John Greaves, l'élégance et l'avant-garde (1950-)

Publié le 23 février 2026 à 06:40

En ce 23 février, la rédaction de gravebasse.com se penche sur une figure incontournable, bien que trop souvent méconnue du grand public, de la guitare basse. Né à Prestatyn au Pays de Galles le 23 février 1950, John Greaves célèbre aujourd'hui son anniversaire. Acteur central de la scène de Canterbury, pionnier du mouvement Rock in Opposition et compositeur d'une rare finesse, il a su redéfinir les contours de son instrument au sein des musiques progressives et expérimentales. Loin des clichés du rockeur démonstratif, son parcours illustre magnifiquement comment la basse peut devenir le vecteur d'une pensée musicale complexe, poétique et profondément littéraire.

L'histoire musicale de John Greaves débute dans un cadre singulier, très éloigné des clubs de rock enfumés londoniens. Élevé à Wrexham, il baigne dès son plus jeune âge dans un environnement artistique grâce à son père, chef d'orchestre d'un big band gallois destiné aux dancings. À l'âge de douze ans, il reçoit sa toute première guitare basse en cadeau de Noël. L'apprentissage se fait de manière immersive et avec une exigence redoutable puisqu'il intègre l'orchestre paternel quelques mois plus tard. Durant quatre longues années, il y forge non seulement sa technique instrumentale, mais il y développe surtout une compréhension aiguisée de l'arrangement, de l'harmonie et de la lecture à vue. Ce bagage atypique, à la croisée du jazz, de la musique de danse et des grands standards, va constituer le socle technique indispensable pour affronter les défis musicaux vertigineux qui l'attendent par la suite.

Le véritable tournant de sa carrière s'opère à la fin des années soixante. Admis au prestigieux Pembroke College de l'Université de Cambridge pour y étudier la littérature anglaise, le jeune John Greaves croise le chemin de deux étudiants et musiciens visionnaires, Fred Frith et Tim Hodgkinson. Ces derniers, fondateurs du bouillonnant groupe Henry Cow, sont à la recherche d'un bassiste capable d'appréhender et d'exécuter leurs compositions extrêmement denses et complexes. Après plusieurs mois de persuasion, Greaves accepte de rejoindre la formation en octobre 1969. Au sein d'Henry Cow, il va rapidement s'imposer comme la pierre angulaire d'une musique sans compromis, mêlant allègrement l'improvisation du free jazz, la rigueur de la musique contemporaine de chambre et l'énergie brute du rock. Son jeu de basse, souvent traversé de saturations fuzz, polyrythmique et d'une précision chirurgicale, devient le ciment essentiel pour soutenir les structures asymétriques du groupe. Il participe aux albums fondateurs de la formation, apportant même ses propres compositions avant de quitter le navire en mars 1976.

L'après-Henry Cow est tout aussi foisonnant et démontre l'incroyable polyvalence du bassiste gallois. En 1977, il s'associe au guitariste, chanteur et dessinateur Peter Blegvad, ancien membre du groupe Slapp Happy, pour concevoir l'album "Kew. Rhône.". Cet opus inclassable, enregistré à New York avec une pléiade de musiciens jazz de très haut vol, est aujourd'hui unanimement considéré comme un chef-d'œuvre absolu de l'avant-pop. La basse de Greaves y est élastique, profondément groovy et infiniment sophistiquée, tissant des toiles harmoniques mouvantes sous les textes surréalistes de Blegvad. Par la suite, les lecteurs passionnés par le son si particulier de l'École de Canterbury le retrouveront au sein de supergroupes légendaires. Il officie notamment dans National Health, aux côtés du claviériste Dave Stewart et du batteur Pip Pyle, ou encore dans Soft Heap, où il croise le fer avec le regretté saxophoniste Elton Dean. Dans chacune de ces configurations, il impose un son plein, boisé, et une approche éminemment contrapuntique de la ligne de basse.

Au fil des décennies, John Greaves a progressivement étendu son champ d'expression, choisissant de s'installer en France et d'ajouter le piano acoustique et le chant à son arsenal de bassiste. Son amour de jeunesse pour la grande littérature et la poésie a alors refait surface de manière éclatante dans une carrière solo absolument fascinante. Il a notamment consacré une grande partie de son œuvre récente à mettre en musique les poèmes de Paul Verlaine, mariant avec une grâce inouïe la mélancolie inhérente à la chanson française, les audaces harmoniques du jazz contemporain et la rigueur formelle de la musique classique. Même s'il délaisse parfois son instrument de prédilection à quatre cordes pour s'installer au clavier lors de ses prestations vocales, sa pensée profonde de bassiste transparaît toujours de manière évidente dans ses arrangements méticuleux et dans les fondations harmoniques mouvantes de ses chansons.

Célébrer John Greaves sur gravebasse.com aujourd'hui, c'est avant tout rendre hommage à un véritable intellectuel de la guitare basse. Que ce soit sur une Fender Precision usée par d'incessantes tournées européennes ou en studio entouré de partitions exigeantes, il a toujours obstinément refusé la facilité. Son immense héritage ne se mesure absolument pas en termes de vélocité pure ou de démonstrations techniques tape-à-l'œil, mais bien dans sa capacité prodigieuse à faire de la basse une voix narrative et compositionnelle à part entière. Il a su porter et structurer les musiques les plus aventureuses et exigeantes du dernier demi-siècle. Nous lui souhaitons un excellent et très heureux anniversaire, en espérant sincèrement que son œuvre monumentale continuera d'inspirer les bassistes en quête de nouveaux horizons harmoniques et esthétiques.

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