Nés un 1er octobre : huit bassistes et contrebassistes à l'honneur

Publié le 1 octobre 2026 à 00:31

Du Los Angeles de la Central Avenue aux stades de Buenos Aires, du free jazz new-yorkais à l'indie californien, le 1er octobre a vu naître une drôle de famille de gardiens du grave. Contrebassistes de légende, architectes du rock britannique ou bassistes de la génération streaming : tour d'horizon.

Henry Franklin – Hugh Masekela, Black Jazz Records, Jazz Is Dead (1940)

Henry Carl Franklin voit le jour à Los Angeles, dans une maison où le jazz n'est pas une option mais une langue maternelle : son père, Sammy Franklin, est trompettiste et chef d'orchestre, et c'est lui qui encourage le fils à se lancer. Le jeune Henry étudie la contrebasse auprès de deux maîtres du pupitre, Al McKibbon et George Morrow, tout en passant ses nuits à décortiquer Paul Chambers et Doug Watkins. Encore lycéen à la Manual Arts High School, il joue déjà dans le Latin Jazz Quintet de Roy Ayers, puis aux côtés de Harold Land et Hampton Hawes, deux figures de la côte Ouest qui l'adoubent très tôt.

Le percussionniste Willie Bobo, alors dans sa période Spanish Grease, l'embarque ensuite pour une année new-yorkaise durant laquelle il côtoie Patato Valdés, Blue Mitchell ou Archie Shepp. De retour en Californie, il intègre le groupe du trompettiste sud-africain Hugh Masekela : c'est lui qu'on entend sur « Grazing in the Grass », tube de 1968, et c'est auprès de Masekela qu'il apprend à faire respirer les rythmes africains dans sa ligne de basse. En parallèle, il participe au quartette free de John Carter et Bobby Bradford, pionnier de l'avant-garde angeline.

Au début des années 1970, sa contrebasse devient la colonne vertébrale du label Black Jazz, fondé par le pianiste Gene Russell, qui documente la jeune garde californienne : Walter Bishop Jr., Doug Carn, Calvin Keys. C'est à cette époque qu'il enregistre sous son nom The Skipper, disque devenu culte chez les collectionneurs, et que son surnom s'installe définitivement. La liste de ses employeurs donne le vertige : Freddie Hubbard, Count Basie, Sonny Rollins, Pharoah Sanders, et Stevie Wonder, avec qui il décroche un disque d'or pour Journey Through the Secret Life of Plants.

Dans les années 1990, Franklin devient le grand frère de la renaissance jazz de Leimert Park, ce quartier noir de Los Angeles où toute une génération de trompettistes, saxophonistes et batteurs vient apprendre à son contact. Pédagogue, il signe Bassically Yours, une méthode de contrebasse jazz rassemblant 225 thèmes, fonde la série Pierce Street Jazz à l'université de La Sierra et se produit régulièrement au Mission Inn de Riverside. Sa collaboration avec la série Jazz Is Dead d'Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad lui vaut, avec l'album paru en 2022, le NAACP Image Award du meilleur album de jazz instrumental. Plus de 160 albums au compteur, un label personnel, Skipper Productions, et en 2026 un titre de « Jazz Hero » décerné par la Jazz Journalists Association : le capitaine tient toujours la barre.

Site officiel : henryfranklin.com

Dave Holland – Miles Davis, Circle, Gateway, Dave Holland Quintet (1946)

Né à Wolverhampton, dans les Midlands anglaises, Dave Holland fait ses armes sur la scène jazz londonienne des années 1960, où il s'impose rapidement comme l'un des contrebassistes les plus demandés de la capitale. Le destin frappe en 1968 : Miles Davis, de passage au Ronnie Scott's, l'entend jouer et l'invite à rejoindre son groupe à New York. Le jeune Anglais se retrouve au cœur de l'une des mutations les plus radicales de l'histoire du jazz, jouant sur Filles de Kilimanjaro, In a Silent Way puis Bitches Brew, alternant contrebasse et basse électrique dans l'un des laboratoires les plus bouillonnants de l'époque.

