Six trajectoires, du free jazz new-yorkais au rock psychédélique californien, du swing classique à l'électro-rock brésilien.
Sirone – Revolutionary Ensemble, Phalanx, Cecil Taylor (1940 – 2009)
Norris Jones voit le jour à Atlanta, en Géorgie, en 1940. Avant de devenir Sirone, figure respectée de l'avant-garde jazz, il fait ses armes dans les clubs de sa ville natale à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Il y joue au sein de « The Group » aux côtés du saxophoniste George Adams et accompagne en studio des vedettes du rhythm'n'blues et de la soul comme Sam Cooke ou Smokey Robinson. Cette école du groove et de la scène professionnelle forge une assise rythmique solide qu'il ne reniera jamais, même au cœur des expérimentations les plus radicales.
En 1966, sur l'invitation du saxophoniste Marion Brown, il s'installe à New York, où bouillonne la « New Thing ». Il cofonde avec le pianiste Dave Burrell l'Untraditional Jazz Improvisational Team et devient rapidement un contrebassiste recherché : Pharoah Sanders, Sonny Sharrock, Albert Ayler, Dewey Redman ou le Jazz Composer's Orchestra font appel à lui. Sa collaboration avec le pianiste Cecil Taylor, sur disque comme en tournée, compte parmi les plus marquantes de sa carrière.
Son grand œuvre reste le Revolutionary Ensemble, trio sans leader qu'il imagine au début des années 1970 avec le violoniste Leroy Jenkins, d'abord avec le batteur Frank Clayton puis avec Jerome Cooper. L'instrumentation violon-contrebasse-percussions paraît alors audacieuse ; le groupe répète quotidiennement dans le loft Artists House d'Ornette Coleman et se produit au Mercer Arts Center, au Five Spot ou au Village Vanguard. Entre 1972 et 1977 paraissent Vietnam (ESP-Disk), Manhattan Cycles (India Navigation), The Psyche, The People's Republic (Horizon/A&M) et un album éponyme chez Enja. La critique salue une musique qui explore le timbre, la texture et le territoire alors vierge entre jazz et musique contemporaine.
Le jeu de Sirone tranche avec la tradition de la walking bass : il privilégie volontiers l'archet, passant de lignes aériennes presque violonistiques à des attaques d'une puissance rythmique capable de rivaliser avec ses partenaires. En 1979, il signe son premier album en leader, Artistry, avec le flûtiste James Newton, le violoncelliste Muneer Bernard Fennell et le percussionniste Famoudou Don Moye. Dans les années 1980, il intègre Phalanx, formation électrique et free menée notamment avec le guitariste James Blood Ulmer et George Adams, et enregistre avec Billy Bang ou Charles Gayle.
À partir de 1989, Sirone vit à Berlin. Il y dirige son groupe Concord, travaille pour le théâtre et le cinéma et pratique le bouddhisme. Le Revolutionary Ensemble se reforme en 2004 pour And Now… (Pi Recordings), suivi de Beyond the Boundary of Time (Mutable, 2008) ; Counterparts paraît en 2012. Sirone meurt à Berlin le 21 octobre 2009, laissant l'image d'un innovateur discret, dont l'influence sur la contrebasse improvisée dépasse largement sa notoriété.
À écouter : The Revolutionary Ensemble sur Bandcamp
Nick St. Nicholas – Steppenwolf, T.I.M.E., The Mynah Birds, World Classic Rockers (1943)
Né Klaus Karl Kassbaum à Plön, dans le nord de l'Allemagne, en 1943, Nick St. Nicholas grandit dans une famille issue de la bourgeoisie hanséatique qui émigre à Toronto au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Devenu citoyen canadien, il plonge dans la scène rock de la ville au milieu des années 1960, un vivier d'où sortiront nombre de musiciens majeurs de la décennie.
Il joue notamment dans les Mynah Birds, groupe resté célèbre pour avoir réuni Rick James et Neil Young, puis dans Jack London and the Sparrows, embryon de ce qui deviendra Steppenwolf. Avec T.I.M.E. (Trust in Men Everywhere), formation psychédélique signée par Capitol, il frôle la fortune : le contrat, annoncé à 500 000 dollars, tourne au fiasco lorsque le manager du groupe disparaît avec les fonds.
En 1968, il rejoint Steppenwolf comme bassiste et associé à part égale, au moment où le groupe de John Kay surfe sur le succès planétaire de « Born to Be Wild ». Il figure sur quatre albums certifiés disque d'or ou de platine : At Your Birthday Party, Monster, Early Steppenwolf et Steppenwolf Live. Il apparaît avec le groupe dans plusieurs émissions télévisées, dont l'« Ed Sullivan Show » en août 1969. Son éviction par John Kay en 1971 ouvre une bataille juridique qui s'étire sur plus de vingt ans.
