Riccardo Del Fra, 70 ans de poésie (1956-)

Publié le 20 février 2026 à 07:09

Aujourd'hui, 20 février 2026, la communauté des passionnés de fréquences graves célèbre un événement majeur : le soixante-dixième anniversaire de l'un des maîtres incontestés de la contrebasse européenne, Riccardo Del Fra. Pour nous, amoureux du son boisé et de la justesse absolue, évoquer le parcours de ce musicien italo-parisien est une véritable leçon de musique. Riccardo Del Fra n'est pas simplement un accompagnateur hors pair ; il est un poète des quatre cordes, un architecte du son qui a su redéfinir le rôle de la contrebasse dans le jazz moderne en y insufflant une vocalité et un lyrisme bouleversants. Célébrer ses soixante-dix ans, c'est retracer l'histoire d'un artiste qui a toujours placé l'émotion et l'écoute au centre de son art.

L'histoire de ce géant de la basse commence à Rome, le 20 février 1956. Comme beaucoup de musiciens de sa génération, ses premières amours musicales se tournent vers la guitare, puis la basse électrique, avant que la révélation de la contrebasse acoustique ne s'impose à lui au sortir de l'adolescence. Cette transition vers le grand instrument acoustique marque le début d'une quête d'absolu. Il intègre le Conservatoire de Frosinone où il étudie sous la tutelle du légendaire Franco Petracchi, un maître absolu de l'instrument qui lui transmettra une technique d'archet redoutable et une exigence de justesse intonative qui ne le quittera jamais. En parallèle de cette formation musicale classique exigeante, le jeune Riccardo étudie la sociologie et l'anthropologie à l'Université de Rome. Cette double approche, à la fois charnelle avec l'instrument et intellectuelle face au monde, forgera sa vision d'une musique profondément humaniste, ouverte sur l'autre et refusant les cloisons stylistiques.

Très vite, la scène italienne s'arrache ce jeune contrebassiste au son déjà si ample et affirmé. Il intègre l'orchestre de la RAI et devient le socle rythmique privilégié des grands jazzmen transalpins tels qu'Enrico Pieranunzi ou Maurizio Giammarco. Sa réputation grandissante lui permet d'accompagner les légendes américaines de passage en Italie, de Dizzy Gillespie à Art Blakey en passant par Sonny Stitt. Toutefois, l'année 1979 marque un tournant sismique dans sa vie d'homme et de musicien. C'est à Rome qu'il croise la route de l'ange foudroyé du jazz, le trompettiste et chanteur Chet Baker. La magie opère instantanément. Entre les deux hommes s'installe une télépathie musicale foudroyante, basée sur l'amour de la mélodie pure, de la respiration et de l'espace.

Pendant près de neuf ans, Riccardo Del Fra va devenir le partenaire de l'ombre, l'ancre profonde et rassurante de Chet Baker lors de tournées incessantes à travers l'Europe et le Japon. De cette collaboration fusionnelle naîtront une douzaine de disques sublimes et le célèbre documentaire "Chet's Romance" de Bertrand Fèvre. Aux côtés de Chet, Riccardo Del Fra affine sa conception du silence. Il comprend que la note que l'on ne joue pas est tout aussi importante que celle que l'on pince. Sa contrebasse apprend à chanter, à enlacer les phrases mélancoliques de la trompette, devenant une seconde voix d'une tendresse inouïe.

Au début des années quatre-vingt, le contrebassiste fait le choix de s'installer à Paris, ville qui deviendra son port d'attache définitif. Il s'intègre immédiatement à l'effervescence des clubs parisiens, formant une section rythmique très demandée avec le pianiste Alain Jean-Marie et le batteur Al Levitt. Sa sonorité ronde, profonde et son time d'une souplesse féline en font le partenaire idéal pour des figures historiques comme le saxophoniste Barney Wilen, avec qui il grave les incontournables albums "La Note Bleue" et "French Ballads". Plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, c'est le grand compositeur et tromboniste Bob Brookmeyer qui fera appel à lui pour son quartet, une collaboration qui donnera naissance à la magnifique "Paris Suite", couronnée par l'Académie du Jazz.

Mais réduire Riccardo Del Fra à un immense sideman serait une grave erreur de perspective. Au fil des décennies, il s'est imposé comme un compositeur visionnaire et un leader de projets audacieux. Son ouverture d'esprit l'a poussé à explorer des territoires bien au-delà du jazz traditionnel. Il a brillamment dialogué avec la musique traditionnelle bretonne en formant un duo fascinant avec la chanteuse Annie Ebrel, prouvant que la contrebasse peut se substituer à un orchestre entier. Il s'est également illustré dans la musique contemporaine avec l'Ensemble Intercontemporain et a composé de nombreuses musiques de films, notamment pour le réalisateur Lucas Belvaux, démontrant son talent pour traduire les images et les émotions complexes en textures orchestrales et rythmiques. Ses propres albums en tant que leader, à l'image du vibrant hommage "My Chet My Song", ou des œuvres plus récentes comme "Moving People" et "Hope", témoignent d'une écriture sophistiquée où l'exigence harmonique sert toujours un propos poétique clair et touchant.

L'empreinte de Riccardo Del Fra sur le monde de la basse se mesure également à l'aune de son immense travail de transmission. Nommé en 2004 à la tête du département Jazz et Musiques Improvisées du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), il a façonné des générations entières de jeunes musiciens. En tant que pédagogue, il ne se contente pas d'enseigner des gammes ou des placements rythmiques ; il transmet une philosophie de l'écoute, insistant sur l'importance du son acoustique naturel de la contrebasse, sur la nécessité d'avoir une intention derrière chaque note et sur le respect absolu de la mélodie.

Pour nous, écouter Riccardo Del Fra est une source inépuisable d'inspiration. Son attaque de la corde, jamais brutale mais toujours d'une clarté redoutable, déclenche une vibration qui semble venir du cœur même du bois. Son intonation, fruit de ses premières années de conservatoire classique, est d'une pureté cristalline qui permet aux accords de ses pianistes ou guitaristes de résonner avec une ampleur majestueuse. Dans ses solos, point de virtuosité bavarde ou de démonstration athlétique ; chaque intervention est une composition instantanée, un chant profond qui s'élève de la caisse de résonance. Toute l'équipe de Gravebasse.com se joint aujourd'hui à l'ensemble de la communauté musicale pour souhaiter un très joyeux soixante-dixième anniversaire à Monsieur Riccardo Del Fra, un artiste essentiel qui continue, année après année, de nous rappeler que la musique est avant tout une affaire d'âme et de vibrations partagées.

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