Après deux années avec Miles, Holland part explorer d'autres territoires. Avec Chick Corea, Anthony Braxton et Barry Altschul, il fonde Circle, quartette d'avant-garde aussi bref qu'influent. En 1972, il enregistre pour ECM Conference of the Birds, avec Sam Rivers, Braxton et Altschul : un disque qui fait de lui un leader et devient une référence absolue pour des générations de contrebassistes. De Sam Rivers, il retient une leçon qui guidera toute sa carrière : ne rien laisser de côté, tout jouer, la tradition, le blues comme la liberté totale. Il fonde également avec John Abercrombie et Jack DeJohnette le trio Gateway, et accompagne au fil des décennies Herbie Hancock ou Betty Carter.

À partir de 1983, Holland développe un travail de leader d'une cohérence remarquable : un premier quintette, puis une formation où s'illustre le saxophoniste Chris Potter, un big band, des trios, toujours avec cette écriture qui laisse une place immense à l'improvisation collective. Après plus de trois décennies chez ECM, il fonde en 2005 son propre label, Dare2 Records, et remporte un Grammy Award avec le big band pour Overtime. Distingué NEA Jazz Master, il transmet son savoir à Berklee puis au New England Conservatory, dont il est artiste en résidence.

Loin de se reposer sur sa légende, Holland multiplie les projets : Prism, avec Kevin Eubanks, Craig Taborn et Eric Harland ; Aziza, avec Chris Potter, Lionel Loueke et Eric Harland ; un New Quartet qui tourne en 2024 ; United, duo avec Lionel Loueke paru chez Edition Records en novembre 2024 ; puis Memories of Home, premier album en duo avec le guitariste John Scofield, publié chez ECM en novembre 2025. Un retour à la maison, au sens propre, pour l'un des sons de contrebasse les plus reconnaissables du jazz moderne : un grave boisé, une précision rythmique d'horloger et cette manière unique de soutenir l'édifice tout en poussant les autres à prendre des risques.

Site officiel : daveholland.com

Martin Turner – Wishbone Ash, The Blue Bishops, Martin Turner ex-Wishbone Ash (1947)

Martin Robert Turner grandit à Torquay, sur la côte du Devon. Il commence par la guitare avant de passer à la basse à quatorze ans et fonde dès 1963 son premier groupe, The Torinoes, avec son frère Glenn. La formation évolue en The Empty Vessels en 1966, avec le batteur Steve Upton, et publie un unique single en 1969. Lorsque Glenn quitte l'aventure, Martin et Upton continuent en duo et cherchent de nouveaux partenaires.

C'est là que naît l'idée qui va tout changer : transposer aux guitares les harmonies vocales qu'il admire, en faisant dialoguer deux solistes à parts égales. Turner recrute Andy Powell et Ted Turner, guitariste sans lien de parenté avec lui, et Wishbone Ash voit le jour en 1969. Pendant une décennie, Martin Turner en est le bassiste, le chanteur principal et l'auteur le plus prolifique. Sur Argus, en 1972, il signe l'essentiel des paroles et pose sa voix sur un album devenu un classique du rock britannique. Son jeu, sur une Rickenbacker 4001 Jetglo puis une Gibson Thunderbird, se distingue par une présence mélodique très en avant : chez Wishbone Ash, la basse ne se contente pas de soutenir les guitares jumelles, elle converse avec elles.

En 1980, des désaccords sur l'arrivée d'un chanteur de façade le poussent vers la sortie. Il se tourne vers la production et monte Wolf Gang, dont les enregistrements restent alors inédits. En 1987, le line-up originel se reforme et Turner participe, comme bassiste, chanteur et producteur, à trois albums pour le label IRS, avant que le groupe ne poursuive à nouveau sans lui à la fin de 1991. Il publie en 1996 Walking the Reeperbahn, compilation de ses enregistrements depuis 1980, puis tourne avec The Blue Bishops de 1998 à 2006, produisant leur album Deep en 2002.

En 2005, il lance Martin Turner's Wishbone Ash pour faire revivre sur scène le répertoire classique du groupe. Andy Powell, qui détient le nom Wishbone Ash, l'attaque en justice et obtient gain de cause en 2013 : Turner se produit depuis sous l'appellation Martin Turner ex-Wishbone Ash. En 2015, il publie l'album studio Written in the Stars, et continue de faire vivre sur scène ce catalogue qu'il a largement contribué à écrire.

