En ce 13 mars, date qui marque l'anniversaire de sa naissance en 1914, il est de notre devoir de nous pencher sur la vie et l'œuvre d'un géant absolu de notre instrument : Robert Sherwood Haggart. Mieux connu sous le nom de Bob Haggart, ce contrebassiste de légende nous a quittés en 1998, mais son héritage résonne encore dans chaque ligne de walking bass que nous jouons aujourd'hui. Bien que son nom ne soit pas toujours le premier cité par les néophytes, souvent éclipsé par des figures plus tardives comme Ray Brown ou Charles Mingus, Haggart fut l'un des architectes fondamentaux du rôle de la contrebasse dans le jazz traditionnel et l'ère du Swing. Bassiste, mais aussi compositeur et arrangeur de génie, il a redéfini la place de la section rythmique et prouvé que le maître des graves pouvait aussi être le cerveau musical d'un orchestre.
Né à New York et élevé à Long Island, le jeune Bob Haggart commence son apprentissage musical par la guitare et le banjo. C'est à l'adolescence qu'il découvre la contrebasse, un instrument massif et intimidant, à une époque où l'amplification n'existe pas. Pour se faire entendre au sein d'une formation, il fallait développer une force physique impressionnante, tirer sur des cordes en boyau souvent réglées très haut, et posséder un sens du tempo infaillible. Haggart maîtrise rapidement ces contraintes physiques pour en faire une force musicale. Autodidacte passionné, il écoute les pionniers de la Nouvelle-Orléans et de Chicago, forgeant un style qui allie la robustesse rythmique indispensable à la danse avec une finesse harmonique qui allait bientôt le démarquer de tous ses contemporains.
Le grand tournant de sa carrière survient en 1935 lorsqu'il rejoint l'orchestre de Bob Crosby, connu sous le nom des Bob-Cats. Cette formation est unique à l'époque : alors que les grands orchestres misent sur des arrangements lisses et stricts, les Bob-Cats jouent un jazz inspiré du style Dixieland, laissant une large place à l'improvisation collective. Au sein de ce groupe, Bob Haggart trouve sa maison. Il ne se contente pas de tenir la pulsation ; il devient l'un des principaux arrangeurs du groupe. Sa compréhension intime des harmonies et des renversements d'accords, nourrie par sa vision de bassiste depuis les fondations de la musique, lui permet de composer des pièces maîtresses du répertoire jazz.
C'est avec les Bob-Cats que naît ce qui reste sans doute le moment le plus iconique de l'histoire de la contrebasse des années trente : le légendaire morceau "Big Noise from Winnetka". Ce duo improvisé avec le batteur Ray Bauduc est une véritable révolution. Sur cet enregistrement, Haggart joue la ligne de basse avec sa main gauche sur le manche, tandis que Bauduc frappe les cordes de la contrebasse avec ses baguettes de batterie. Cette performance visuelle et sonore incroyable a propulsé l'instrument sur le devant de la scène, prouvant que la contrebasse pouvait être le centre d'attention et un instrument de percussion à part entière. Cette prouesse technique et scénique reste encore aujourd'hui une référence absolue étudiée par les contrebassistes du monde entier.
Mais réduire Bob Haggart à un brillant performeur rythmique serait ignorer l'immensité de son talent de compositeur. Toujours durant son passage avec Bob Crosby, il compose un morceau instrumental mélancolique intitulé "I'm Free". Lorsque des paroles y sont ajoutées plus tard par Johnny Burke, le morceau est rebaptisé "What's New?". Ce titre est devenu l'un des standards de jazz les plus joués et enregistrés de tous les temps, repris par des géants comme Frank Sinatra, John Coltrane ou encore Dexter Gordon. Le fait qu'un contrebassiste ait composé l'une des plus belles ballades harmoniques du vingtième siècle tord le cou au vieux cliché réduisant le bassiste à un simple accompagnateur. Haggart pensait la musique de manière globale, construisant ses mélodies avec la même rigueur qu'il construisait ses lignes de basse.
Après la Seconde Guerre mondiale et le déclin des grands orchestres, le talent de Bob Haggart est plus demandé que jamais. Il devient un musicien de studio extrêmement prolifique, gravant ses lignes de basse sur d'innombrables disques pour des artistes allant de Billie Holiday à Louis Armstrong, en passant par Duke Ellington. Son jeu évolue avec son temps. Tout en conservant son amour pour le jazz traditionnel, il affine son "walking bass", cette marche fluide en quatre temps qui cimente l'harmonie. Son attaque est claire, ses notes sont rondes et son placement temporel est décrit par ses pairs comme une horloge suisse, offrant un tapis de velours aux solistes qui l'accompagnent.
Dans les années soixante, il forme The World's Greatest Jazz Band aux côtés de son complice de toujours, le trompettiste Yank Lawson. Ce groupe redonne ses lettres de noblesse au jazz classique, effectuant des tournées mondiales et enregistrant de multiples albums acclamés par la critique. Même à un âge avancé, Haggart ne perd rien de sa vélocité ni de sa passion. Il continue de se produire sur scène avec une énergie juvénile, portant physiquement son instrument avec la même élégance qu'à ses vingt ans. Sa capacité à faire balancer un orchestre entier d'un simple mouvement de poignet restera légendaire jusqu'à son dernier souffle en décembre 1998, en Floride.
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