Le 5 octobre 2026, sans communiqué ni crédits, L7 a déposé sur Bandcamp un titre de deux minutes trente-quatre baptisé « Loma Linda ». C'est le premier morceau du groupe depuis la disparition de Jennifer Finch, sa bassiste historique, morte le 18 juillet. Et il tombe à quatre jours du départ de la tournée d'adieu américaine. Autant dire que ces 154 secondes pèsent bien plus lourd que leur durée.
Echo Park, 1985 : deux guitares et un nom qui veut dire « ringard »
Tout commence dans le Los Angeles arty et fauché du milieu des années 80. Donita Sparks rencontre Suzi Gardner en 1984, par le biais du LA Weekly. Gardner écrit de la poésie et a déjà prêté sa voix en chœur au « Slip It In » de Black Flag. Sparks dira de cette rencontre qu'elle fut l'un des plus beaux jours de sa vie. Le duo se forme en 1985 et écume les salles punk et metal de la ville avec des musiciens de passage.
Le nom, déjà, est un manifeste. En argot américain, « L7 » désigne quelqu'un de coincé, de « carré » (former un carré avec les doigts en L et en 7). À une époque où la presse rock range volontiers les musiciennes au rayon « chicks » ou « foxcore », le groupe choisit un nom qui ne dit rien de son genre. Pas question de se laisser enfermer dans une case marketing : L7 sera un groupe de rock, point.
Jennifer Finch arrive à la basse en 1986, avec Roy Koutsky à la batterie. C'est par ce biais que le groupe se rapproche de Brett Gurewitz, patron d'Epitaph, qui publie le premier album, L7, en 1988. Le poste de batteur reste un siège éjectable jusqu'à l'arrivée de Demetra « Dee » Plakas fin 1989. La formation classique est en place.
Sub Pop, Butch Vig et le cri de Yoko Ono
Le single « Shove » paraît chez Sub Pop en 1989, suivi de Smell the Magic en 1990. Rolling Stone lui accorde quatre étoiles, Nirvana embarque L7 en première partie en Angleterre. Seattle a beau être la capitale du moment, ces Angelinas parlent la même langue sludge, avec un supplément d'humour vachard.
La signature chez Slash débouche sur Bricks Are Heavy (1992), produit par Butch Vig, l'homme de Nevermind. Sparks pousse le culot jusqu'à demander à Yoko Ono l'autorisation d'échantillonner l'un de ses cris pour ouvrir « Wargasm ». Ono accepte et lui souhaite bonne chance. Le single « Pretend We're Dead » passe treize semaines dans le classement Alternative américain, culmine à la 8e place, grimpe au 21e rang des charts britanniques, et son clip tourne en boucle sur MTV. Même Beavis et Butt-Head valident.
Sur ce disque, la basse de Finch fait exactement ce qu'il faut dans un groupe à deux guitares grasses : elle cimente. Pas de démonstration, une épaisseur constante sous le mur de riffs que Sparks et Gardner jouent souvent à l'unisson, et une énergie de scène qui fait le reste.
Le tampon de Reading et Rock for Choice
L7 n'a jamais été un groupe poli. En août 1992, au festival de Reading, un public agité bombarde la scène de boue pendant des soucis techniques. Sparks retire son tampon et le lance dans la foule, assorti d'une invitation peu diplomatique. L'épisode entre dans la légende, et Sparks ne s'en est jamais excusée. La même année, elle apparaît dénudée à partir de la taille dans l'émission britannique The Word.
Derrière la provocation, il y a un engagement très concret. En 1991, L7 lance avec Sue Cummings du LA Weekly la série de concerts Rock for Choice, destinée à financer la défense du droit à l'avortement face aux violences des militants anti-IVG. Le premier concert, le 25 octobre 1991 au Hollywood Palace, réunit L7, Nirvana et Hole. Deux ans plus tard, le New York Times en recense trente-sept à travers le pays. Pearl Jam, Foo Fighters ou Rage Against the Machine suivront.
