Né le 20 mars 1933 à Montgomery, dans l'État de New York, Ronald Raymond Gruberg incarne la figure singulière et fascinante du musicien érudit, menant de front une carrière académique de très haut niveau et une trajectoire de contrebassiste de jazz hautement respecté au sein de l'exigeante scène de la côte Est des États-Unis. Fils de Louis Gruberg et de Catherine Fatt (née Johnson), il passe ses années de formation dans la ville de Newburgh, New York, où il effectue sa scolarité et obtient son diplôme de la Newburgh Free Academy. L'implication de Gruberg dans le monde adulte est d'abord marquée par un fort engagement civique et militaire, caractéristique de sa génération. En 1951, dans le contexte géopolitique tendu de la guerre froide, il s'enrôle dans le Corps des Marines des États-Unis et sert activement pendant la guerre de Corée, où il atteint le grade de Lance Corporal.
À son retour de ce déploiement outre-mer, Gruberg entame un parcours universitaire impressionnant, probablement facilité par les dispositions du G.I. Bill, qui a permis à toute une génération de vétérans d'accéder à l'enseignement supérieur. Il s'immerge dans l'étude des sciences humaines et de l'éducation. Il obtient d'abord un diplôme de premier cycle (Bachelor's Degree) au Hartwick College dans l'État de New York, suivi d'une maîtrise en psychologie acquise au Springfield College dans le Massachusetts. Il culmine ce parcours par l'obtention d'un doctorat en éducation (Ed.D.) au Albany State College. Ce lourd bagage académique ne sera pas vain, puisqu'il le conduira à enseigner la psychologie pendant plus de quarante ans au sein des prestigieuses institutions new-yorkaises que sont la CUNY (City University of New York) et l'Université PACE, où ses contributions pédagogiques lui vaudront finalement le titre de professeur émérite.
Pourtant, c'est parallèlement à cette vie universitaire, dans la pénombre des clubs de jazz new-yorkais, que Gruberg a laissé une empreinte indélébile en tant que musicien. Dans les années 1960, une période d'effervescence créative et de transition majeure pour le jazz américain (qui voit cohabiter le hard bop, l'émergence du free jazz et la déferlante de la bossa nova), Gruberg s'établit comme un « pick-up bassist » particulièrement prisé. Dans le jargon du jazz, le "pick-up bassist" est un contrebassiste de remplacement ou d'accompagnement engagé sur le vif par un club ou un chef d'orchestre pour soutenir un soliste en tournée. Ce statut est l'un des plus redoutables du métier : il exige une maîtrise absolue de l'harmonie, un vaste répertoire de standards mémorisés, une capacité de lecture à vue irréprochable et, surtout, une oreille exceptionnelle pour s'adapter instantanément aux idiosyncrasies, aux variations de tempo et aux choix de réharmonisation des solistes de passage.
C'est grâce à cette flexibilité et à cette fiabilité inébranlable que Ronald Gruberg est amené à accompagner des géants de l'histoire du jazz. Il est notamment sollicité par le saxophoniste ténor Stan Getz, figure de proue du cool jazz et architecte principal de la popularisation de la bossa nova aux États-Unis. Accompagner Getz nécessitait un toucher de contrebasse à la fois robuste pour maintenir le swing, et suffisamment délicat pour ne pas écraser le phrasé lyrique et aérien du saxophoniste. Gruberg a également soutenu les prestations du pianiste et chanteur Mose Allison, dont le style unique mêlait le blues rural au jazz moderne, exigeant du contrebassiste une profonde compréhension du "groove" ternaire.
Le travail de Gruberg en studio, bien que moins documenté que ses innombrables prestations scéniques, est notamment capturé avec le Anthony Zano Trio, avec lequel il enregistre l'album Everything Swings en 1965. L'analyse de l'esthétique du trio de l'époque dénote l'importance du "walking bass", cette technique où le contrebassiste égrène des noires continues pour fournir une pulsation constante, tout en dessinant des lignes de contrepoint qui interagissent subtilement avec les harmonies du piano. Le carnet de collaborations de Gruberg inclut également des performances documentées avec le pianiste Lee Evans, le saxophoniste Joe Roccisano, l'éducateur et percussionniste Sandy Feldstein, ainsi qu'avec le célèbre Australian Jazz Quintet, une formation réputée pour ses arrangements sophistiqués intégrant des instruments inhabituels dans le jazz comme le basson ou la flûte.
Dans les années 1980, Gruberg, cherchant peut-être un équilibre différent entre sa carrière universitaire et la musique live, devient une figure régulière de la scène musicale des Hamptons, plus précisément à Bridgehampton. Il s'y produit fréquemment dans des établissements emblématiques de la région tels que The Sugar Plum et le restaurant Bobby Van's. Résident de longue date du quartier bohème de Greenwich Village à Manhattan, Gruberg était reconnu par ses pairs et ses étudiants non seulement pour son intellect, mais aussi pour son charisme naturel, sa personnalité extravertie et son esprit vif. Après avoir partagé sa vie pendant plus de 35 ans avec son épouse Deborah (Debbie), Ronald Raymond Gruberg s'est éteint paisiblement à son domicile le 23 mars 2023, ayant tout juste célébré son 90e anniversaire. Sa trajectoire démontre avec éloquence que la rigueur analytique des sciences cognitives et l'intuition créative de l'improvisation jazzistique peuvent coexister et s'enrichir mutuellement au sein d'une même vie.
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