. Pour comprendre l'histoire de la musique populaire, du jazz, du gospel et des bandes originales de films depuis les années 1970, il faut inévitablement passer par le travail de cet homme. Vous avez entendu Abraham Laboriel des milliers de fois, même si vous n'avez jamais entendu son nom.
Sa réputation est cimentée par une affirmation devenue légendaire dans le milieu musical : le magazine Guitar Player l'a un jour qualifié de « bassiste de session le plus utilisé de notre temps ». Ce n'est pas une hyperbole, mais une description factuelle d'une carrière qui défie l'entendement. Pour quantifier ce qui semble inquantifiable, les crédits de Laboriel s'étendent sur plus de 4 000 enregistrements et bandes originales, un chiffre stupéfiant qui témoigne d'une éthique de travail implacable et d'une polyvalence musicale sans égale.
Son parcours est un voyage à travers un univers de collaborations qui transcende les genres, les générations et les frontières. Il a fourni le groove pour des icônes de la pop comme Michael Jackson, Stevie Wonder et Madonna ; il a ancré les productions de géants tels que Quincy Jones et Elton John ; il a accompagné des reines de la country comme Dolly Parton ; et sa basse résonne sur des bandes originales de films qui ont marqué des époques, de la fièvre disco de Saturday Night Fever à la magie glacée de Frozen. Sa présence est une constante, un fil d'or qui relie des pans entiers de l'histoire de la musique enregistrée.
Né le 17 juillet 1947 à Mexico, Abraham Laboriel López a vu le jour dans un environnement où la créativité n'était pas un passe-temps, mais une profession et un mode de vie. Ses parents étaient des immigrants Garifunas du Honduras, porteurs d'une riche culture. Son père, Juan José Laboriel, était bien plus qu'un musicien ; c'était un compositeur, un guitariste doué et une figure centrale de l'industrie du divertissement mexicaine, participant à la fondation des syndicats d'acteurs, de musiciens et de compositeurs. L'implication de la famille dans les arts était totale : ses frères et sœurs, Johnny Laboriel, chanteur de rock de premier plan, et Ella Laboriel, actrice et chanteuse renommée, étaient également des figures publiques. Abraham a donc été immergé dès son plus jeune âge dans un monde de professionnalisme artistique.
Son voyage musical personnel a commencé à l'âge de six ans, sous la tutelle de son père, qui lui a enseigné la guitare classique. Une anecdote cruciale de cette période a façonné de manière prémonitoire son approche future. Son père, qui avait lui-même perdu le bout de son index, lui a appris à jouer en utilisant ses doigts restants. Cette première leçon n'était pas seulement technique, mais une leçon d'adaptation et de dépassement des contraintes physiques, une philosophie qui allait définir son style de basse unique des décennies plus tard.
L'éducation musicale de Laboriel fut remarquablement éclectique. Grâce à son frère aîné, membre du premier grand groupe pop mexicain, Los Traviesos, la maison familiale recevait régulièrement des enregistrements d'éditeurs américains espérant des reprises en espagnol.9 Abraham s'est ainsi imprégné d'une variété stupéfiante de styles, allant de la country de Buck Owens au jazz vocal de Lambert, Hendricks, and Ross. Cette écoute précoce et sans préjugés de genre a été le terreau de sa légendaire polyvalence, lui permettant de naviguer avec une aisance déconcertante entre des mondes musicaux radicalement différents.
Après un bref détour par des études d'ingénierie aéronautique, une concession faite à ses parents, Laboriel a finalement suivi sa vocation et s'est inscrit au prestigieux Berklee College of Music en 1968. Sa spécialisation était la composition, et son instrument principal, la guitare.
Le tournant décisif de sa carrière s'est produit en 1971, un an seulement avant l'obtention de son diplôme. C'est alors qu'il a découvert une aptitude naturelle et profonde pour la guitare basse. Ironiquement, à cette époque, le conseil d'administration de l'école ne reconnaissait pas la basse électrique comme un "instrument légitime". Il a donc été contraint de rester officiellement un guitariste majeur tout en jouant de la basse dans tous ses ensembles. Son premier instrument fut une basse Goya inhabituelle, achetée 400 dollars à un camarade de classe. Avec son manche étroit, elle était, selon ses propres mots, "parfaite" pour ses mains.