Site officiel : martinturnermusic.com

Mark Helias – Anthony Braxton Quartet, BassDrumBone, Slickaphonics, Open Loose (1950)

Né à New Brunswick, dans le New Jersey, Mark Helias vient tard à la contrebasse, vers vingt ans, mais rattrape le temps perdu avec une rigueur d'orfèvre. Il étudie auprès de Homer Mensch à l'université Rutgers de 1971 à 1974, puis à la Yale School of Music jusqu'en 1976. Sa carrière internationale démarre dans le quartette d'Anthony Braxton, école exigeante s'il en est pour un contrebassiste qui doit tenir à la fois l'écriture complexe et l'improvisation la plus ouverte.

Dès la fin des années 1970, il forme avec le tromboniste Ray Anderson et le batteur Gerry Hemingway le trio BassDrumBone, dont la longévité, près d'un demi-siècle, est devenue un cas d'école dans l'univers du jazz créatif. Avec Ray Anderson encore, il co-dirige dans les années 1980 Slickaphonics, formation d'avant-funk pleine d'ironie qui mêle groove électrique et culture de l'improvisation. En parallèle, sa contrebasse accompagne Don Cherry, Dewey Redman, Abbey Lincoln, Cecil Taylor ou Uri Caine.

À partir de la fin des années 1990, son trio Open Loose, avec le saxophoniste Tony Malaby et le batteur Tom Rainey, s'impose comme l'archétype du trio d'improvisation moderne. Il y ajoute The Marks Brothers, duo de contrebasses avec Mark Dresser. Depuis 1984, Helias a publié plus d'une vingtaine d'albums sous son nom, notamment chez Enja et sur son propre label, Radio Legs, et produit ceux d'autres musiciens.

Compositeur, il écrit pour le cinéma, la musique de chambre et les grands ensembles : sa pièce orchestrale Stochasm est créée par l'American Composers Orchestra en 2011. Pédagogue recherché, il enseigne à la New School, au Sarah Lawrence College et à la School for Improvised Music. Un parcours d'une cohérence rare, où la contrebasse reste toujours le point d'ancrage d'une pensée musicale en mouvement.

Site officiel : markhelias.com

Curtis Lundy – Betty Carter Trio, Horizon (1955)

Curtis Lundy grandit à Miami et commence par la batterie avant de passer à la basse à douze ans. Il étudie la musique à l'université de Miami, où il rencontre le saxophoniste alto Bobby Watson, compagnon de route de toute une vie. À la fin des années 1970, il s'installe à New York et s'y fait rapidement un nom.

Le tournant a lieu en 1979, lorsque Betty Carter l'invite à rejoindre son trio. Aux côtés du pianiste John Hicks et du batteur Kenny Washington, il devient l'un des éléments d'une section rythmique réputée, au service d'une chanteuse aussi exigeante que visionnaire. Lundy le reconnaît : ces années ont façonné sa manière de faire swinguer un groupe et de porter une ballade avec émotion.

Avec Bobby Watson, il co-dirige Horizon, formation conçue dans l'esprit des Jazz Messengers d'Art Blakey, et cofonde le label New Note. Sa contrebasse accompagne Art Blakey, Pharoah Sanders, Johnny Griffin, Billy Bang, Frank Morgan ou Cyrus Chestnut, et il enregistre à plusieurs reprises avec sa sœur, la chanteuse Carmen Lundy. Comme leader, il signe notamment Just Be Yourself en 1987 et Purpose en 2002.

Arrangeur et chef de chœur, Lundy s'aventure aussi du côté du gospel avec le projet Walk With Me et l'ARC Choir, dont un titre a connu une seconde vie en servant d'échantillon au « Jesus Walks » de Kanye West. Son approche privilégie le groove et le soutien aux solistes plutôt que la démonstration : un jeu robuste et lyrique, qui mène le groupe depuis le premier rang. Il continue de tourner, notamment au sein du quartette de Bobby Watson.

Lien d'écoute : Curtis Lundy chez Justin Time Records

Zeta Bosio – Soda Stereo, Shoot the Radio (1958)

Héctor Juan Pedro Bosio naît à San Fernando, dans la province de Buenos Aires. À onze ans, il découvre les Beatles et sait immédiatement qu'il jouera de la basse. Le parcours est pourtant sinueux : un passage par la marine, des études de publicité à l'université del Salvador, plusieurs groupes. En 1979, il rencontre Gustavo Cerati ; les deux se retrouvent en 1982 à Punta del Este et fondent, avec le batteur Charly Alberti, Soda Stereo.