Après Steppenwolf, il passe par Blue Cheer, pionnier du son lourd, puis participe de 1976 à 1980 à des formations se réclamant de Steppenwolf, avant de lancer Starwolf en 1980, rebaptisé ensuite Lone Wolf. En 1995, il fonde à Las Vegas les World Classic Rockers, supergroupe à géométrie variable conçu sur le modèle de l'All-Starr Band de Ringo Starr : il en est le seul membre permanent, entouré au fil des ans de Bobby Kimball (Toto), Joey Molland (Badfinger), Denny Laine (Wings), Randy Meisner (Eagles), Aynsley Dunbar (Journey) ou Fran Cosmo (Boston). Le premier concert a lieu à Fort Lauderdale lors d'un gala caritatif Harley-Davidson au profit de Toys for Tots.
Témoin privilégié d'une époque, Nick St. Nicholas figure parmi les principaux intervenants du documentaire Born to Be Wild: The Story of Steppenwolf, qui retrace le parcours du groupe entre l'Allemagne d'après-guerre, Toronto et Los Angeles, et dont il a accompagné la présentation en Californie en 2025.
Site officiel : nickstnicholas.com
Murray Wall – Jon Hendricks, Benny Goodman Orchestra, Ken Peplowski (1945 – 2022)
Murray James Wall naît à Melbourne, en Australie, en 1945. Largement autodidacte, il apprend la contrebasse en jouant par-dessus les disques d'Oscar Pettiford, et nourrit sa vocation en écoutant sur scène les Américains de passage : Ray Brown, Arvell Shaw, Red Callender. Il débute professionnellement en 1962 et, très vite, accompagne en Australie des pointures en tournée comme le trompettiste Clark Terry, le chanteur Mel Tormé ou Billy Eckstine.
À la fin des années 1970, il s'installe aux États-Unis, où il affine sa technique et sa maîtrise des nuances auprès du contrebassiste Gene Ramey, figure de l'orchestre de Jay McShann. De 1981 à 1985, il est le contrebassiste du chanteur Jon Hendricks, pionnier du vocalese, avec qui il tourne en Europe et en Israël. Il rejoint ensuite l'orchestre de Benny Goodman en 1985 et 1986, dernier chapitre de la carrière du « King of Swing ».
Installé à New York, Murray Wall devient l'un des accompagnateurs les plus sûrs de la scène swing et mainstream. Il joue avec les clarinettistes Ken Peplowski et Kenny Davern, le guitariste Marty Grosz, le pianiste Keith Ingham, le guitariste Frank Vignola, le saxophoniste Chuck Wilson, le trompettiste Spanky Davis, Buck Clayton, Grover Mitchell, la chanteuse Annie Ross, le pianiste Richard Wyands ou le violoniste Claude Williams. Il participe aussi au Walt Levinsky Memorial Band et enregistre en duo Just Jazz, Just Two avec Charles Sibirsky (Zinnia Records, 1995).
Fervent défenseur du bebop, admirateur de Charlie Parker et du violoncelliste Emanuel Feuermann pour « le son et le sentiment », il conduit également son propre groupe, avec notamment Grant Stewart et Joe Magnarelli, lors de soirées régulières au 11th Street Bar. Ses partenaires décrivent un son boisé et ample, « un oreiller moelleux aux contours nets », une mise en place imperturbable et des solos qui chantent plutôt qu'ils ne démontrent. Musicien sans ego, d'une ironie douce et d'une grande générosité envers les jeunes instrumentistes, Murray Wall s'éteint le 18 juillet 2022.
À écouter : Murray Wall sur Spotify
Buz Verno – The Kick, The Rats, Beau Jack, The Others (1953 – 2020)
Buz Verno naît à Staten Island, à New York, en 1953. Encouragé par son père, il commence la guitare à 7 ans avant de passer à la basse à 12 ans, instrument qu'il ne quittera plus. Adolescent, il s'immerge dans la scène rock new-yorkaise du début des années 1970, en pleine effervescence, entre héritage glam et prémices du punk.
Bassiste, chanteur et auteur-compositeur réputé pour ses morceaux percutants et ses textes directs, il est membre fondateur ou pilier de plusieurs formations : The Rats, Beau Jack, The Staten Island Boys, The Others et surtout The Kick. C'est avec ce dernier groupe qu'il décroche son premier disque d'or en 1982, pour l'album Helen Schneider with The Kick, qui fait de la chanteuse américaine une vedette, notamment en Allemagne.
