En ce 7 février, le calendrier du monde de la basse marque une date particulière, celle de la naissance d'une figure trop souvent méconnue hors des frontières scandinaves, mais pourtant essentielle à l'histoire du jazz-rock européen. Hans Marius Stormoen aurait soufflé ses bougies aujourd'hui. Né en 1943 à Bergen, cet artiste aux multiples facettes incarne à lui seul une époque charnière, celle où la basse électrique s'émancipait de son rôle de simple accompagnatrice pour devenir le moteur vrombissant de la contre-culture. Pour nous, bassistes, redécouvrir Stormoen, c'est plonger aux racines d'un son qui a fait la transition entre le rhythm and blues, le psychédélisme et le jazz modal.
Fils d'une lignée d'acteurs reconnus, Hans Marius Stormoen a grandi dans un environnement où l'art n'était pas un passe-temps, mais une manière de vivre. Pourtant, ce n'est pas sur les planches de théâtre, domaine de prédilection de ses parents Hans Stormoen et Lill Egede-Nissen, qu'il trouvera sa voix la plus puissante, mais bien à travers les quatre cordes d'une basse. Dès le début des années soixante, il s'impose comme une force tranquille sur la scène d'Oslo, apportant une solidité rythmique qui attirera très vite l'attention des musiciens les plus avant-gardistes de Norvège. Il ne se contentait pas de jouer les fondamentales ; il sculptait l'espace sonore avec une intelligence musicale rare pour l'époque, mêlant l'intuition du bluesman à la rigueur du théoricien.
Sa carrière prend un tournant décisif lorsqu'il intègre Public Enemies, un groupe qui a largement contribué à populariser le rhythm and blues en Norvège. C'est là que Stormoen affine son sens du groove, cette capacité à faire "tourner" un morceau qui deviendra sa signature. Mais c'est véritablement avec la formation du supergroupe The Dream en 1967 que son jeu de basse entre dans la légende. Aux côtés du guitariste visionnaire Terje Rypdal, de l'organiste Christian Reim et du batteur Tom Karlsen, Stormoen participe à l'enregistrement de l'album Get Dreamy. Cet opus est aujourd'hui considéré comme le Saint Graal du rock psychédélique norvégien. Sur ce disque, la basse de Stormoen est un monstre de texture : elle est lourde, mélodique et sert de point d'ancrage indispensable aux envolées acides et expérimentales de Rypdal. Pour tout amateur de basse vintage, l'écoute de cet album est une leçon de placement et de sonorité, démontrant comment soutenir l'expérimentation sans jamais perdre le fil du rythme.
Au-delà du rock, Hans Marius Stormoen était un pilier insubmersible de la scène jazz, notamment au travers de son implication légendaire au Club 7 d'Oslo, véritable épicentre de la culture underground pendant des décennies. Il y était plus qu'un musicien ; il en était l'âme. Il a collaboré avec des géants comme le saxophoniste Jan Garbarek à ses débuts ou encore Arild Wikstrøm, prouvant sa capacité caméléonesque à naviguer entre les genres. Dans ce contexte d'improvisation libre et de jazz fusion naissant, son jeu se faisait plus fluide, plus conversationnel, dialoguant avec les solistes tout en maintenant une assise terrestre rassurante. C'est cette dualité qui fascine : capable de la lourdeur du rock psyché comme de la finesse du jazz, il a servi de pont entre deux mondes qui, à l'époque, se regardaient parfois avec méfiance.
Mais réduire Hans Marius Stormoen à son seul instrument serait une erreur. L'homme était un intellectuel, un philologue accompli et un traducteur de talent. C'est à lui que le public norvégien doit, par exemple, la traduction des mémoires de Bob Dylan, Chronicles. Cette dimension littéraire se ressentait dans son approche de la musique : il ne jouait pas des notes au hasard, il racontait une histoire. Chaque ligne de basse semblait réfléchie, chaque silence pesé. Cette profondeur d'esprit lui conférait une aura particulière auprès de ses pairs, celle d'un sage bienveillant au milieu des excès du rock 'n' roll.
Décédé en 2006, Hans Marius Stormoen a laissé un vide immense dans le paysage musical nordique. Il n'a jamais cherché la lumière des projecteurs avec l'ego d'un frontman, préférant le rôle de l'architecte sonore, celui sur qui tout repose. Pour les lecteurs de Gravebasse.com, son héritage est une invitation à explorer la richesse de la scène scandinave des années 60 et 70. En ce jour anniversaire, le meilleur hommage que nous puissions lui rendre est de rebrancher nos amplis, de monter un peu les graves, et de jouer avec cette même intention inébranlable qui a guidé sa vie : servir la musique avant tout.
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