Ce parcours non conventionnel est la clé pour comprendre son innovation. En n'étant pas formé comme un bassiste traditionnel, il a évité les clichés et les limitations stylistiques de l'instrument. Sa mémoire musculaire et ses instincts musicaux étaient façonnés par l'harmonie, le contrepoint et le jeu d'accords de la guitare, et non par le rôle traditionnel de la basse consistant à jouer principalement la fondamentale. En abordant la basse avec l'esprit d'un compositeur et d'un guitariste, il a importé des techniques de sa formation initiale, comme les "rasgueados" de style flamenco et le jeu en accords, directement dans son jeu de basse. Ce qui aurait pu être un désavantage – son adoption tardive de l'instrument à 24 ans – est devenu son plus grand atout artistique. Cela l'a forcé à innover, créant un style hybride qui fusionne la sophistication harmonique d'un instrument d'accords avec la puissance rythmique d'un instrument de percussion.
La Conquête de Los Angeles
Dès sa sortie de Berklee en 1972, une recommandation du membre du corps professoral Herb Pomeroy a propulsé Abraham Laboriel dans le monde professionnel au plus haut niveau. Il a décroché un contrat prestigieux pour accompagner le chanteur Johnny Mathis, aux côtés du légendaire Count Basie Orchestra. Cette tournée, ainsi que des collaborations avec le compositeur Henry Mancini, ont été sa porte d'entrée dans le cercle très fermé des musiciens d'élite.
Encouragé par Mancini lui-même, qui voyait en lui un talent exceptionnel, Laboriel a déménagé à Los Angeles en 1976 pour poursuivre une carrière de musicien de studio. Cependant, la transition fut brutale. Pendant deux ans, il a lutté pour trouver du travail dans une ville où la scène des bassistes était dominée par des titans comme Chuck Rainey, Wilton Felder et Louis Johnson. Cette période de doute professionnel a coïncidé avec une profonde crise personnelle. Submergé par une détresse émotionnelle, il a même envisagé le suicide.
C'est dans ce contexte de désespoir que s'est produit l'événement le plus marquant de sa vie. Le 11 octobre 1977, Abraham Laboriel a connu une profonde conversion spirituelle, devenant un chrétien "né de nouveau". Cet événement n'a pas seulement sauvé sa vie personnelle ; il a radicalement redéfini sa vision de la musique et le but de sa carrière. Dès lors, son art serait imprégné d'une dimension spirituelle qui deviendrait une part essentielle de son identité musicale.
Peu après cette transformation, les portes ont commencé à s'ouvrir. Des tournées avec Olivia Newton-John et le virtuose du chant Al Jarreau ont finalement solidifié sa réputation sur la scène de Los Angeles. Sa musicalité, sa fiabilité et son attitude positive ont fait de lui un nom incontournable. Son ascension est alors devenue fulgurante.
Laboriel est rapidement devenu le bassiste de premier choix de l'industrie, le musicien que tous les producteurs et artistes voulaient sur leurs enregistrements. Il était réputé pour sa musicalité impeccable, son professionnalisme et une capacité quasi surnaturelle à créer la ligne de basse parfaite pour n'importe quelle chanson, dans n'importe quel genre, souvent dès la première prise. Son nom est devenu synonyme d'excellence et de groove.
