Aujourd'hui, nous célébrons la mémoire d'une figure incontournable du rock'n'roll, un homme dont la silhouette immense et la basse monolithique ont défini l'esthétique et le son du proto-punk new-yorkais.
L'histoire de la guitare basse regorge de virtuoses techniques et de solistes frustrés, mais elle compte peu de personnages aussi romanesques, tragiques et finalement lumineux qu'Arthur "Killer" Kane. Bassiste fondateur des légendaires New York Dolls, Kane n'était pas seulement le gardien du tempo ; il était l'ancrage visuel et sonore d'un groupe qui allait inspirer tout le mouvement punk, des Sex Pistols aux Ramones. Son parcours, fait de gloire fulgurante, de chute vertigineuse et d'une rédemption finale digne d'un scénario hollywoodien, mérite d'être conté avec le respect dû à une véritable icône de notre instrument.
L'Architecte du Mur de Son
Né dans le Bronx, Arthur Kane a abordé la basse avec une philosophie qui allait devenir la marque de fabrique du punk rock : l'efficacité brute. Au sein des New York Dolls, entouré de l'énergie chaotique du guitariste Johnny Thunders et de l'exubérance du chanteur David Johansen, Kane a compris que son rôle n'était pas de tricoter des lignes complexes. Sa mission était de fournir une fondation inébranlable, un "thump" viscéral capable de souder le vacarme ambiant.
Son style de jeu était minimaliste mais crucial. Là où d'autres cherchaient le groove funk ou la mélodie, Arthur Kane martelait les croches avec une régularité métronomique, souvent sur une seule corde, créant un mur sonore dense. Armé le plus souvent de sa fidèle Fender Precision Bass blanche — l'outil ultime du rockeur pragmatique — il se tenait sur scène comme une statue stoïque au milieu de l'ouragan. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, perché sur des talons compensés vertigineux et vêtu de tenues androgynes extravagantes, il incarnait physiquement le paradoxe des Dolls : une menace masculine brute enveloppée dans du satin et du maquillage. Ce surnom de "Killer", hérité d'un article de journal sur un homonyme criminel, contrastait ironiquement avec sa nature douce et introvertie, bien que son jeu de basse, lui, fût résolument agressif.
La Descente aux Enfers
L'implosion des New York Dolls au milieu des années 70 a marqué le début d'une longue traversée du désert pour le bassiste. Alors que ses anciens comparses poursuivaient des carrières solo avec des succès divers, Arthur Kane a sombré dans l'alcoolisme et la pauvreté, hanté par le sentiment d'avoir raté sa chance. Cette période sombre l'a vu s'éloigner totalement de la musique, au point de devoir mettre en gage ses instruments pour survivre. Le "Killer" flamboyant s'est effacé pour devenir un fantôme dans les rues de Los Angeles.
Le point de bascule de son existence est survenu de manière inattendue à la fin des années 80. Au plus fort de sa dépression, après une tentative de suicide avortée, Kane a trouvé une nouvelle voie spirituelle en se convertissant à l'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. L'ancien symbole de la décadence new-yorkaise est devenu un bibliothécaire modeste travaillant au Centre d'histoire familiale de Los Angeles. Pendant plus de quinze ans, ses collègues et les visiteurs de la bibliothèque ignoraient totalement qu'ils côtoyaient une légende du rock. Arthur vivait dans la simplicité, prenant le bus, loin des projecteurs et des amplis Ampeg SVT, en paix avec sa foi mais portant toujours en lui la nostalgie mélancolique de la scène.
Le Miracle de la Réunion
Le destin a cependant réservé à Arthur Kane un dernier acte d'une beauté saisissante. En 2004, Morrissey, l'ancien chanteur des Smiths et président du fan-club des Dolls dans sa jeunesse, a orchestré l'impossible : une réunion des membres survivants du groupe pour le festival Meltdown à Londres. Arthur, qui n'avait pas touché une basse depuis des années et n'en possédait même plus, a dû emprunter de l'argent et un instrument pour se remettre à niveau.
Le documentaire New York Doll capture magnifiquement cette période. On y voit un homme humble, usé par la vie, redécouvrir la puissance de l'électricité et l'adoration du public. Lorsqu'il est remonté sur scène à Londres, Arthur Kane a retrouvé instantanément sa superbe. Planté devant son ampli, impassible et majestueux, il a délivré ces lignes de basse simples et lourdes qui avaient manqué au monde. La critique et le public ont salué le retour du géant, et pendant quelques semaines, Arthur a vécu le rêve d'une seconde chance, planifiant même de nouveaux enregistrements et une tournée.
L'Héritage
La fin de l'histoire est aussi brutale qu'un accord de puissance plaqué sans avertissement. Le 13 juillet 2004, seulement 22 jours après le concert triomphal de Londres, Arthur Kane s'est rendu aux urgences pensant souffrir d'une grippe persistante. Les médecins lui ont diagnostiqué une leucémie à un stade avancé. Il s'est éteint quelques heures plus tard, à l'âge de 55 ans.
Arthur "Killer" Kane est parti au sommet, juste après avoir bouclé la boucle de son existence et s'être réconcilié avec son passé tumultueux. Pour nous, bassistes, il laisse un héritage précieux. Il nous rappelle que la basse n'est pas seulement une affaire de notes, mais d'attitude et de présence. Il a prouvé qu'avec une Fender Precision, un ampli poussé à fond et une conviction totale, on peut changer la face de la musique populaire. En ce jour anniversaire, nous montons le volume pour saluer l'homme qui, par sa simplicité et sa stature, a porté le poids du punk rock sur ses épaules.
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