Lollapalooza, John Waters et la valse des bassistes
Hungry for Stink sort en 1994, porté par « Andres » (20e du classement Alternative américain). L7 joue sur la grande scène de Lollapalooza aux côtés des Smashing Pumpkins et des Beastie Boys, et John Waters l'invite dans Serial Mom, où le groupe se produit sous le nom glorieusement vulgaire de Camel Lips. The Prodigy reprendra « Fuel My Fire » sur The Fat of the Land.
Puis le poste de bassiste se met à tourner. Jennifer Finch quitte le groupe en 1996, en pleine session de The Beauty Process: Triple Platinum (1997). Sur ce disque, c'est Donita Sparks elle-même qui tient en partie la basse, avec Greta Brinkman. Gail Greenwood, ex-Belly, prend ensuite le poste, avant que Janis Tanaka, venue de la scène de San Francisco (Stone Fox), ne lui succède. Slap-Happy sort en 1999 sur le label maison Wax Tadpole. En 2001, le groupe annonce une pause « indéfinie ».
La bassiste : Jennifer « Precious » Finch (1966-2026)
Née Erin Michelle Fredin le 5 août 1966 à Los Angeles, adoptée et élevée dans l'ouest de la ville, Jennifer Finch photographie la scène punk dès l'âge de 13 ans avec un appareil offert par son père. Red Hot Chili Peppers, Bad Religion, Redd Kross, The Cramps : ses clichés, réunis sous le titre 14 and Shooting, finiront exposés au Rock and Roll Hall of Fame en 2007.
Avant L7, elle tient la basse de Sugar Babydoll à San Francisco, aux côtés de Courtney Love et Kat Bjelland, future Babes in Toyland. Chez L7, elle joue pieds nus, écrit « Everglade », « (Right On) Thru » ou « Shirley » (hommage à la pilote de dragster Shirley Muldowney), et plus tard « Garbage Truck » sur Scatter the Rats. En 1994, elle remplace Kristen Pfaff à la basse dans un clip de Hole. Après L7 viendront OtherStarPeople, The Shocker, Sex in Progress.
Son instrument fétiche est une Fender Hybrid de 1984, noire, surnommée « the Ghost ». Krist Novoselic la lui a déjà empruntée, et Finch l'a confiée en 2025 au Punk Rock Museum pour un prêt de trois ans. Elle laisse un livre de souvenirs achevé avant sa maladie, Shooting Up and Making Out: A Memoir of My Life in L.A. and L7, annoncé pour le 19 janvier 2027.
Le retour : « I Came Back to Bitch »
En 2012, Sparks rouvre une page Facebook au nom du groupe et y poste des archives. L'engouement est tel que la formation classique (Sparks, Gardner, Finch, Plakas) annonce sa reformation le 10 décembre 2014. Rock am Ring en juin 2015, puis l'Europe et l'Amérique du Nord : la critique constate que les quatre sont aussi effrontées qu'un quart de siècle plus tôt. Le documentaire L7: Pretend We're Dead de Sarah Price, largement financé par Kickstarter, sort en 2016.
Le premier inédit en dix-huit ans arrive en septembre 2017 : « Dispatch from Mar-a-Lago », clin d'œil appuyé à la résidence floridienne de Donald Trump. Suit « I Came Back to Bitch », dont le titre résume l'état d'esprit. Scatter the Rats paraît le 3 mai 2019 chez Blackheart Records, le label de Joan Jett. Viennent ensuite la tournée des 30 ans de Bricks Are Heavy, joué en intégralité, et des premières parties de Foo Fighters et Garbage.
En septembre 2023, L7 publie « Cooler Than Mars », signé Donita Sparks, produit et enregistré par Norm Block aux Happy Ending Studios de Los Angeles, avec la formation au complet. Le sujet : les milliardaires qui rêvent de fuir la Terre pour Mars, alors que tout ce qu'il nous faut est, selon la formule fleurie du refrain, juste ici. Avec le recul, c'est le dernier titre publié portant la basse de Jennifer Finch. Le 3 octobre 2025, le groupe fête ses quarante ans au Belasco de Los Angeles.
