Pour ses trente ans de lutherie, l'artisan de Deidesheim dévoile un nouveau modèle de basse taillé dans la légende du pirate Klaus Störtebeker. Sous le bleu de mer et la tête de mort en argent massif se cache une recette étonnamment sobre : aulne, érable, ébène et deux micros passifs.
En octobre 1401, sur le Grasbrook, aux portes de Hambourg, le bourreau tranchait la tête du pirate le plus célèbre de la mer du Nord. Six cent vingt-cinq ans plus tard, presque jour pour jour, un luthier allemand lui consacre une basse. Jens Ritter vient de présenter la Beker, un nouveau modèle dont le premier exemplaire porte le nom de son inspirateur : The Störtebeker. Classée dans la gamme Masterpiece de l'atelier, elle a été dévoilée sur le site de Ritter, puis relayée le 23 octobre par le média américain No Treble.
Le pirate qui marchait sans tête
Klaus Störtebeker, dont certaines recherches récentes suggèrent qu'il se prénommait en réalité Johann, appartient à cette zone grise de l'histoire où le fait divers devient mythe. D'abord corsaire à la solde d'un camp dans les guerres qui déchirent la Baltique à la fin du XIVe siècle, il fait partie des Vitalienbrüder, les « frères victuailleurs ». Une fois la paix revenue, la bande continue de s'en prendre, pour son propre compte cette fois, aux navires marchands de la Ligue hanséatique, et se rebaptise Likedeeler : ceux qui partagent à parts égales. Il n'en fallait pas plus pour que le nord de l'Allemagne fasse de lui un Robin des Bois des mers. Les historiens sont plus réservés : l'homme était sans doute un pirate brutal et redoutablement efficace, ni plus, ni moins.
Selon la tradition, une flotte hambourgeoise finit par le capturer près d'Heligoland en 1401, après qu'un traître eut bloqué le gouvernail de son navire en coulant du plomb dans sa chaîne. Condamné à mort avec ses hommes, Störtebeker aurait passé un ultime marché avec le bourgmestre : que l'on épargne tous les compagnons devant lesquels son corps décapité parviendrait à marcher. Il en aurait dépassé onze avant que le bourreau ne le fasse trébucher d'un croc-en-jambe. C'est ce chiffre, onze, que Jens Ritter a gravé dans son instrument.
Le surnom lui-même relève de la légende. En bas-allemand, Störtebeker signifierait « vide la chope d'un trait », en référence à un gobelet de quatre litres que le pirate aurait descendu d'une seule traite. Or beker, c'est précisément le gobelet : le nom du nouveau modèle est donc un double clin d'œil. Quant au crâne cloué longtemps exposé au musée d'histoire de Hambourg comme étant le sien, une analyse ADN tentée en 2004 n'a jamais permis de le lui attribuer avec certitude.
Deux sabres et onze cercles
Ritter raconte être parti de deux sabres de pirate, dont les lignes courbes ont fourni la silhouette du corps. La symbolique se lit ensuite sur la touche : un Jolly Roger et onze cercles, incrustés en argent massif, figurent les onze hommes sauvés par le capitaine sans tête. Le bleu clair de la finition, baptisé simplement « Störtebeker » dans la fiche, doit évoquer la mer et un ciel ouvert à l'infini. Il couvre le corps comme le manche, sous un vernis transparent brillant poli à la main qui laisse deviner le fil du bois.
Le luthier situe sa création quelque part entre la mythologie pirate et l'esprit rebelle du punk allemand. Le rapprochement n'a rien d'arbitraire : à Hambourg, la tête de mort est devenue depuis les années 1980 l'étendard officieux des supporters du FC St. Pauli et, au-delà, de toute la contre-culture du quartier portuaire. Le pirate n'a jamais vraiment quitté la ville. Ritter conclut sa présentation par une dédicace sans ambiguïté.

« Un hommage à ceux qui choisissent la liberté plutôt que le conformisme. »
Jens Ritter
Sous le costume, une recette classique
Une fois le décor posé, la fiche technique surprend par sa sagesse. Corps en aulne, manche en érable (trois pièces, selon No Treble), touche en ébène noire garnie de 21 frettes Dunlop 6000 : tout amateur de Jazz Bass reconnaîtra le trio. L'aulne est réputé pour son équilibre et ses médiums ronds, l'ébène pour la définition qu'elle apporte à l'attaque. Rien d'exotique ici, ni loupe, ni bois fossile, ni matériau composite.
Le diapason de 33,3 pouces (845,82 mm) est en revanche une signature maison, que l'on retrouve sur d'autres basses de l'atelier, comme l'Aqua Acoustic 2.0 présentée en 2025. Il se situe entre le medium scale de 32 pouces et le standard de 34 pouces, dont il retranche environ 18 mm. Concrètement : des écarts de frettes légèrement resserrés dans le bas du manche et, à tirant et accordage égaux, une tension un peu moindre. L'ensemble pèse 3,5 kg, un poids raisonnable pour une basse à corps massif.
Le pari du passif
Pour qui connaît le travail de Ritter, le choix le plus marquant concerne l'électronique. L'Allemand a bâti une partie de sa réputation sur ses propres micros, Masterbar, Slimbucker, Triplebucker ou Quattro-Bucker du modèle Jupiter, et sur une électronique active maison, la Master Electronics, alimentée en 18 volts. Sur la Beker, rien de tout cela : deux micros Häussel BassBar en configuration passive, et trois boutons seulement, volume, balance et tonalité. Pas de préampli, pas de pile.