Pour illustrer l'ampleur et la diversité de son travail, le tableau suivant présente une sélection de vingt sessions emblématiques qui non seulement définissent sa carrière, mais aussi des époques entières de la musique. Ce n'est pas une simple liste de crédits, mais un portfolio qui démontre son génie à travers une analyse de ses contributions spécifiques, transformant des données en une compréhension approfondie de son art.
| Artiste/Projet | Album/Titre | Année | Analyse de la Contribution de Laboriel |
|---|---|---|---|
| Michael Jackson | Dangerous | 1991 | Groove mélodique et complexe, ancre harmonique dans des productions denses. |
| Quincy Jones | The Dude | 1981 | Lignes de basse funky, sophistiquées et centrales au son jazz-funk de l'album. |
| Lionel Richie | "All Night Long" | 1983 | Ligne de basse 'caoutchouteuse' et joyeuse, un hook instrumental aussi mémorable que le chant. |
| Dolly Parton | "9 to 5" | 1980 | Pulsation country-pop entraînante et solide, démontrant une maîtrise parfaite de l'idiome. |
| George Benson | Give Me the Night | 1980 | Élégance jazz-funk, un dialogue fluide et virtuose avec la guitare de Benson. |
| Al Jarreau | Breakin' Away | 1981 | Soutien interactif et dynamique, anticipant et complétant les acrobaties vocales de Jarreau. |
| Saturday Night Fever | "Manhattan Skyline" | 1977 | Ligne de basse disco entraînante sur une bande-son lauréate d'un Grammy, définissant une ère. |
| Cocker/Warnes | "Up Where We Belong" | 1982 | Fondation sobre et émotive, donnant du poids à une ballade iconique et oscarisée. |
| Madonna | Like a Prayer | 1989 | Ancrage rythmique puissant et mélodique sous-jacent à des arrangements pop complexes. |
| Elton John | The Fox | 1981 | Jeu de basse rock solide et inventif, s'adaptant parfaitement à l'écriture de John/Taupin. |
| Andraé Crouch | I'll Be Thinking Of You | 1979 | Son pionnier du gospel moderne, fusionnant la technique du funk de L.A. avec une profonde ferveur. |
| The Winans | Introducing The Winans | 1981 | Définition du son R&B/Gospel pour une génération, avec des lignes de basse qui groovent et prêchent. |
| Ron Kenoly | Lift Him Up | 1992 | Jeu virtuose, expressif et joyeux, élevant la musique de louange à un nouveau niveau de musicalité. |
| Don Moen | Worship with Don Moen | 1992 | Lignes de basse devenues synonymes du son Integrity Music, étudiées par les bassistes d'église du monde entier. |
| The Incredibles | Bande Originale | 2004 | Jeu créatif et dynamique, répondant à l'invitation du compositeur à "jouer soi-même". |
| Frozen | Bande Originale | 2013 | Présence sur l'une des bandes originales les plus réussies de tous les temps, preuve de sa pertinence continue. |
| Herb Alpert | "Rise" | 1979 | Groove disco-funk décontracté et hypnotique, au cœur d'un hit instrumental majeur. |
| Chaka Khan | What Cha' Gonna Do for Me | 1981 | Fondation funk complexe et musclée, à la hauteur de l'énergie vocale de Chaka Khan. |
| Lee Ritenour | Rit | 1981 | Complicité télépathique dans le jazz fusion californien, un partenariat musical de longue date. |
| Henry Mancini | Symphonic Soul | 1975 | Fusion du classique et du soul, où Mancini a mis en avant le jeune Laboriel avec plusieurs solos. |
La Signature Laboriel
Le style d'Abraham Laboriel est instantanément reconnaissable, non pas par une série de "licks" répétitifs, mais par une approche globale de l'instrument qui est à la fois profondément rythmique, harmoniquement sophistiquée et débordante de joie. C'est une signature sonore qui se définit moins par ce qu'il joue que par la manière dont il le joue.
Au cœur de son art se trouve une philosophie simple mais profonde. Il a déclaré que « le rythme est mon cœur », une affirmation qui résume son approche viscérale de la musique. Pour lui, le rythme n'est pas seulement un motif, mais une sensation qui complète tout ce que font les autres musiciens. Cette philosophie est renforcée par un conseil qu'il a reçu de deux géants de la composition, Henry Mancini et, des décennies plus tard, Michael Giacchino : « Ignore le papier. Joue toi-même ». Ce principe d'expression personnelle, toujours au service de la chanson, est la clé de voûte de son style. Il ne joue pas simplement des notes ; il insuffle sa personnalité dans chaque ligne, transformant une partition en une performance vivante.