2026, l'année la plus dure
Le 7 mai 2026, L7 annonce The Last Hurrah, sa tournée d'adieu : vingt-sept dates nord-américaines, des festivals en été, puis une ultime traversée des États-Unis à l'automne. « Une dernière soirée de rock'n'roll bruyante, drôle et, on l'espère, inoubliable », promet Sparks.
Le 1er juin, le groupe annonce que Finch, retenue par un problème de santé, manquera les concerts d'été. Tsuzumi Okai, passée par Limp Bizkit en tournée, assure l'intérim. Sparks se veut rassurante : Jennifer est « un dur à cuire » et sera de retour à l'automne. Le 13 juillet, la nouvelle tombe : un cancer du cerveau agressif. Une cagnotte lancée par ses proches réunit près de 400 000 dollars en quelques jours. Jennifer Finch meurt le 18 juillet 2026 à Santa Monica, à 59 ans. « Nous sommes dévastées par la perte de notre bien-aimée camarade de groupe, sœur et amie », écrit L7.
Le 10 septembre, le groupe présente sa formation pour l'automne : Janis Tanaka, déjà bassiste de L7 entre 1999 et 2001, reprend le poste. Une décision prise, précise le groupe, avec la bénédiction de Finch elle-même.
Jennifer était une véritable originale, qui a vécu entièrement selon ses propres règles.
— L7, septembre 2026
« Loma Linda » : ce que l'on sait, et ce que l'on ne sait pas
C'est dans ce contexte que surgit « Loma Linda ». Le dépôt sur Bandcamp est d'une sobriété presque déroutante : une durée de 2 min 34, une date de sortie au 5 octobre 2026, des mots-clés (punk, grunge, rock alternatif, Los Angeles), un téléchargement en 24 bits/48 kHz proposé à partir d'un dollar. Et c'est tout. Ni texte de présentation, ni paroles, ni crédits. Là où « Cooler Than Mars » détaillait l'auteur, les musiciennes, le producteur et le studio, « Loma Linda » ne dit rien de sa fabrication.
Pour un site consacré à la basse, la question est évidemment de savoir qui la joue. À ce jour, le groupe ne l'a pas précisé. On sait que Sparks a déjà tenu la basse en studio en 1997, et certaines sources la présentent comme bassiste studio du groupe depuis 2026, mais aucun crédit officiel ne l'atteste pour ce titre. Impossible également de dire si la piste a été enregistrée avant ou après la disparition de Finch. Nous mettrons cet article à jour dès que L7 publiera les crédits.
Le titre, lui, n'a rien d'anodin pour qui connaît la Californie du Sud. Loma Linda est une petite ville de l'Inland Empire, dans le comté de San Bernardino, connue pour son grand centre hospitalier universitaire et sa communauté adventiste. Le groupe n'ayant livré aucune clé de lecture, on se gardera d'en tirer des conclusions : chez L7, un nom de lieu peut aussi bien cacher une chronique sociale qu'une blague au troisième degré.
Les dernières dates
« Loma Linda » sert en tout cas de lever de rideau. Après deux soirs de chauffe au Casbah de San Diego les 6 et 7 octobre, The Last Hurrah repart le 9 octobre de Phoenix pour traverser Austin, Dallas, Nashville, Washington, New York, Chicago, Seattle ou San Francisco, avant un dernier concert à Los Angeles le 14 novembre. Retour à la maison, quarante et un ans après Echo Park. On parie que le dernier rappel sera « Pretend We're Dead », et que personne, dans la salle, ne fera semblant.
Titre « Loma Linda » — L7
Sortie 5 octobre 2026, Bandcamp (piste numérique, à partir de 1 $)
Durée 2 min 34
Crédits Non publiés à ce jour
Précédent single « Cooler Than Mars » (septembre 2023, prod. Norm Block)
Line-up de tournée Donita Sparks, Suzi Gardner, Dee Plakas, Janis Tanaka (basse)
Écouter l7official.bandcamp.com
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