Pendant quinze ans, Zeta tient la basse et les chœurs de ce qui devient le groupe de rock en espagnol le plus influent de l'histoire. Son jeu, nourri de new wave et de pop britannique, pose les fondations d'une musique à la fois dansante et sophistiquée, portée par la voix et la guitare de Cerati. Le trio enchaîne plus d'une douzaine d'albums et remplit les stades de toute l'Amérique latine jusqu'à sa séparation en 1997, avant une reformation triomphale en 2007.

Après Soda Stereo, Bosio se réinvente en homme de l'industrie musicale : responsable chez Sony Music Argentina, créateur du portail ProyectoUnder.com, fondateur du label indépendant Alerta Discos, pour lequel il produit de nombreux artistes. Il devient DJ, anime des émissions comme Rock Road, siège dans le jury de la version chilienne de Factor X, tient brièvement la basse au sein de La Ley et cofonde le duo électro-rock Shoot the Radio. Il participe aussi à la production de Sép7imo Día, le spectacle du Cirque du Soleil consacré à la musique de Soda Stereo.

Après la disparition de Gustavo Cerati en 2014, Zeta Bosio et Charly Alberti se posent en gardiens de l'héritage du groupe. En 2020, ils lancent la tournée Gracias Totales, où des chanteurs invités se succèdent pour rendre hommage à Cerati : pas un retour de Soda Stereo, insistent-ils, mais une célébration de son répertoire.

Site officiel : zetabosio.net

Nik Ewing – Local Natives, The Howls, Chewing (1989)

Nik Ewing grandit à San Diego et fait ses classes sur la scène locale, au sein de Tape Deck Mountain, Lesands et surtout The Howls, dont l'album Rocky Ground est nommé en 2012 aux San Diego Music Awards dans la catégorie Americana. En parallèle, il suit des études de gestion et de marketing à la California State University San Marcos.

Par l'entremise d'amis communs, il rencontre les membres de Local Natives, formation indie née dans l'Orange County et installée à Los Angeles. Il les rejoint comme bassiste de tournée en 2012, en pleine période d'activité intense, avant de devenir membre officiel en octobre 2013. Bassiste, claviériste et choriste, il apporte ses premières contributions à l'écriture et à la production sur Sunlit Youth en 2016, puis participe aux albums suivants, dont le diptyque Time Will Wait for No One (2023) et But I'll Wait for You (2024), enregistrés en parallèle.

Après le départ amiable de Kelcey Ayer fin 2024, le groupe resserré autour de Taylor Rice, Ryan Hahn, Matt Frazier et Nik Ewing a fait son retour sur scène en juin 2026 en dévoilant un nouveau titre, « Wolves ».

Sous le nom de Chewing, Ewing développe un projet solo tourné vers les textures : une relecture complète de Pacific Ocean Blue, l'album de Dennis Wilson paru en 1977, à coups de synthés atmosphériques, de boucles et d'échantillons, avec la complicité de membres de Local Natives, Cults ou Pop Etc., puis un second album, Songs for Linnéa. Une manière de rappeler qu'un bassiste peut aussi être un architecte du son.

Site officiel du groupe : localnatives.com

Mikey Margott – The Neighbourhood (1993)

Michael « Mikey » Margott grandit en Californie et fonde en août 2011, à Newbury Park, The Neighbourhood aux côtés du chanteur Jesse Rutherford, des guitaristes Zach Abels et Jeremy Freedman et du batteur Bryan Sammis. Le groupe choisit l'orthographe britannique de son nom pour se distinguer, et impose très vite une esthétique en noir et blanc, entre rock alternatif, pop sombre et influences hip-hop.

Le premier album, I Love You., paraît en 2013 et contient « Sweater Weather », qui grimpe jusqu'à la 14e place du Billboard Hot 100 avant de connaître, des années plus tard, une seconde jeunesse spectaculaire auprès d'une nouvelle génération d'auditeurs. La basse de Margott, sobre et enveloppante, y joue un rôle clé dans cette atmosphère feutrée qui a fait la signature du groupe.

Suivent Wiped Out! en 2015, un album éponyme en 2018 et Chip Chrome & the Mono-Tones en 2020. En février 2022, The Neighbourhood annonce une pause à durée indéterminée. Le silence dure jusqu'en août 2025, quand le groupe signale son retour, avec Brandon Fried de nouveau derrière les fûts. Le 14 novembre 2025 sort Ultrasound, premier album studio en cinq ans. Présent depuis le premier jour, Mikey Margott reste l'un des piliers de la formation.

Site officiel du groupe : thenbhd.com

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