En ce 12 février, le monde de la basse célèbre l'anniversaire d'une figure titanesque. Bill Laswell n'est pas simplement un bassiste ; il est une force gravitationnelle autour de laquelle orbite une grande partie de la musique expérimentale, funk, dub et world des quarante dernières années. Si beaucoup de musiciens se contentent de jouer de leur instrument, Laswell, lui, joue du studio et des cultures comme d'un instrument à quatre cordes. Pour les lecteurs de Gravebasse, il est essentiel de plonger dans l'univers de cet homme qui a redéfini le rôle de la basse, non pas par la démonstration technique stérile, mais par la maîtrise absolue de l'espace, du son et de la vibration.
Des Racines Funk au Chaos New-Yorkais
L'histoire de Bill Laswell commence loin des gratte-ciels de Manhattan, dans le Midwest américain, où il voit le jour en 1955. C'est pourtant à Détroit et dans le Michigan qu'il forge son éducation musicale initiale, s'imprégnant de la scène funk et R&B bouillonnante de l'époque. C'est là qu'il comprend que la basse est le moteur de la danse et de la transe. Cependant, l'appel de l'expérimentation le pousse vers New York à la fin des années 1970, une époque charnière où le punk, la no-wave et le jazz d'avant-garde se percutaient dans les lofts du Lower East Side. Laswell s'impose rapidement comme un caméléon capable de naviguer entre ces mondes, apportant une lourdeur rythmique inédite à des structures souvent dissonantes.
Material et la Philosophie de la Collision
C'est avec la formation du groupe Material en 1979 que Laswell commence à bâtir sa légende. Ce projet n'était pas un "groupe" au sens traditionnel, mais plutôt un collectif à géométrie variable servant de véhicule à ses visions sonores. Avec Material, Laswell a effacé les frontières entre le rock industriel, le funk mutant et l'électronique naissante. Il a prouvé que l'on pouvait être à la fois radicalement expérimental et irrésistiblement groovy. Cette période a également marqué le début de sa carrière de producteur visionnaire, collaborant avec des figures aussi diverses que Brian Eno et David Byrne sur l'album culte My Life in the Bush of Ghosts, où la basse sert de pivot central à des collages sonores ethnographiques.
Le Coup de Maître : Future Shock et la Basse Globale
Si les puristes de la basse le connaissaient déjà, c'est en 1983 que Bill Laswell explose à la face du grand public, bien que souvent dans l'ombre. Sa production de l'album Future Shock pour Herbie Hancock, et particulièrement le single "Rockit", a changé la face de la musique moderne. Laswell y a injecté une esthétique hip-hop brute, introduisant le scratch au grand public, tout en ancrant le tout avec des lignes de synthé-basse et de basse électrique d'une précision chirurgicale. Ce succès lui a ouvert les portes des plus grands studios, lui permettant de produire des artistes aussi variés que Mick Jagger, Iggy Pop, ou encore Motörhead. Pour nous bassistes, son travail sur l'album Album de Public Image Ltd (PiL) reste une référence absolue, où son jeu monolithique soutient la voix de John Lydon avec une autorité terrifiante.
L'Approche Instrumentale : Le Son Laswell
Musicalement, Bill Laswell se distingue par une approche que l'on pourrait qualifier de "dub viscéral". Contrairement aux techniciens de la fusion qui remplissent l'espace de notes, Laswell utilise le vide comme une arme. Son style est profondément ancré dans le reggae et le dub, privilégiant les fréquences sub-basses qui font vibrer les organes internes autant que les tympans. Il considère la basse comme une fondation tectonique.
Son matériel est le prolongement de cette philosophie. Il est indissociable de la Fender Precision Bass, souvent des modèles des années 70 lourdement modifiés, parfois défrettés pour obtenir ce glissando guttural caractéristique qui évoque presque une voix humaine grave. Il a également été un utilisateur notable des basses Wal durant sa période britannique (notamment avec PiL), appréciant leur électronique active complexe pour sculpter des médiums perçants. Côté amplification, Laswell est un fidèle de la légendaire tête Ampeg SVT, souvent poussée dans ses retranchements pour obtenir une saturation naturelle et chaude, couplée à des enceintes 8x10 qui déplacent littéralement l'air. Il n'hésite pas non plus à utiliser des effets, notamment des filtres d'enveloppe et des délais, pour transformer sa basse en un générateur de textures atmosphériques.
Axiom et la Fusion des Mondes
Au-delà de la technique, l'héritage de Laswell réside dans sa capacité à fusionner les genres via son label Axiom. Il a été l'un des premiers à mélanger la basse électrique occidentale avec des percussions indiennes (Tabla Beat Science), des rythmes gnawa marocains, ou du funk intergalactique (avec Bootsy Collins et Bernie Worrell). Dans tous ces projets, sa basse sert de trait d'union, de traducteur universel qui permet à des musiciens de cultures opposées de dialoguer. Il ne fait pas de la "World Music" au sens carte postale du terme, mais de la "Collision Music", une fusion brute et respectueuse où le groove règne en maître.
Un Héritage en Basses Fréquences
Aujourd'hui, alors qu'il fête son anniversaire, Bill Laswell reste une figure énigmatique et prolifique, continuant d'enregistrer et de se produire avec une intégrité artistique inébranlable. Pour le lecteur de Gravebasse, Laswell est le rappel constant que la basse est l'instrument le plus puissant du groupe, non pas parce qu'il est le plus fort, mais parce qu'il contrôle le temps et l'espace. Il nous a appris que retirer une note est souvent plus puissant que d'en ajouter une, et que le véritable but du bassiste est d'induire une transe. En écoutant sa discographie pléthorique, de Baselines à ses projets dub les plus récents, on réalise que Bill Laswell n'a jamais cessé de creuser, cherchant toujours cette fréquence parfaite qui relie la terre au ciel.
Joyeux anniversaire, M. Laswell.
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