Aujourd’hui, le jazz français se doit de tourner ses pensées vers l'un des plus grands maîtres de notre instrument : le légendaire Pierre Michelot. Né le 3 mars 1928 à Saint-Denis et disparu en 2005, il n'était pas seulement un contrebassiste d'exception, il était le roc sur lequel s'est bâtie l'histoire du jazz moderne en Europe. À l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, GraveBasse.com vous propose de replonger dans la vie et l'œuvre d'un musicien qui a su donner ses lettres de noblesse à la contrebasse européenne, devenant l'accompagnateur incontournable des plus grandes légendes mondiales.
La genèse du parcours de Pierre Michelot ne s'est pas faite immédiatement sur les quatre cordes épaisses de la contrebasse. Comme beaucoup de musiciens de sa génération, il commence par étudier le piano classique dès son plus jeune âge. Ce n'est qu'à l'âge de seize ans qu'il découvre la contrebasse, presque par hasard, et qu'il en tombe éperdument amoureux. Cette formation pianistique préalable jouera un rôle fondamental dans son approche de la basse. Elle lui confère une compréhension harmonique absolue, une oreille infaillible et une clarté dans le choix de ses notes qui feront plus tard sa renommée internationale. Autodidacte acharné sur son nouvel instrument, il s'imprègne des disques venus d'outre-Atlantique, écoutant religieusement Jimmy Blanton ou Oscar Pettiford, et développe rapidement une technique irréprochable et un son boisé, profond, qui devient très vite sa signature.
L'immédiat après-guerre marque l'explosion du jazz à Paris, et plus particulièrement dans le bouillonnant quartier de Saint-Germain-des-Prés. C'est dans ce terreau fertile que le jeune Pierre Michelot fait ses véritables armes. Il intègre rapidement les orchestres parisiens et se fait remarquer par son "drive" implacable. À une époque où beaucoup de contrebassistes européens jouaient encore avec une pulsation très classique ou un style "two-beat" issu du jazz Nouvelle-Orléans, Michelot assimile parfaitement le langage du bebop. Il maîtrise la technique du "walking bass" avec une fluidité et une autorité rythmique qui n'ont rien à envier aux maîtres américains. Cette assise rythmique hors du commun lui ouvre rapidement les portes des scènes les plus prestigieuses et des collaborations avec les pionniers du jazz français, tels que Django Reinhardt ou Stéphane Grappelli.
Cependant, c'est véritablement l'arrivée des jazzmen américains à Paris dans les années cinquante qui propulse Pierre Michelot au rang d'icône mondiale de la contrebasse. Paris est alors la capitale européenne du jazz, et les clubs comme le Blue Note ou le Club Saint-Germain accueillent les géants américains fuyant souvent la ségrégation de leur pays natal. Lorsqu'ils ont besoin d'une rythmique locale, le nom de Pierre Michelot s'impose comme une évidence absolue. Il devient ainsi le contrebassiste attitré des immenses solistes de passage. Il croise le fer et tisse des lignes de basse inoubliables derrière des monuments comme Lester Young, Dexter Gordon, Stan Getz, Don Byas, ou encore le génial et tourmenté pianiste Bud Powell. Avec ce dernier, il forme un trio légendaire au Blue Note de Paris aux côtés du batteur Kenny Clarke, un trio qui gravera dans la cire des enregistrements historiques prouvant que la rythmique européenne pouvait swinguer avec la même intensité que les formations new-yorkaises.
Parmi toutes ces rencontres historiques, l'une d'elles a laissé une empreinte indélébile dans l'histoire de la musique enregistrée et du cinéma : sa collaboration avec Miles Davis. En 1957, le trompettiste américain est à Paris pour enregistrer la bande originale du film "Ascenseur pour l'échafaud" de Louis Malle. Pour cette session d'enregistrement nocturne et totalement improvisée devant les images du film, Miles Davis choisit des musiciens français, dont Pierre Michelot à la contrebasse. Le son rond, les notes tenues et les silences oppressants que Michelot parvient à créer dans des morceaux comme "Générique" ou "Sur l'autoroute" définissent l'atmosphère de ce chef-d'œuvre. Sa capacité à improviser des lignes de basse modales, d'une modernité absolue pour l'époque, démontre l'étendue de son génie créatif et son adaptation instantanée aux visions avant-gardistes de Miles Davis.
L'insatiable curiosité de Pierre Michelot l'a également poussé à explorer des territoires musicaux au-delà du pur jazz bop. À la fin des années cinquante, il cofonde le célèbre trio Play Bach avec le pianiste Jacques Loussier et le batteur Christian Garros. Ce projet audacieux, consistant à réinterpréter les œuvres de Jean-Sébastien Bach en trio jazz, connaît un succès planétaire phénoménal. Michelot y déploie toute sa science du contrepoint, prouvant que ses lignes de basse peuvent être à la fois des moteurs rythmiques et des voix mélodiques indépendantes, dignes de la rigueur de la musique baroque tout en conservant une liberté et un swing ravageurs. Cette aventure l'emmènera sur toutes les scènes du monde pendant plusieurs décennies.
En parallèle, il forme dans les années soixante le trio emblématique HUM, un acronyme réunissant le batteur Daniel Humair, le pianiste René Urtreger et lui-même. Ce trio devient la section rythmique par excellence du jazz français moderne, accompagnant d'innombrables solistes et enregistrant sous son propre nom une musique d'une incroyable fraîcheur et d'une rare cohésion. Plus tard, dans les années quatre-vingt, le monde entier redécouvrira sa silhouette élégante et son jeu majestueux grâce au film "Autour de Minuit" (Round Midnight) de Bertrand Tavernier. Il y incarne son propre rôle, ou presque, en accompagnant à l'écran son vieil ami Dexter Gordon, offrant ainsi aux nouvelles générations un témoignage visuel et sonore bouleversant de ce qu'était la vie des musiciens de jazz à Paris à l'âge d'or.
En ce jour d'anniversaire, réécouter ses enregistrements avec Bud Powell, Miles Davis ou le trio HUM est sans doute la plus belle façon de célébrer la mémoire de ce géant discret, dont le nom restera à jamais gravé en lettres d'or au panthéon du jazz.
Ajouter un commentaire
Commentaires