En ce 24 janvier, la communauté mondiale de la basse célèbre l'anniversaire d'une figure aussi énigmatique qu'incontournable : John Ro Myung. Alors qu'il fête ses 59 ans, le co-fondateur de Dream Theater demeure une énigme fascinante, un musicien dont le silence verbal n'a d'égal que le torrent de notes qu'il est capable de déverser avec une précision chirurgicale. Pour les bassistes du monde entier, Myung n'est pas seulement un membre d'un groupe à succès, c'est l'architecte d'une approche moderne de la basse à six cordes, un technicien qui a repoussé les limites physiques de l'instrument tout en restant stoïquement ancré au fond de la scène.
L'histoire musicale de John Myung commence bien loin des distorsions et des mesures asymétriques, dans la rigueur classique du violon. Né à Chicago en 1967 et élevé à Long Island, le jeune John a passé ses premières années formatrices à pratiquer le violon, une expérience qui allait sceller son destin technique bien avant qu'il ne touche une basse. Cette éducation classique lui a inculqué une discipline de fer et une compréhension intime du contrepoint et de l'harmonie, des éléments qui deviendront plus tard sa signature sonore. C'est vers l'âge de quinze ans, sollicité par un ami d'école ayant besoin d'un bassiste, qu'il effectue la transition vers la guitare basse. Loin de voir l'instrument comme un simple soutien rythmique, il l'aborde avec la même exigence de virtuosité que son violon, s'inspirant rapidement de légendes comme Chris Squire, Geddy Lee et Steve Harris.
Cette quête d'excellence le mène naturellement au Berklee College of Music de Boston, un carrefour décisif où il rencontre le guitariste John Petrucci. Une alchimie immédiate se crée entre les deux musiciens, cimentée par une éthique de travail presque monacale. La légende raconte que les deux John s'étaient engagés dans un pacte tacite de pratiquer au moins six heures par jour, en dehors des cours et des répétitions. C'est dans ces couloirs, avec l'ajout du batteur Mike Portnoy, que le groupe Majesty voit le jour, posant les fondations de ce qui deviendra le titan du metal progressif, Dream Theater. Dès ces premiers instants, Myung s'impose non pas comme un accompagnateur, mais comme un pilier central capable de doubler les lignes de guitare les plus complexes à des vitesses vertigineuses.
Une Révolution Technique à Trois Doigts
Ce qui distingue John Myung dans le panthéon des bassistes modernes, c'est sa capacité à fusionner la puissance du metal avec la complexité du jazz-fusion et la rigueur du classique. Techniquement, il est surtout célèbre pour son développement poussé du jeu à trois doigts. Contrairement à l'alternance standard index-majeur, Myung utilise souvent une rotation incluant l'annulaire pour exécuter des triolets rapides et des passages galopants avec une fluidité déconcertante, une technique qui lui permet de tenir tête à la rapidité d'exécution de Petrucci sans jamais utiliser de médiator. Cette approche percussive lui confère une attaque très particulière, à la fois ronde et incisive.
Au-delà de la vélocité, Myung a intégré le tapping à deux mains dans son vocabulaire courant, non pas comme un gadget visuel, mais comme un outil de composition harmonique. Influencé par le Chapman Stick, il utilise cette technique pour créer des textures polyphoniques qui servent souvent d'intro ou de ponts atmosphériques, comme on peut l'entendre sur des morceaux emblématiques tels que "Metropolis Pt. 1" ou "Scarred". Sa maîtrise des harmoniques est tout aussi remarquable ; il les utilise pour ponctuer ses lignes de basse de "cloches" cristallines qui traversent le mix dense du groupe. Son rôle dans Dream Theater est souvent ingrat car il occupe une fréquence qui doit lutter contre des synthétiseurs massifs et des guitares à sept cordes, mais une écoute attentive, ou isolée, révèle des lignes de basse qui sont de véritables contre-mélodies, riches en chromatismes et en intervalles audacieux.
La Quête du Son
L'identité sonore de John Myung a traversé plusieurs époques, marquées par une recherche constante de l'instrument capable de traduire ses idées sans entrave. Après avoir débuté sur des modèles standards à quatre cordes, il a rapidement ressenti le besoin d'étendre son registre vers le grave pour accompagner l'évolution du metal vers des accordages plus bas, et vers l'aigu pour ses incursions solistes. Cette nécessité l'a conduit à adopter définitivement la basse à six cordes au début des années 90.
Pendant longtemps associé à Yamaha avec ses modèles signature RBX, Myung a finalement trouvé son "Excalibur" chez Ernie Ball Music Man avec la Bongo 6. Ce choix a surpris de nombreux puristes au départ en raison de l'esthétique futuriste de la basse, mais pour Myung, c'était une révélation ergonomique. Sa collaboration avec la marque a abouti à un modèle signature unique : une basse à six cordes construite sur un corps en tilleul, mais dotée d'un manche dont la largeur au sillet est celle d'une cinq cordes. Cette spécificité cruciale permet un espacement des cordes plus serré, facilitant grandement l'exécution d'arpèges complexes et d'accords sans fatiguer excessivement la main gauche. Côté amplification, après avoir navigué entre Mesa Boogie et divers préamplis, il a récemment cherché à retrouver le "growl" caractéristique du rock progressif classique, s'inspirant notamment du son de dUg Pinnick de King's X, pour obtenir une saturation qui permet à ses notes de percer le mur sonore de Dream Theater sans perdre en définition.
Le Poète Muet
Il est impossible d'évoquer John Myung sans parler de sa personnalité scénique et publique, qui contraste radicalement avec l'exubérance habituelle du rock and roll. Surnommé "The Silent Man", il cultive une aura de mystère, s'exprimant rarement en interview et restant quasi immobile sur scène, focalisé entièrement sur sa performance. Pourtant, ce silence cache une profondeur artistique qui s'exprime par l'écriture. Myung est l'auteur de certaines des paroles les plus poétiques et spirituelles du groupe, abordant des thèmes philosophiques dans des titres comme "Learning to Live", "Trial of Tears" ou "Breaking All Illusions".
Sa contribution à la composition musicale est tout aussi essentielle, bien que souvent subtile. Il est fréquemment celui qui apporte les riffs fondateurs qui, une fois développés par le groupe, deviennent des épopées progressives. En dehors de Dream Theater, il a su montrer d'autres facettes de son jeu avec des projets comme The Jelly Jam ou Platypus, explorant des registres plus rock, voire pop-psychédélique, prouvant qu'il sait aussi servir la chanson avec simplicité et groove lorsque la musique l'exige.
En ce jour d'anniversaire, nous célébrons non seulement un technicien hors pair, mais une force tranquille qui, depuis près de quatre décennies, maintient la fondation de l'un des groupes les plus ambitieux de l'histoire du metal. John Myung nous rappelle que la virtuosité n'a pas besoin de cris pour être entendue ; elle a juste besoin de dévouement, de passion et, bien sûr, de six cordes.
Joyeux anniversaire, Monsieur Myung.
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