David Brown, le bassiste tellurique du Latin Rock (1947-2000)

Publié le 15 février 2026 à 07:33

Aujourd'hui, 15 février, marque l'anniversaire d'un architecte sonore trop souvent resté dans l'ombre. Si la légende de Santana s'est construite sur les solos flamboyants de Carlos, elle n'aurait jamais tenu debout sans la rigueur inébranlable de David Brown. Venu au monde en 1947, ce bassiste a magistralement résolu l'équation complexe du Latin Rock : comment exister face à une muraille de percussions ? Sa réponse fut le minimalisme. Plongée dans la carrière d'un homme pour qui le groove résidait autant dans l'espace laissé libre que dans la note jouée.

Des rues de New York au Summer of Love

Bien que natif de New York, c'est sur la côte Ouest, dans le bouillonnement culturel de la baie de San Francisco, que le destin musical de David Brown s'est scellé. Installé dans le quartier de Mission District, il se retrouve au cœur d'une révolution musicale où le blues, le jazz, le rock psychédélique et les rythmes afro-cubains commencent à fusionner. Lorsqu'il rejoint le Santana Blues Band à la fin des années soixante, il n'est pas là pour faire de la démonstration technique. Sa mission est différente et bien plus complexe : il doit servir de point d'ancrage.

Au sein de la formation originale de Santana, Brown se retrouve entouré de virtuoses de la polyrythmie. Avec Michael Shrieve à la batterie, José "Chepito" Areas aux timbales et Mike Carabello aux congas, l'espace sonore est saturé d'informations rythmiques. Un bassiste trop bavard aurait rendu la musique inaudible. David Brown a donc opté pour une approche radicalement opposée : la simplicité brutale. Il a compris instinctivement qu'il devait être la terre sous les pieds des percussionnistes, le "un" immuable sur lequel Carlos Santana pouvait s'appuyer pour s'envoler.

Le baptême du feu : Woodstock 1969

Il est impossible d'évoquer David Brown sans parler de la performance mythique de Woodstock en août 1969. Le groupe, alors quasiment inconnu du grand public (leur premier album n'était pas encore sorti), monte sur scène et délivre une performance incendiaire. Sur le morceau "Soul Sacrifice", Brown livre une leçon de basse qui devrait être étudiée dans toutes les écoles de musique.

Pendant que le solo de batterie de Michael Shrieve monte en intensité et que les percussions latines tissent une toile complexe, David Brown maintient un riff obstiné, hypnotique, presque primitif. Il ne dévie pas. Il ne cherche pas à placer des fills inutiles. Il verrouille le groove avec une férocité tranquille. C'est cette constance qui permet à la tension de monter jusqu'à l'explosion finale. Les images du film Woodstock le montrent, stoïque, ancré dans le sol, contrastant avec la frénésie autour de lui. Ce jour-là, il a prouvé qu'une ligne de basse répétitive, jouée avec la bonne intention et le bon son, peut avoir autant d'impact qu'un solo de guitare.

La trilogie classique et l'évolution du son

David Brown a gravé sa signature sur la "sainte trinité" des albums du groupe : Santana (1969), Abraxas (1970) et Santana III (1971). Des titres comme "Evil Ways", "Jingo" ou "Black Magic Woman" portent sa marque. Sur "Oye Como Va", sa ligne de basse est d'une rondeur et d'une chaleur qui enveloppent littéralement l'auditeur, agissant comme le liant indispensable entre l'orgue Hammond de Gregg Rolie et les timbales.

Son jeu se caractérisait par une attaque franche, souvent jouée aux doigts, bien qu'il ne dédaignât pas l'usage du médiator pour obtenir plus de tranchant sur les morceaux plus rock. Il privilégiait les fréquences bas-médiums, ce qui lui permettait de percer le mix sans empiéter sur les fréquences graves des congas ou les aigus de la guitare. C'était un jeu de "poche" (in the pocket) par excellence, où le placement rythmique primait sur la complexité mélodique.

Après une première séparation avec le groupe en 1971, due aux tensions internes et aux excès inhérents à la vie de rock star de l'époque, il reviendra pour les albums Borboletta (1974) et Amigos (1976). Sur ces disques, son jeu s'affine, intégrant des éléments plus funk, prouvant qu'il savait évoluer avec son temps sans perdre son identité.

Le Coin Matos : L'arsenal de la fondation

Pour les lecteurs de gravebasse.com friands de détails techniques, le son de David Brown est une quête de l'efficacité pure. Durant l'ère Woodstock et les premiers albums, il est indissociable de la Fender Precision Bass. On le voit souvent avec un modèle Sunburst au manche palissandre, dont il tirait ce son boisé et percutant typique de la fin des années 60. La simplicité de la Precision Bass, avec son unique micro splitté, correspondait parfaitement à sa philosophie de jeu : pas de fioritures, juste l'essentiel.

Cependant, il a également été vu utilisant des basses Gibson, notamment des modèles de type SG (EB series) ou Thunderbird à certaines périodes, cherchant probablement cette lourdeur et ce sustain caractéristiques des manches collés et des humbuckers en position manche.

Côté amplification, David Brown était un utilisateur emblématique des monstrueux systèmes Acoustic Control Corporation. L'ampli Acoustic 360, avec son cabinet 361 à pavillon replié (folded horn) de 18 pouces, était l'arme absolue des bassistes de cette époque cherchant à remuer les tripes du public. Ce système projetait les fréquences graves avec une pression acoustique phénoménale, nécessaire pour rivaliser avec le volume sonore croissant des concerts de stade, tout en conservant une définition suffisante pour ne pas transformer le mix en bouillie sonore.

Un héritage durable

Après ses années Santana, David Brown a continué à jouer, accompagnant notamment Boz Scaggs, avant que des problèmes de santé ne l'éloignent progressivement de la scène. Il nous a quittés prématurément le 4 septembre 2000, des suites d'une insuffisance rénale et hépatique.

Aujourd'hui, alors que nous marquons l'anniversaire de sa naissance, il est important de se souvenir que le "son Santana" n'était pas seulement le fait d'un guitariste de génie. C'était une alchimie collective. David Brown était le cœur battant de cette machine, celui qui gardait les pieds sur terre pendant que les autres visaient les étoiles. Pour nous, bassistes, il reste un modèle de discipline et de musicalité, rappelant qu'une simple tonique, jouée avec conviction au bon moment, vaut toutes les démonstrations de virtuosité du monde.

Bon anniversaire, David, et merci pour le groove.

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