La base du jeu de Laboriel est sa maîtrise exceptionnelle du rythme. Il possède un vocabulaire rythmique incroyablement riche, caractérisé par une sensation de temps flexible qui lui permet de jouer légèrement en avant du temps pour créer de l'excitation, ou légèrement derrière pour donner du poids et du "groove". Il utilise magistralement le déplacement rythmique et les mesures impaires pour ajouter de la complexité et de l'intérêt sans jamais sacrifier la sensation fondamentale. Son jeu est souvent décrit comme un mélange unique de « concentration intense et de jeu dynamique », une énergie si palpable qu'il semble souvent danser dans le studio, même lorsqu'il n'y a pas de caméras.
Ce qui distingue peut-être le plus Laboriel de ses pairs est sa technique de main droite révolutionnaire, un héritage direct de sa formation de guitariste.
-
Fusion Guitare-Basse : Son approche est un hybride unique, combinant des lignes de basse traditionnelles avec des "rasgueados" de style flamenco, des accords joués en "fingerstyle" et une myriade de techniques de slap et de pop. Il ne se contente pas de jouer des notes uniques ; il crée des textures rythmiques et harmoniques complètes.
-
Le Slap Percussif : Sa conception du slap est particulièrement innovante. Il pense comme un batteur : son pouce agit comme la grosse caisse, frappant les notes fondamentales avec force et précision, tandis que ses autres doigts fournissent le "backbeat" de la caisse claire et les motifs subtils des cymbales charleston. Son travail sur le morceau "Bullet Train" avec son groupe Friendship est un exemple canonique de cette approche percussive et explosive.
Fort de sa formation en composition, Laboriel possède une compréhension harmonique profonde qui informe chacune de ses notes. Il est parfaitement conscient que « tous les accords sont nommés à partir de la basse » et il utilise ce pouvoir avec une grande intelligence. Il ne se contente pas de suivre les changements d'accords ; il les guide, les enrichit et parfois même les redéfinit par ses choix de notes. Cette capacité à réharmoniser et à transformer une progression harmonique est devenue une de ses signatures, une des raisons principales pour lesquelles les plus grands artistes et producteurs ont continuellement fait appel à lui.
Enfin, on ne peut analyser le style de Laboriel sans mentionner l'énergie physique et la joie contagieuse qui émanent de lui lorsqu'il joue. Ce n'est pas un simple spectacle, mais l'expression authentique de la musique qui le traverse. Une anecdote racontée par son ami et percussionniste Alex Acuña illustre parfaitement cela : en lui rendant visite à l'improviste, Acuña l'a surpris en train de s'entraîner seul dans sa chambre, dansant avec une énergie folle tout en jouant, complètement absorbé par la musique.
Cette fusion d'éléments fait que Laboriel traite la basse non pas comme un simple instrument de la section rythmique, mais comme un orchestre autonome. Un bassiste traditionnel fournit la fondation rythmique et harmonique. Laboriel fait cela, mais il ajoute également des textures percussives qui imitent une batterie, un contenu harmonique qui fonctionne comme une guitare rythmique ou un piano, et des lignes mélodiques lyriques qui peuvent rivaliser avec un instrument soliste. En synthétisant ces trois éléments musicaux fondamentaux – rythme, harmonie et mélodie – en une seule performance sur un seul instrument, il transcende le rôle traditionnel du bassiste.
Si le travail de session a fait d'Abraham Laboriel une légende, ses projets personnels en tant que membre fondateur de groupes et artiste solo révèlent l'étendue de sa vision en tant que compositeur et leader. Ces projets n'étaient pas de simples apartés, mais des espaces essentiels où il pouvait exprimer pleinement son identité artistique et spirituelle.
