Né le 16 avril 1962 à San Diego, en Californie, Jason Randolph Scheff incarne la quintessence du "bassiste chanteur soliste", un archétype rare et redoutablement exigeant sur le plan de l'indépendance physiologique et neurologique dans l'industrie musicale.
Ascendance et Premières Armes Musicales
Le sens de la pulsation rythmique et la maîtrise des graves coulent littéralement dans les veines de Scheff. Il est le fils de Jerry Scheff, le légendaire bassiste de session qui a accompagné Elvis Presley (notamment lors des célèbres concerts de Las Vegas), The Doors (sur L.A. Woman) ou encore Bob Dylan. Grandir dans une telle ombre tutélaire aurait pu s'avérer inhibiteur, mais Jason a très tôt embrassé l'instrument familial, trouvant sa propre voix, au sens propre comme au figuré.
En 1979, à l'âge précoce de 16 ans, il rejoint la formation locale The People Movers, remplaçant un autre futur géant mondial de la basse, Nathan East. C'est au sein de ce groupe, poussé par les nécessités de la scène, qu'il est forcé d'assumer le rôle de chanteur principal. Il développe ainsi sa capacité extraordinaire à scinder son cerveau : d'une part, assurer les exigences syncopées et imperturbables de la ligne de basse, et d'autre part, projeter un phrasé mélodique vocal fluide et émouvant. Au début des années 1980, il intègre le groupe de rock Keane, basé à Los Angeles, peaufinant son statut de professionnel.
L'Intégration et le Règne au Sein de Chicago (1985-2016)
L'année 1985 marque le grand tournant, et sans doute le plus grand défi, de sa vie professionnelle. Le groupe de soft-rock et jazz-rock multipratiné Chicago vient de perdre son frontman et bassiste emblématique, Peter Cetera, parti pour une carrière solo lucrative. Remplacer Cetera ne consistait pas seulement à trouver un bon instrumentiste : il fallait maîtriser le répertoire complexe d'un groupe massivement axé sur des sections de cuivres et des arrangements harmoniques touffus, tout en possédant cette voix de ténor aigu si caractéristique des ballades grandiloquentes qui assuraient le triomphe commercial du groupe sur les ondes de l'époque.
À seulement 23 ans (bien que son management l'ait encouragé à mentir sur son âge pour paraître plus mature), Jason Scheff passe l'audition haut la main et s'impose comme la seule évidence. Il débute officiellement en studio sur le single de 1986, le remake retentissant de "25 or 6 to 4", démontrant une énergie juvénile féroce tout en respectant scrupuleusement l'héritage de ses prédécesseurs. S'ensuivent des succès vocaux et bassistiques colossaux tels que "Will You Still Love Me?".
Loin d'être un simple exécutant de remplacement, Scheff insuffle sa créativité compositionnelle dans l'AOR (Album-Oriented Rock) des années 80 et 90, écrivant notamment le hit du top 10 "What Kind Of Man Would I Be?" (1989). Il co-écrit également "Heart of Mine", qui deviendra un grand succès pour Boz Scaggs.
Style de Basse, Équipement et Héritage
En tant que bassiste pur, Scheff a su moderniser le son de Chicago. Si Peter Cetera avait un son de basse percussif, joué au médiator et agressif (souvent noyé dans la réverbération et le chorus typiques des années 80), Scheff, utilisant fréquemment des instruments de lutherie haut de gamme comme des basses Sadowsky ou Lakland , a apporté une approche plus ronde, profonde et lyrique, caractéristique du R&B et de la pop léchée de la côte ouest américaine. En 1993, il utilise la basse comme vecteur narratif en écrivant la chanson "Bigger Than Elvis" pour l'album Stone of Sisyphus (un disque rejeté par les labels qui ne sortira qu'en 2008), rendant un hommage poignant et introspectif à son père Jerry et à son enfance passée dans les studios.
Jason Scheff est resté le bassiste et chanteur de Chicago durant 31 années ininterrompues, ce qui fait de lui le vocaliste/bassiste ayant eu la plus grande longévité dans l'histoire de cette institution musicale, surclassant largement la période dorée de Cetera. Après son départ du groupe en 2016 (l'année même de l'intronisation de Chicago au prestigieux Rock and Roll Hall of Fame) , Scheff n'a pas ralenti la cadence. Il a officié comme juge pour l'émission American Super Group et a participé à de vastes tournées hommages, notamment la tournée de 2019 célébrant l'Album Blanc des Beatles (aux côtés de pointures comme Todd Rundgren et Christopher Cross) , confirmant définitivement son statut d'icône incontournable de la basse chantante.
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