Aujourd’hui, on célébre la mémoire d'un musicien particulier. Harrison Napoleon Bankhead III, né exactement à cette date en 1955, aurait fêté aujourd'hui son soixante-et-onzième anniversaire. Disparu tragiquement au printemps 2023, ce contrebassiste et violoncelliste d'exception a laissé un vide immense dans le paysage du jazz contemporain. Pilier incontestable de la foisonnante scène de Chicago, il fut pendant plusieurs décennies l'ancrage rythmique et spirituel des plus grandes figures de l'avant-garde américaine, marquant l'histoire de son instrument par une humilité et une profondeur bouleversantes.
Originaire de Waukegan, dans l'Illinois, le jeune Harrison Bankhead ne se destinait pas d'emblée à la noblesse acoustique de la contrebasse. Son parcours initiatique débute avec une guitare entre les mains dès l'école primaire, avant qu'il ne bascule rapidement vers la basse électrique. Ses premières amours musicales sont viscérales, populaires et électriques. Il forge son sens inné du groove en reprenant les hymnes funk de James Brown ou de Wilson Pickett, puis explore les confins de l'improvisation au sein de power trios fortement inspirés par les déflagrations sonores de Jimi Hendrix. Cette fondation électrique, profondément ancrée dans le rock psychédélique et la musique soul, va paradoxalement nourrir sa future approche du jazz. Elle lui conférera toute sa vie une assise rythmique inébranlable, une puissance de frappe redoutable et une ouverture d'esprit fuyant tout purisme stérile. La découverte de la musique de Miles Davis agit ensuite comme un véritable catalyseur, le poussant progressivement à délaisser l'amplification pour se consacrer corps et âme à la contrebasse et à l'univers exigeant du jazz acoustique.
Devenu adulte, Harrison Bankhead s'impose naturellement dans le circuit de Chicago, gravitant autour de la mythique Association for the Advancement of Creative Musicians, véritable laboratoire de la musique afro-américaine. Sa polyvalence rare, mariant une technique irréprochable à une écoute d'une générosité absolue, fait de lui le partenaire de section rythmique le plus convoité par les musiciens les plus audacieux de sa génération. On le retrouve ainsi propulsant les formations de titans tels que Malachi Thompson, Nicole Mitchell, Oliver Lake, ou encore Ernest Dawkins. Mais c'est indubitablement sa collaboration au long cours avec le regretté saxophoniste Fred Anderson et l'illustre percussionniste Hamid Drake qui marque le plus les esprits des amateurs de free-jazz. Au sein de ce trio redoutable, Bankhead déploie un jeu tellurique, capable de soutenir les envolées libertaires les plus folles de ses partenaires tout en imposant une direction harmonique claire, agissant comme un phare dans la tempête improvisée.
Sur le plan purement instrumental, Harrison Bankhead se distinguait par un son boisé, particulièrement ample et profondément chaleureux, rappelant les racines terriennes du blues. Qu'il manie la contrebasse avec une agilité déconcertante ou qu'il s'empare du violoncelle pour tisser des textures plus chambristes, mélancoliques et grinçantes, son approche fuyait la démonstration de virtuosité gratuite au profit d'une spiritualité toujours palpable. Il aura fallu attendre l'aube des années deux mille dix pour que cet éternel et brillant homme de l'ombre décide enfin de prendre la lumière sous son propre nom. Avec la parution de l'album majeur Morning Sun, Harvest Moon en 2011, suivi du sublime Velvet Blue quelques années plus tard, il prouve au monde entier qu'il n'est pas seulement un accompagnateur de génie, mais également un leader visionnaire et un compositeur doté d'une plume d'une sensibilité inouïe.
Aujourd'hui, la rédaction de gravebasse.com rend un hommage appuyé à ce musicien dévoué dont l'effacement volontaire n'avait d'égal que le talent immense. Son héritage résonne encore avec force dans les murs des clubs de Chicago et dans le cœur de tous les passionnés de fréquences basses à travers le monde. Harrison Bankhead n'est plus physiquement parmi nous, mais sa pulsation, vibrante, sage et éternelle, continue d'inspirer les nouvelles générations de bassistes cherchant l'équilibre parfait entre tradition et liberté absolue. En ce jour d'anniversaire, nous réécoutons son œuvre monumentale avec gratitude, intimement convaincus que son esprit bienveillant veille toujours, d'un oeil amusé, sur la grande famille des musiciens.
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