Henri Texier, 81 ans de pulsations telluriques (1945-)

Publié le 27 janvier 2026 à 07:26

Il est des musiciens qui ne se contentent pas de jouer de leur instrument, mais qui finissent par l'incarner totalement. En ce 27 janvier 2026, Henri Texier souffle ses quatre-vingt-une bougies. Quatre-vingt-un ans d'une vie dédiée à la vibration, au bois, et à une vision du jazz qui dépasse largement les frontières de l'Hexagone. Pour nous, bassistes, Texier n'est pas seulement une figure tutélaire du jazz européen ; il est la preuve vivante que la contrebasse peut être le cœur battant, mélodique et leader d'un orchestre, sans jamais renier sa fonction première de fondation rythmique. Retour sur le parcours d'un géant qui a su faire chanter les graves comme personne.

Des clubs parisiens au Free Jazz : la forge d'un style

Né à Paris dans le quartier des Batignolles en 1945, Henri Texier découvre le jazz à l'adolescence. S'il commence par le piano, c'est la contrebasse qui le happe littéralement vers l'âge de seize ans. Autodidacte acharné, il se forge un style unique, très physique, influencé par la robustesse de Wilbur Ware. Sa progression est fulgurante. Dès le début des années soixante, il est repéré par Jef Gilson, véritable catalyseur de talents de l'époque. Mais c'est dans la fumée des clubs parisiens que le jeune Henri gagne ses galons de "sideman" de luxe. Il n'a pas vingt ans qu'il croise déjà le fer avec les légendes américaines de passage à Paris comme Bud Powell, Kenny Clarke, Dexter Gordon ou Donald Byrd.

Cependant, Texier n'est pas homme à se cantonner au bop académique. Sa curiosité insatiable le pousse vers les avant-gardes. La rencontre avec Don Cherry en 1965 est déterminante et l'ancre dans une pratique du jazz libertaire, ouverte sur le monde. Cette soif de liberté se confirme lorsqu'il rejoint, à la fin de la décennie, la célèbre "European Rhythm Machine" du saxophoniste Phil Woods, aux côtés de Daniel Humair et Gordon Beck. Au sein de cette formation mythique, Texier développe une endurance et une puissance de son qui deviendront sa signature : un jeu tellurique, ancré dans le sol, capable de soutenir les improvisations les plus débridées tout en proposant des contre-chants d'une grande richesse mélodique.

L'alchimiste solitaire et le voyageur insatiable

Le tournant des années soixante-dix marque une émancipation cruciale. Henri Texier ne veut plus seulement accompagner, il veut bâtir. C'est l'époque des expérimentations avec le groupe Total Issue, mais surtout celle de ses albums solos fondateurs comme "Amir" et "Varech". Sur ces disques, devenus cultes pour toute une génération de musiciens, il se révèle multi-instrumentiste. Il pose sa contrebasse pour saisir un oud, des percussions, ou pour utiliser sa propre voix comme un instrument à part entière. Il crée un folklore imaginaire, une musique sans frontières qui puise autant dans la tradition celtique de ses origines bretonnes que dans les sonorités du Maghreb ou d'Orient.

Cette ouverture d'esprit se traduit par des aventures collectives inoubliables. Impossible d'évoquer sa carrière sans parler du trio légendaire qu'il forme avec le batteur Aldo Romano et le clarinettiste Louis Sclavis. Leur album "Carnet de Routes", né d'une traversée de l'Afrique immortalisée par l'objectif du photographe Guy Le Querrec, reste l'un des plus grands succès du jazz français. La contrebasse de Texier y est le pivot central, le lien charnel entre la terre africaine et l'abstraction européenne. Il enchaîne ensuite les formations prestigieuses, du Transatlantik Quartet au Strada Sextet, prouvant à chaque fois son talent de meneur d'hommes (et de femmes) et de découvreur de talents. Il a toujours su s'entourer de la fine fleur des musiciens, de Joe Lovano à Bojan Z, en passant plus récemment par le guitariste Manu Codjia ou son propre fils, le talentueux saxophoniste Sébastien Texier.

81 ans et toujours l'envie de sculpter le son

Aujourd'hui, à 81 ans, Henri Texier n'a rien perdu de sa superbe ni de son urgence à jouer. Loin de se reposer sur ses lauriers, il continue d'enregistrer et de tourner. Son actualité récente en témoigne avec la sortie fin 2025 de son album "Healing Songs" chez Label Bleu, un opus qui résonne comme une offrande apaisante dans un monde tourmenté. On y retrouve ce son immédiatement identifiable : une attaque franche, un sustain généreux, et ce "growl" vocal qui accompagne souvent ses lignes de basse, comme si l'instrument et le musicien ne faisaient plus qu'un.

Les concerts prévus pour cette année 2026, notamment au New Morning ou à la Seine Musicale, promettent encore de grands moments de communion. Voir Henri Texier sur scène reste une leçon pour tout bassiste. C'est observer un artisan en plein travail, luttant physiquement avec son instrument pour en extraire la sève, privilégiant toujours l'émotion et la pulsation vitale à la démonstration technique gratuite.

En ce jour d'anniversaire, l'équipe de GraveBasse.com souhaite un joyeux 81ème tour de soleil à Monsieur Henri Texier. Merci Maestro pour la route tracée, pour l'intégrité artistique et pour ces fréquences basses qui continuent de nous faire vibrer l'âme.

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