En ce 9 février, le monde de la basse se souvient de Leonard Skeat, mieux connu sous le nom de Len Skeat, né à Londres en 1937. Si le grand public retient souvent les solistes virtuoses, les bassistes savent que la véritable grandeur de l'instrument réside souvent dans la capacité à tenir la maison avec une constance absolue. Len Skeat était de cette trempe-là. Disparu en 2021, il laisse derrière lui un héritage colossal, ayant été pendant des décennies le pilier rythmique du jazz britannique et le partenaire privilégié des plus grandes légendes américaines de passage en Europe.
Des débuts ancrés dans la tradition
L'histoire musicale de Len Skeat commence dans une famille où le rythme est roi, son frère Bill étant lui-même un saxophoniste et clarinettiste respecté. Bien que Len ait débuté son parcours professionnel au début des années 1960, une époque marquée par l'explosion du rock et de la pop, son cœur a toujours battu pour le jazz. Il fait ses premières armes importantes au sein du célèbre orchestre de Ted Heath, une formation qui constituait alors une véritable école d'excellence pour les musiciens britanniques. Cette expérience au sein d'un big band a forgé sa discipline et sa capacité à propulser un grand ensemble, une qualité qui deviendra sa signature.
Cependant, c'est dans les formations plus réduites que son art du "walking bass" a véritablement pris son envol. Dans les années 1970, il devient membre du trio du batteur Charly Antolini, mais c'est surtout sa rencontre avec le violoniste Stéphane Grappelli qui marque un tournant décisif. Intégrer la formation de Grappelli demandait une oreille absolue et une souplesse rythmique capable de suivre les envolées lyriques et parfois imprévisibles du maître français. Skeat a relevé ce défi avec une aisance déconcertante, apportant une assise terreuse et boisée qui complétait parfaitement la légèreté du violon.
L'accompagnateur favori des géants américains
Ce qui distingue véritablement la carrière de Len Skeat, c'est son statut de "first call" (premier choix) pour les solistes américains en tournée au Royaume-Uni. À une époque où voyager avec une section rythmique complète était coûteux, les stars du jazz s'appuyaient sur les talents locaux. Len Skeat est rapidement devenu l'homme de confiance de figures aussi diverses que Peggy Lee, Bing Crosby, Mel Tormé ou encore Ruby Braff.
La raison de ce succès résidait dans son approche du son et du temps. Surnommé le "Time Lord" (le Seigneur du Temps) par ses pairs, Skeat possédait un sens du swing qui ne fléchissait jamais. Il ne cherchait pas à tirer la couverture à lui par des solos démonstratifs ou des effets techniques superflus. Au contraire, il mettait un point d'honneur à fournir un tapis harmonique et rythmique si confortable que le soliste se sentait immédiatement en sécurité. Son jeu se caractérisait par un son acoustique pur, profond, mettant en valeur la résonance naturelle du bois de sa contrebasse, loin des amplifications excessives qui commençaient à devenir la norme dans les années 80.
Une philosophie de l'instrument
Pour les lecteurs de gravebasse.com, l'approche de Len Skeat est une leçon d'humilité et d'efficacité. Il considérait que le rôle premier du bassiste était de faire "swinguer" le groupe. Sa collaboration prolongée avec le groupe "Velvet" ou son travail au sein du trio Pizza Express All Stars témoignent de cet amour pour le jazz classique, le Mainstream et le Great American Songbook. Même dans ses dernières années, il est resté actif, enregistrant et jouant avec une passion intacte, prouvant que le swing n'a pas d'âge.
Son décès en avril 2021 a marqué la fin d'une époque pour le jazz d'outre-Manche, mais son influence perdure. En réécoutant ses enregistrements aujourd'hui, notamment ses collaborations avec le saxophoniste Spike Robinson ou le pianiste Eddie Thompson, on redécouvre ce qu'est une ligne de basse parfaite : une mélodie en soi qui guide l'oreille sans jamais encombrer l'espace. En cet anniversaire de sa naissance, il est essentiel de rappeler que Len Skeat n'était pas seulement un accompagnateur ; il était le gardien du tempo, un architecte de l'ombre sans qui l'édifice musical n'aurait jamais tenu debout avec autant de grâce.
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