Des bassistes, il y a ceux qui prennent toute la lumière et ceux qui, dans l'ombre d'un leader charismatique, tiennent la baraque avec une précision chirurgicale. Stephen Jay appartient à une catégorie encore plus rare : celle des virtuoses camouflés. Si son nom ne vous évoque peut-être pas immédiatement une ligne de basse légendaire, son visage vous est sûrement familier si vous avez grandi avec les clips de MTV dans les années 80 et 90. Bassiste inamovible de "Weird Al" Yankovic depuis plus de quatre décennies, Eugene Stephen Jay, né le 26 janvier 1951 à Detroit dans le Michigan, est bien plus qu'un simple accompagnateur de comédie musicale. C'est un compositeur émérite, un ethnomusicologue passionné et un bassiste au groove redoutable dont la carrière mérite d'être célébrée, particulièrement en ce jour de son soixante-quinzième anniversaire.
Loin des clichés du rockeur autodidacte, Stephen Jay a bâti son approche de l'instrument sur des fondations académiques et culturelles d'une richesse impressionnante. Sa trajectoire commence par une formation classique et universitaire solide, couronnée par une maîtrise en composition musicale à l'Université de Floride du Sud. Mais c'est sa soif d'ailleurs qui va véritablement forger son identité sonore unique. Au milieu des années 70, alors que beaucoup de ses contemporains cherchent la gloire dans les clubs de New York ou de Los Angeles, Jay s'envole pour l'Afrique de l'Ouest. Il pose ses valises au Niger où il passera deux ans et demi en immersion totale. Là-bas, il ne se contente pas d'observer ; il étudie les percussions complexes et les structures polyrythmiques locales, réalisant même des enregistrements de terrain qui seront publiés plus tard dans la prestigieuse collection Nonesuch Explorer Series.
Cette parenthèse africaine n'est pas anecdotique car elle transforme radicalement son jeu de basse. Lorsqu'il revient aux États-Unis, Stephen Jay ne joue plus la basse comme un guitariste frustré, mais comme un percussionniste mélodique. Il développe une approche où le rythme et l'harmonie ne font qu'un, ce qu'il appellera plus tard la "théorie du rythme harmonieux". C'est armé de ce bagage technique singulier qu'il répond, en 1981, à une petite annonce qui changera sa vie. Un certain Alfred Yankovic cherchait un bassiste. L'audition est un succès immédiat et marque le début d'une des collaborations les plus longues et stables de l'histoire du rock.
Il est ironique de constater que ce musicien, capable de naviguer dans les polyrythmies les plus complexes, est devenu célèbre en jouant des polkas et des parodies de tubes pop. Pourtant, les connaisseurs savent que la musique de "Weird Al" Yankovic exige une versatilité absolue. Pour parodier Michael Jackson, Nirvana ou Madonna, le groupe doit reproduire l'instrumentation originale à la perfection, voire la surpasser en énergie. Stephen Jay est la clé de voûte de cet édifice. Qu'il s'agisse de slapper avec une férocité funk, de jouer au médiator pour un titre grunge ou de tenir une walking bass jazz, il exécute chaque style avec une authenticité déconcertante. Sa présence scénique, souvent stoïque mais teintée d'humour pince-sans-rire, offre un contrepoint parfait à l'exubérance de Yankovic.
Cependant, réduire Stephen Jay à son rôle d'accompagnateur serait une erreur majeure. En parallèle de ses tournées mondiales, il a maintenu une carrière solo prolifique et fascinante qui ravira les lecteurs de gravebasse.com en quête de sonorités nouvelles. Ses albums personnels, tels que Sea Never Dry ou Tangled Strings, sont des laboratoires où il fusionne ses influences funk, jazz et world music. Il y explore souvent l'utilisation de basses fretless et d'instruments ethniques, créant des textures sonores qui respirent l'aventure. Il forme également le duo "Ak & Zuie" avec Pete Pannke, poursuivant ses explorations ethno-funk.
Son talent de compositeur est également reconnu par l'industrie audiovisuelle. Stephen Jay a composé la musique de plus de soixante-quinze émissions et téléfilms pour le réseau PBS, remportant au passage plusieurs George Foster Peabody Awards. Ces travaux, souvent éloignés de l'univers du rock parodique, démontrent sa capacité à créer des émotions et des atmosphères variées, prouvant que sa palette artistique s'étend bien au-delà des quatre cordes de sa basse.
Aujourd'hui, alors qu'il célèbre ses 75 ans, Stephen Jay reste un modèle de longévité et de curiosité artistique. Il n'a jamais cessé de jouer, d'apprendre et de créer, prouvant que la basse est un instrument sans frontières. Pour nous, bassistes, il incarne l'idée que la technique doit toujours servir la musique, quel que soit le contexte. Qu'il soit en train de soutenir un accordéon sur une scène de stade ou d'expérimenter des rythmes africains dans son studio, Stephen Jay joue toujours avec le même sérieux et la même passion. Il est la preuve vivante qu'on peut prendre la musique très au sérieux sans se prendre au sérieux soi-même. Joyeux anniversaire, Maestro.
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