Häussel est un fabricant allemand installé à Burladingen, dans le Jura souabe. Son fondateur, Harry Häussel, a commencé par construire des guitares acoustiques vers 1980 avant de bobiner ses propres micros à partir de 1986, après des années passées à réparer ceux de ses clients. La marque équipe aujourd'hui de nombreux luthiers boutique européens, et son BassBar existe en versions quatre et cinq cordes. On peut lire dans ce choix une cohérence avec le propos de l'instrument : un signal direct, peu de réglages, et un son qui se façonne avant tout sous les doigts et dans l'ampli.
Le reste de l'accastillage est, lui, pur Ritter. Le chevalet 3D, en laiton massif, se règle dans les trois dimensions et se verrouille une fois calé. Il est associé au système B1, dans lequel chaque corde est ancrée séparément dans le corps, ce qui doit selon le luthier permettre à chacune de développer sa sonorité de façon indépendante. Mécaniques Ritter BT fabriquées sur mesure par Gotoh, sillet en os et attaches-courroie Dunlop complètent l'ensemble. L'instrument est proposé uniquement pour droitiers.
| Corps | Aulne |
|---|---|
| Manche | Érable (trois pièces selon No Treble) |
| Touche | Ébène noire, 21 frettes Dunlop 6000 |
| Repères | Jolly Roger et onze cercles en argent massif |
| Diapason | 33,3″ (845,82 mm) |
| Micros | 2 × Häussel BassBar |
| Électronique | Passive · volume, balance, tonalité |
| Chevalet | Ritter 3D avec ancrage des cordes B1 |
| Mécaniques | Ritter BT, fabrication sur mesure Gotoh |
| Sillet | Os |
| Finition | Teinte « Störtebeker » (bleu clair), vernis transparent brillant poli main, corps et manche |
| Poids | 3,5 kg |
| Latéralité | Droitier uniquement |
| Livrée avec | Flight case découpé au laser sur mesure, livret avec certificat d'authenticité et documentation de l'électronique, outillage, garantie à vie sur la construction |
Un nouveau modèle, pas seulement une pièce unique
La nuance a son importance. Le catalogue de Ritter s'organise en modèles, chacun défini par un dessin propre de corps, de manche et de tête : Cora, Jupiter, Okon, R8-Singlecut, Raptor, Roya, Violin et quelques autres. La Beker figure désormais en tête de cette liste, avec la Störtebeker pour seul exemplaire à ce jour. Autrement dit, la silhouette aux deux sabres pourra resservir pour de futures commandes, avec d'autres finitions et d'autres histoires.
Elle arrive au cours d'une année chargée pour l'atelier, qui fête en 2026 ses trente ans d'existence avec une exposition rétrospective dans sa galerie de Deidesheim. Parmi les autres nouveautés récentes figurent la Hierax, première guitare reprenant la silhouette de la Raptor Bass, et la Protofunk, équipée d'une touche frettée en verre acrylique que le luthier dit avoir mis des années à mettre au point.
Jens Ritter en quelques repères
Né en 1972 dans le Palatinat, Jens Ritter aurait fabriqué sa première basse à sept ans avec une boîte de conserve, du fil et un bout de bois, avant de dessiner son propre instrument à dix-neuf ans. Son atelier occupe une ancienne exploitation viticole du XVIIe siècle à Deidesheim, sur la route des vins, où une petite équipe produit chaque année un nombre limité de pièces. Ses basses comptent parmi les rares instruments électriques entrés dans les grands musées : la Smithsonian Institution de Washington a acquis en 2011 sa basse Eye of Horus, deuxième basse électrique de sa collection après celle de Leo Fender, et le Metropolitan Museum of Art de New York a fait de sa Cremona, en 2012, la toute première basse électrique de ses collections. Le Museum of Fine Arts de Boston en conserve également une. Côté musiciens, Phil Lesh, Doug Wimbish, Paul Turner (Jamiroquai) ou Josh Dunham, bassiste de Prince et co-concepteur du modèle Cora en 2010, ont joué ses instruments.
Prix et disponibilité
Ritter n'affiche aucun prix pour la Störtebeker : la fiche invite à demander la valeur de l'instrument auprès de l'atelier. À titre de repère, une précédente version de la page consacrée aux niveaux d'exclusivité de la marque situait les Masterpieces entre 15 000 et 25 000 euros. Les futures Beker passeront par une commande personnalisée ou par les précommandes de Masterpieces ouvertes sur la boutique en ligne de Ritter.
L'avis de Gravebasse
On associe volontiers Jens Ritter à des objets de musée, sertis d'or, de diamants ou de bois millénaires. La Beker prend le contre-pied de cette image : une histoire chargée, mais une fiche presque spartiate, avec des bois classiques, deux micros passifs et trois boutons. C'est une basse de jeu déguisée en pirate, plutôt qu'une pièce de vitrine déguisée en basse, et c'est sans doute ce qui la rend la plus intéressante pour un bassiste. Nous ne l'avons pas eue entre les mains : la seule référence sonore disponible pour l'instant est une courte vidéo de présentation publiée par Ritter. Reste à l'entendre dans un vrai mix, de préférence un peu sale.
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