Friendship (1979)
En 1979, Laboriel a cofondé Friendship, un supergroupe de jazz-fusion pionnier, aux côtés de géants de la scène de Los Angeles comme le guitariste Lee Ritenour, le saxophoniste Ernie Watts et le percussionniste Alex Acuña. Leur unique album éponyme, sorti en 1979, est une pierre angulaire du son "smooth jazz" et fusion californien de l'époque. Dans ce contexte, Laboriel n'était pas seulement le bassiste, mais un partenaire créatif à part entière, contribuant à façonner un son qui allait influencer de nombreux musiciens.
Koinonia (1980-1991)
L'année suivante, Laboriel a fondé Koinonia, un groupe qui allait devenir l'un des véhicules les plus importants de son expression personnelle. Ce groupe de jazz-funk chrétien, également composé de musiciens de studio de premier plan comme Alex Acuña et Justo Almario, a créé un son unique qui mélangeait des rythmes d'influence latine avec des mélodies entraînantes et une virtuosité jazz. Bien que moins connu aux États-Unis, Koinonia a connu un succès phénoménal en Europe, en particulier en Scandinavie, où ils se produisaient dans des salles combles. Le groupe a enregistré quatre albums studio essentiels pour comprendre cette facette de la carrière de Laboriel : More Than a Feelin' (1983), Celebration (1984), Frontline (1986) et Koinonia (1989).
Open Hands
Prouvant que sa soif de création collaborative est toujours intacte, Laboriel continue de jouer activement avec son projet actuel, Open Hands. Ce groupe le réunit avec ses collaborateurs de longue date : le saxophoniste Justo Almario, le claviériste Greg Mathieson et le batteur Bill Maxwell. C'est la continuation d'une conversation musicale qui dure depuis des décennies.
L'Artiste Solo
En parallèle de ses groupes, Laboriel a également développé une carrière solo qui lui a permis d'être le seul maître à bord. Ses albums, notamment Dear Friends (1993) et Guidum (1994), ainsi que ses enregistrements en direct et en collaboration, sont des vitrines de son talent de compositeur. La qualité des musiciens qu'il a recrutés pour ces projets – des légendes comme Steve Gadd, Al Jarreau, Larry Carlton et Dave Grusin – témoigne de l'immense respect qu'il inspire à ses pairs. Ils ne sont pas venus jouer pour un "session man", mais pour un artiste à part entière.
Ces projets personnels fonctionnaient comme ses laboratoires. Alors que son travail de session le voyait brillamment interpréter et sublimer la vision d'un autre artiste, ses propres groupes et albums solo lui permettaient d'être l'initiateur. Koinonia, en particulier, était un creuset unique où il pouvait fusionner sa virtuosité musicale avec sa foi profonde, créant de fait un nouveau sous-genre de musique de louange instrumentale. Ces projets n'étaient pas des entreprises commerciales secondaires ; ils étaient les exutoires nécessaires à son identité artistique et spirituelle complète, des espaces où il pouvait distiller ses philosophies musicales et spirituelles dans leur forme la plus pure.
Pour Abraham Laboriel, la musique et la foi ne sont pas deux sphères distinctes de sa vie ; elles sont inextricablement liées. Sa conversion en 1977 n'a pas seulement été un tournant personnel, elle est devenue le prisme à travers lequel il a perçu et pratiqué son art depuis lors.
Laboriel est animé par la conviction profonde que la musique est un don de Dieu, un outil destiné à la guérison, à la communion et à l'adoration. Il aborde chaque session, qu'elle soit pour un projet séculier ou sacré, avec ce sens d'une mission supérieure. Il va jusqu'à consacrer ses instruments à la gloire de Dieu, considérant chaque note jouée comme une opportunité d'apporter quelque chose de positif au monde. Cette perspective spirituelle explique en grande partie la joie et la positivité qui se dégagent de son jeu et de sa personnalité.
L'impact de Laboriel sur la musique gospel et de louange contemporaine est si fondamental qu'il peut être considéré comme l'un de ses fondateurs.
