En ce 31 janvier, nous célébrons un monument de la basse électrique. Jerry Scheff, l'homme qui a tenu la baraque derrière Elvis Presley à Las Vegas et qui a insufflé le groove final aux Doors, fête aujourd'hui ses 85 ans. Retour sur le parcours d'un musicien qui a redéfini le rôle de la basse dans le rock et la pop, passant du tuba aux stades du monde entier sans jamais perdre son swing.
Il est rare qu'un musicien de session, aussi talentueux soit-il, parvienne à imprimer sa marque de manière aussi indélébile sur des univers aussi différents que ceux d'Elvis Presley, de Jim Morrison ou d'Elvis Costello. Pourtant, c'est l'exploit qu'a accompli Jerry Obern Scheff. Né le 31 janvier 1941 à Denver, dans le Colorado, avant de grandir dans la région de la baie de San Francisco, Scheff n'était pas prédestiné à devenir l'icône du rock que l'on connaît. Son premier amour fut le jazz, et son premier instrument, le tuba. Cette formation initiale n'est pas anecdotique : elle est la clé de voûte de son style. En tant que tubiste, Scheff a appris à respirer avec la musique, à soutenir une section de cuivres et à construire des lignes de basse qui chantent autant qu'elles soutiennent.
Après un passage dans la marine américaine où il continue de perfectionner son art, il se tourne vers la contrebasse puis, inévitablement, vers la basse électrique alors que la révolution rock des années 60 bat son plein. Installé à Los Angeles, il s'impose rapidement sur la scène locale, écumant les clubs de jazz avant de devenir un incontournable des studios. C'est cette double casquette, mêlant la rigueur harmonique du jazzman à l'énergie brute du rockeur, qui va bientôt attirer l'attention des plus grands.
L'Architecte du Son TCB
L'année 1969 marque un tournant décisif. Elvis Presley, cherchant à remonter sur scène après des années d'exil hollywoodien, assemble ce qui deviendra le célèbre TCB Band (Taking Care of Business). Jerry Scheff est recruté pour tenir les graves. Ce qui ne devait être qu'un engagement professionnel se transforme en une alchimie musicale historique. Scheff ne se contente pas de jouer les fondamentales ; il engage un véritable dialogue avec le King. Sur des titres comme Suspicious Minds ou Polk Salad Annie, sa basse Fender Precision vrombit, tricote des contre-mélodies audacieuses et pousse Elvis dans ses retranchements. Scheff a souvent raconté qu'il jouait fort, attaquant les cordes avec une intensité physique (souvent avec un seul doigt, l'index) qui faisait saturer les amplis, créant ce son "growl" caractéristique qui deviendra sa signature. Il restera le bassiste fidèle d'Elvis jusqu'à la mort de ce dernier en 1977, assurant l'ancrage rythmique de plus de mille concerts, de Las Vegas à Hawaï.
Le Cinquième Door
Si sa carrière s'était arrêtée là, Scheff serait déjà une légende. Mais en 1971, alors que les Doors entrent en studio pour enregistrer ce qui sera leur chant du cygne, L.A. Woman, ils font appel à lui. Le groupe, n'ayant pas de bassiste titulaire, a besoin d'une assise solide pour ce retour aux racines blues. Jerry Scheff livre alors une performance magistrale. C'est sa ligne de basse, à la fois obsédante et fluide, qui porte des morceaux emblématiques comme Riders on the Storm, Love Her Madly et la chanson titre L.A. Woman. Son entente avec le batteur John Densmore est telle que Jim Morrison et les autres membres envisagent sérieusement de l'intégrer comme membre permanent du groupe. Le destin en décidera autrement avec le départ de Morrison pour Paris et son décès tragique, laissant aux fans le regret éternel de ce que ce "nouveau" line-up aurait pu produire.
Le Caméléon des Studios
L'après-Elvis et l'après-Doors ne marquent pas un ralentissement, bien au contraire. La discographie de Scheff se lit comme une encyclopédie de la musique populaire. Il devient le bassiste de choix pour des artistes cherchant une profondeur et une musicalité rares. Il accompagne Bob Dylan sur l'album Street-Legal et lors de tournées mémorables à la fin des années 70. Plus tard, c'est l'autre Elvis, Costello, qui sollicite ses services pour les albums King of America et Spike, reconnaissant en Scheff un maître capable de naviguer entre le rock n'roll primitif et la sophistication pop. On le retrouve également aux côtés de John Denver, Roy Orbison lors du célèbre concert Black and White Night, ou encore avec Richard Thompson et Crowded House. À chaque fois, Scheff adapte son jeu, capable de la plus grande sobriété comme de traits virtuoses, toujours au service de la chanson.
Le Matériel et l'Héritage
Côté technique, Jerry Scheff est longtemps resté fidèle à la simplicité efficace : une Fender Precision Bass, souvent montée avec des cordes Rotosound, branchée dans un ampli Ampeg Portaflex B-15 pour les studios ou des murs d'amplis Sunn ou Kustom pour les stades. Son attaque puissante, principalement à l'index, reste un modèle d'efficacité pour percer le mix sans écraser les autres instruments. Plus tard dans sa carrière, il collaborera avec la marque Lakland pour développer un modèle signature, prouvant qu'il est resté attentif aux évolutions de la lutherie moderne.
En 2012, il publie son autobiographie, Way Down: Playing Bass with Elvis, Dylan, The Doors and More, offrant un regard lucide et sans fard sur sa vie de musicien de l'ombre, loin des clichés du "sexe, drogue et rock'n'roll", mais riche d'anecdotes musicales précieuses.
Aujourd'hui, alors qu'il souffle ses 85 bougies, Jerry Scheff profite d'une retraite bien méritée, bien que son influence continue de résonner chaque fois qu'un bassiste décide de ne pas se contenter de la note fondamentale. Il a prouvé que la basse pouvait être un instrument mélodique de premier plan au cœur d'un groupe de rock. Bon anniversaire, Mr. Scheff, et merci pour les vibrations.
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