Au fil d'une carrière de cinq décennies, il se produit ou collabore avec David Johansen, le chanteur des New York Dolls, avec le guitariste Earl Slick, compagnon de route de David Bowie, avec Joey Kelly ou encore aux côtés de membres de Tom Petty and the Heartbreakers. Figure attachante de la scène locale, il participe notamment aux jams de retrouvailles du club The Nursery à New York, et prépare de nouveaux projets personnels au tournant des années 2010.
Buz Verno meurt à New York le 27 août 2020. Il laisse l'image d'un artisan du rock new-yorkais, de ceux qui font vivre une scène par leur constance et leur sens du groove.
Réseau social : Buz Verno sur X
Dan Sealey – Ocean Colour Scene, Merrymouth, Late (1976)
Dan Sealey naît en 1976 à Redditch, dans le Worcestershire, en Angleterre, dans une famille où la musique est une affaire quotidienne. Il fait ses premières armes en 1997 comme chanteur et guitariste rythmique de Late, groupe indie rock de sa ville, qui se sépare en 2001.
Le tournant arrive en 2004 lorsque Ocean Colour Scene, pilier de la britpop des années 1990, le recrute à la basse pour succéder à Damon Minchella. Pendant plus d'une décennie, jusqu'en 2015, il tient les quatre cordes et assure les chœurs dans la formation de Simon Fowler et Steve Cradock, enregistrant avec elle et parcourant le monde, des grandes salles britanniques aux têtes d'affiche de festivals majeurs.
En 2012, il cofonde avec Simon Fowler Merrymouth, projet folk-rock enraciné entre Warwickshire et Worcestershire, où il passe à la guitare, au piano et au chant. Le groupe publie Simon Fowler's Merrymouth (2012), enregistré avec les musiciens folk John McCusker et Andy Cutting et une apparition de Chas Hodges, puis Wenlock Hill (2014), enregistré aux studios Rockfield et classé dans le Top 100 britannique. Parallèlement, il relance avec son père Dave le duo de music-hall Cosmotheka, qui obtient ses propres émissions sur BBC Radio 2 et tourne avec Chas and Dave.
Sous le nom de Merrymaker puis sous son propre nom, Dan Sealey développe ensuite une carrière d'auteur-compositeur. Son premier album solo, Beware of Darkness, paraît en mars 2025 en indépendant : un disque folk-pop inspiré par All Things Must Pass de George Harrison, dont il emprunte le titre à une chanson, avec la participation de John McCusker, Jack Blackman à la slide et Rikki Hamsel à l'harmonica. Sur scène, il présente un spectacle solo mêlant les chansons de ses différents groupes et les anecdotes accumulées sur la route.
Site officiel : dansealey.com
Iracema Trevisan – CSS (Cansei de Ser Sexy) (1982)
Iracema Trevisan Carneiro, dite Ira, naît en 1982 à Poços de Caldas, dans l'État du Minas Gerais, au Brésil. Formée au design de mode, elle travaille à São Paulo comme assistante de style du créateur Alexandre Herchcovitch, dont elle retient une leçon : travailler dur et ne jamais renoncer à ses principes.
En 2003, elle fait partie de la bande d'amis de São Paulo qui fonde CSS, abréviation de Cansei de Ser Sexy (« fatiguée d'être sexy »), nom inspiré d'une phrase de Beyoncé. Tenant la basse dans ce groupe électro-rock à l'énergie punk et à l'humour ravageur, elle participe à une ascension fulgurante bâtie en grande partie sur Internet, via Fotolog et Flickr. Après deux EP autoproduits, le premier album Cansei de Ser Sexy sort en 2005 chez Trama, avant d'être publié à l'international par Sub Pop en 2006. Le groupe entame alors une tournée mondiale, notamment avec Diplo et Bonde do Rolê.
Le single « Music Is My Hot Hot Sex », choisi pour une publicité iPod d'Apple, propulse CSS dans le Billboard Hot 100, performance rare pour un groupe brésilien. En avril 2008, Iracema Trevisan quitte la formation ; le batteur-producteur Adriano Cintra reprend la basse. Elle expliquera avoir vécu la musique comme une parenthèse, avec le sentiment d'avoir davantage à apporter dans la création visuelle.
Installée à Paris, elle est diplômée de l'Institut Français de la Mode, effectue un stage dans le studio femme de Lanvin, puis dirige le design textile chez Kenzo. En 2011, elle lance B.Heart, collection de foulards en soie aux motifs géométriques noir et blanc mêlés de palmiers de la forêt atlantique brésilienne, avant de développer sa ligne de foulards HEART HEART HEART. Depuis 2015, son studio parisien associe design textile, animation 3D et réalité augmentée pour des marques comme Saint Laurent, Nike ou Birkenstock.
Site officiel : irace.ma
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