-
Dès la fin des années 1970 et dans les années 1980, ses collaborations avec des pionniers comme Andraé Crouch, The Winans et Keith Green ont apporté un niveau de sophistication et de "funk" inédit au genre. Il a injecté le son des studios de Los Angeles dans la musique d'église. L'anecdote de sa relation de travail avec le très intense Keith Green est révélatrice : malgré des approches différentes, Laboriel a su, avec patience et maturité spirituelle, apporter sa contribution unique à la musique de Green, enrichissant les enregistrements classiques de ce dernier.
-
Son rôle le plus influent a sans doute été celui de bassiste attitré pour la série de louanges pionnière d'Integrity Music dans les années 1990. En jouant sur les albums de Don Moen, Ron Kenoly et Alvin Slaughter, son son est devenu littéralement synonyme du genre pour des millions de personnes à travers le monde. Des musiciens d'église sur tous les continents ont appris à jouer de la basse en étudiant ses lignes sur ces enregistrements emblématiques.
Sa contribution ne s'arrête pas aux enregistrements. Abraham Laboriel est également un enseignant et un mentor passionné, partageant sa philosophie de la musique et de l'adoration dans des institutions aussi prestigieuses que son alma mater, Berklee, ainsi que dans de grandes églises comme Saddleback et Willow Creek. Il transmet non seulement des techniques, mais aussi une approche de la musique en tant que service et acte spirituel.
La musique de louange des années 1990, en particulier celle produite par Integrity Music, est devenue un phénomène mondial. Le grand public connaît les chansons et les chanteurs, mais ignore souvent qui étaient les musiciens de studio qui ont sculpté ce son. Pourtant, pour les musiciens, il n'y a aucun doute : les lignes de basse de Laboriel sont le son de cette époque. Il a importé le son "A-list" des studios de L.A. – avec son groove profond, son harmonie complexe et son exécution parfaite – dans le monde de la musique de louange, élevant fondamentalement sa qualité musicale et son attrait. Abraham Laboriel est ainsi l'une des figures les plus importantes, bien que largement méconnues du grand public, dans le développement de la musique de louange contemporaine.
Les Outils d'une Légende : Instruments et Équipement
Le son d'Abraham Laboriel est si distinctif qu'il est naturel de s'interroger sur les outils qu'il utilise. Cependant, une exploration de son équipement révèle une vérité fondamentale sur sa philosophie : le son vient des mains et du cœur, bien avant de venir de l'instrument ou de l'amplificateur.
Les Premières Amours : La Goya Panther II
Le premier instrument sérieux de Laboriel en tant que bassiste fut une Goya Panther II, achetée à Berklee. Cette basse, avec son manche étroit, convenait parfaitement à ses mains de guitariste. Il l'a plus tard fait modifier avec une configuration de micros P/J pour plus de polyvalence. Il a raconté avec humour que d'autres musiciens se moquaient de sa basse "Sears & Roebuck" à cause de ses boutons inhabituels, mais c'est avec cet instrument qu'il a commencé à forger son son.
Le Partenariat Iconique avec Yamaha
La relation la plus longue et la plus fructueuse de Laboriel a été avec Yamaha. Ce partenariat a commencé en 1977, lorsque la société l'a consulté pour obtenir son avis sur leur nouvelle série de basses BB. Son utilisation de la Yamaha BB3000 sur les sessions légendaires de Quincy Jones, comme sur l'album
The Dude, a contribué à établir la réputation de cet instrument comme un classique. Au fil des décennies, il a été associé à de nombreux modèles Yamaha, notamment les séries TRB et TRBX, favorisant souvent les versions à 5 cordes qui lui offraient une plus grande tessiture pour ses explorations harmoniques.
L'Innovation, Le Kala U-Bass
Toujours curieux et ouvert à la nouveauté, Laboriel a été l'un des premiers à adopter et à promouvoir le Kala U-Bass, une basse de la taille d'un ukulélé avec des cordes en polyuréthane qui produisent un son étonnamment profond et proche de celui d'une contrebasse. Il a été séduit par sa sonorité unique et sa portabilité, et on l'a vu utiliser plusieurs modèles, y compris des versions à 5 cordes et en acajou.
