Né dans le Queens à New York, le 19 avril 1952, Andy Shernoff est un musicien, auteur-compositeur, claviériste, producteur et bassiste fondamental, dont l'impact est souvent sous-évalué dans le grand récit conventionnel de la musique rock. Avant même l'émergence formelle du mouvement punk, Shernoff a conceptualisé une rébellion musicale urbaine en fondant The Dictators en 1972 avec le guitariste Ross Friedman (connu sous le nom de Ross The Boss).
La genèse instrumentale de Shernoff est l'incarnation même de l'éthos punk. Après le lycée, il fréquente le département de musique de l'université SUNY New Paltz, où il lance un magazine satirique intitulé The Teenage Wasteland Gazette. Ce fanzine à l'attitude cynique attire l'attention du célèbre critique rock Lester Bangs, qui l'invite à écrire pour le magazine Creem. C'est cette posture de journaliste sarcastique (qui lui vaudra le pseudonyme délibérément mal orthographié "Adny Shernoff") qui va dicter son approche musicale. Lors de la formation des Dictators, Shernoff a naïvement proposé ses services en tant que bassiste alors qu'il ne possédait pas l'instrument et n'en avait jamais joué de sa vie. Retranchés dans une ferme abandonnée à Kerhonkson, dans l'État de New York, ils auditionnent des batteurs et Shernoff s'auto-forme à la basse, composant la majorité du matériel du groupe. Cette genèse, motivée par la nécessité conceptuelle plutôt que par la virtuosité académique, démontre que la basse punk est d'abord une question d'attitude et d'efficacité brute.
Go Girl Crazy! et la Conceptualisation de la Basse Punk
Le premier album des Dictators, The Dictators Go Girl Crazy!, publié chez Epic Records en mars 1975 avec la participation du producteur Sandy Pearlman, est une œuvre séminale de l'histoire du rock. Entièrement écrit par Shernoff, l'album fusionne des éléments hétéroclites et novateurs : les harmonies pop des Beach Boys, l'énergie insouciante du surf rock, la frénésie sauvage des Stooges, l'influence des New York Dolls, et l'esthétique "junk culture" de la télévision américaine et du catch.
À la basse, le style d'Andy Shernoff est rigide, puissant et implacablement propulsif. Sur des morceaux comme "Master Race Rock", "Teengenerate" ou "Two Tub Man", la basse de Shernoff ne se contente pas de suivre servilement la guitare rythmique de Top Ten ou les solos heavy metal de Ross The Boss ; elle dicte littéralement l'élan cinétique de la chanson. Son jeu s'appuie fortement sur l'utilisation de croches constantes ("eighth-note chugging") jouées au médiator, une technique rudimentaire mais dévastatrice qui deviendra la norme absolue pour les bassistes punks mondiaux au cours des cinq décennies suivantes.
Il est également crucial de souligner la dynamique socioculturelle majeure qu'Andy Shernoff a introduite. Issu d'un milieu juif laïc, il a été l'un des premiers à revendiquer fièrement cette identité dans un contexte rock abrasif, subvertissant le stéréotype du rockeur WASP. Dans la chanson d'ouverture "The Next Big Thing", Shernoff clame : « I knocked 'em dead in Dallas / They didn't know we were Jews ». Cette démystification parodique de la culture rock a pavé la voie à d'autres figures juives essentielles de la scène new-yorkaise, telles que Joey et Tommy Ramone, Chris Stein de Blondie, ou Richard Hell.
Héritage et Influence
L'empreinte d'Andy Shernoff en tant que bassiste et compositeur s'étend bien au-delà des murs décrépis du mythique club CBGB de New York. L'impact de son approche instrumentale "surf-punk" a traversé les océans, influençant de manière systémique le mouvement punk indépendant. Des figures comme Joey Ramone venaient assister aux concerts des Dictators au club Coventry avant même la gloire des Ramones. Les Ramones ont d'ailleurs été fortement influencés par les Dictators, reprenant la chanson "California Sun".
L'influence de la basse de Shernoff a particulièrement résonné en Australie, où des groupes fondateurs comme Radio Birdman ou The Hitmen ont étudié et reproduit la texture de sa basse et son concept rock'n'roll. En Europe, des groupes comme les Barracudas (que Shernoff a d'ailleurs produits à Londres) ou les Nomads en Suède se sont approprié ce style de basse rapide et accrocheur.
Au-delà de son travail avec The Dictators et Wild Kingdom, Shernoff a collaboré à de multiples projets en tant que musicien de l'ombre. Il a notamment fourni les parties de basse studio, aux côtés de Daniel Rey, pour l'album Brain Drain (1989) des Ramones. Cette intervention discrète s'est avérée cruciale pour pallier l'absence de Dee Dee Ramone, qui traversait une grave crise personnelle et ne souhaitait plus s'impliquer instrumentalement dans le groupe à cette époque. Aujourd'hui toujours actif, se produisant en acoustique ou avec les Dictators reformés dans les années 2020, Shernoff démontre qu'une conception purement fonctionnelle et textuelle de la basse, couplée à un génie de l'écriture (il se décrit lui-même comme œnophile et musicien), peut engendrer un héritage musical indélébile.
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