Si la soul, le funk old-school et le R&B ont connu une résurgence massive et authentique au cours des deux dernières décennies, c'est en grande partie grâce au placement rythmique chirurgical d'une poignée de musiciens de l'ombre. Au sommet de cette liste trône Nick Movshon. Bassiste de studio redoutable, compositeur et membre clé de la galaxie Daptone et Truth & Soul Records, il a été la fondation tellurique de formations incontournables comme le Menahan Street Band, El Michels Affair, Antibalas ou encore The Arcs.
Loin des démonstrations techniques tape-à-l'œil, Movshon est un maître du "pocket playing". Son jeu évoque instantanément la magie des immenses figures des années 60 et 70, s'inscrivant comme l'héritier spirituel direct d'un James Jamerson (Motown), d'une Carol Kaye (Wrecking Crew) ou d'un Duck Dunn (Stax).
De Brooklyn à la consécration mondiale : L'ère Back to Black
Bien qu'il soit une véritable légende dans les cercles soul et funk underground de Brooklyn, son fait d'armes le plus célèbre auprès du grand public reste sa contribution historique à l'album Back to Black d'Amy Winehouse (2006). Recruté par le producteur Mark Ronson aux côtés d'autres requins de studio new-yorkais (notamment le batteur Homer Steinweiss et le guitariste Thomas Brenneck), Movshon a posé des lignes de basse qui ont défini le son d'une génération.
Son groove sur cet album n'est pas seulement un hommage au passé ; il a injecté une urgence et une lourdeur presque hip-hop dans des arrangements résolument sixties. C'est cette même capacité à faire le pont entre l'âge d'or de la soul et les sonorités urbaines modernes qui l'a amené à être samplé par Jay-Z (le fameux titre Roc Boys reprend les cuivres et la rythmique de Make the Road by Walking du Menahan Street Band) et à enregistrer des hits planétaires comme Locked Out of Heaven pour Bruno Mars ou à collaborer étroitement avec Dan Auerbach (The Black Keys).
L'Anatomie du Groove : La technique Movshon
Techniquement, Nick Movshon est un puriste du son chaud, mat et fondamental. Il ne cherche pas à percer le mix avec des fréquences aiguës agressives, mais plutôt à asseoir la fondation du morceau avec une rondeur inébranlable.
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Le Maître des Ghost Notes : Privilégiant le jeu aux doigts, il excelle dans l'art de la syncope subtile. Ses lignes de basse sont remplies de ghost notes (notes mortes) percussives qui agissent comme un ciment entre la grosse caisse et la caisse claire, faisant littéralement "respirer" la rythmique.
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L'Économie de notes : Movshon comprend intimement que la musique réside autant dans les silences que dans les notes jouées. Il sait étirer le temps, jouant subtilement "au fond du temps" (laid back) pour donner cette sensation de lourdeur et de balancement irrésistible propre au funk poisseux et à la soul cinématographique.
Le Coin du Matos : Les secrets d'un son organique
Pour les amateurs de lutherie et d'équipement, le son de Nick Movshon est une masterclass sur l'obtention du grain vintage authentique. Il ne s'agit pas d'empiler des pédales d'effets modernes, mais de comprendre la physique de l'instrument.
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Les Basses : Bien qu'il ait utilisé de nombreux instruments, on l'aperçoit très souvent avec des modèles au caractère bien trempé. La Fender Precision Bass (souvent des modèles des années 60 ou 70) reste son arme de prédilection pour ce son boisé et précis. Il est également un grand amateur de basses Gibson, notamment la Gibson Ripper, qui offre un grondement plus sombre et un médium très particulier grâce à ses micros humbuckers, parfait pour des ambiances plus psychédéliques ou afrobeat.
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Les Cordes : C'est la règle d'or de son équation sonore : des cordes à filet plat (flatwounds). Utilisées jusqu'à ce qu'elles perdent toute leur brillance "neuve", ces cordes garantissent un son sourd, axé sur les fréquences fondamentales, avec très peu de bruits de frettes.
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L'astuce de l'étouffoir (The Foam Mute) : C'est le secret le moins bien gardé mais le plus crucial de la soul vintage. Movshon place régulièrement un morceau de mousse (foam mute) ou une éponge glissée sous les cordes, juste devant le chevalet. Cette technique tue le sustain (la résonance de la note) de manière drastique, accentuant l'attaque percussive et transformant la basse en une véritable extension de la grosse caisse de la batterie.
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L'Amplification : En studio, son son est indissociable des amplis à lampes classiques. L'incontournable Ampeg B-15 Portaflex est souvent le moteur de cette chaleur analogique, poussé juste assez pour obtenir une très légère saturation naturelle (le fameux tube breakup) lors des attaques les plus fortes.
Célébrer Nick Movshon, c'est célébrer l'essence même du rôle de bassiste : faire danser, soutenir la chanson, et imposer un son qui devient la signature d'un disque entier. Il nous rappelle qu'avec une Precision Bass, un jeu de vieilles cordes à filet plat et un sens du rythme absolu, on peut encore aujourd'hui écrire l'histoire de la musique.
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