Amplis et Effets, Le Silence Révélateur
Ce qui est frappant dans la recherche d'informations sur le matériel de Laboriel, c'est le manque quasi total de détails sur ses amplificateurs ou ses pédales d'effets. La seule référence spécifique trouvée concerne l'utilisation d'un "léger chorus sur un morceau" pour un album en duo, un choix minimaliste pour un projet très exposé.
Cette absence d'information n'est pas un oubli, mais une déclaration philosophique. Contrairement à de nombreux bassistes modernes dont le "pedalboard" est une partie centrale de leur identité sonore, Laboriel vient d'une tradition de studio où le son le plus pur et le plus direct de l'instrument est privilégié. C'est le producteur et l'ingénieur du son qui façonnent ensuite le son dans le mix. Sa philosophie musicale, axée sur l'expression directe et honnête, est en parfaite adéquation avec cette approche. Pour Laboriel, le son est généré par le musicien, pas par le processeur. Ses choix de matériel privilégient l'ergonomie et le son fondamental de l'instrument – la sensation du manche, la voix des micros – plutôt que la manipulation du signal en aval.
Héritage, L'Impact d'une Vie en Musique
L'héritage d'Abraham Laboriel ne se mesure pas seulement en nombre de disques vendus ou de sessions enregistrées, mais aussi par la reconnaissance de ses pairs, l'influence qu'il a eue sur des générations de musiciens et la continuation de son excellence musicale à travers sa propre famille.
La Reconnaissance Institutionnelle
Au fil des ans, le monde de la musique a officiellement reconnu la contribution monumentale de Laboriel par une série de distinctions prestigieuses :
-
Doctorat Honorifique en Musique : En 2005, son alma mater, le Berklee College of Music, lui a décerné un doctorat honorifique, reconnaissant ses réalisations et sa contribution à la musique.
-
Lifetime Achievement Award : En 2014, le magazine Bass Player lui a remis son prix pour l'ensemble de sa carrière, une consécration par la publication de référence pour les bassistes.
-
Classement parmi les "100 plus grands bassistes de tous les temps" : Le même magazine l'a classé au 42e rang de sa liste des plus grands bassistes de l'histoire, le plaçant dans le panthéon de l'instrument.
-
Trustees Award : En 2022, il a reçu cette récompense pour ses contributions significatives à la musique latine, soulignant une facette importante de son identité musicale.
L'excellence musicale est une affaire de famille chez les Laboriel, une véritable dynastie qui a également des liens profonds avec Berklee. Abraham a transmis son talent et son éthique de travail à ses deux fils, qui sont devenus des musiciens accomplis et respectés à part entière :
-
Abe Laboriel Jr. ('93) : Batteur de classe mondiale, il occupe l'un des postes les plus convoités de la musique pop : celui de batteur pour Sir Paul McCartney, avec qui il tourne depuis 2001. Sa carrière impressionnante comprend également des collaborations avec des artistes comme Sting, Eric Clapton, k.d. lang et bien d'autres.
-
Mateo Laboriel ('03) : Diplômé du programme de production musicale et d'ingénierie de Berklee, Mateo est un producteur, auteur-compositeur et compositeur de musique de film à succès. Il a travaillé avec des légendes comme Quincy Jones et a contribué à des bandes originales de grands films.
En fin de compte, l'héritage d'Abraham Laboriel va au-delà des notes qu'il a jouées. Son impact réside dans la joie, la passion et la profondeur spirituelle qu'il insuffle dans sa musique. Pour d'innombrables musiciens, il n'est pas seulement une référence technique, mais aussi un mentor et une source d'inspiration. Sa positivité implacable et ses encouragements constants ont touché tous ceux qui ont eu la chance de travailler avec lui. L'œuvre de sa vie est un témoignage vibrant du pouvoir de la musique à connecter, guérir et élever l'esprit humain.
Ecouter le résumé audio de cet article
Ajouter un commentaire
Commentaires