En ce 23 janvier, nous célébrons la naissance d'un géant trop tôt disparu, un architecte fondamental de la basse jazz dont les fondations soutiennent encore aujourd'hui certains des meilleurs enregistrements des années 1950. Curtis Counce, né en 1926 à Kansas City, n'était pas seulement un accompagnateur de premier ordre ; il fut l'un des rares leaders noirs à avoir défini, de l'intérieur, le son de la scène jazz de la côte Ouest américaine. Pour nous, bassistes, son œuvre reste un modèle de rondeur, de précision et de swing inébranlable.
De Kansas City à la Californie
L'histoire musicale de Curtis Counce commence dans le berceau du swing, le Missouri, où il s'initie d'abord au violon et au tuba avant de trouver sa véritable voix sur la contrebasse. Cet apprentissage précoce du tuba n'est pas anodin car on retrouvera tout au long de sa carrière cette capacité à fournir une assise rythmique profonde et cuivrée, typique des bassistes ayant fait leurs armes sur des instruments à vent graves. Attiré par l'effervescence de la côte Ouest, il pose ses valises à Los Angeles en 1945, une ville alors en pleine mutation artistique.
Son talent brut et sa lecture impeccable lui ouvrent très vite les portes des studios et des clubs. Dès 1946, il grave ses premières notes aux côtés du légendaire Lester Young, une entrée en matière qui vaut tous les diplômes du monde. Mais c'est véritablement dans la décennie suivante que Counce va devenir l'homme de la situation, le "first call" que tous les arrangeurs s'arrachent. Il navigue avec une aisance déconcertante entre les univers musicaux, apportant son groove terreux aux expérimentations de Shorty Rogers et aux grandes structures orchestrales de Stan Kenton.
Le Pont entre Cool et Hard Bop
Curtis Counce occupe une position singulière dans l'histoire du jazz californien. Alors que l'image d'Épinal du "West Coast Jazz" dépeint souvent une musique cérébrale, blanche et tempérée, Counce y injecte le blues et l'urgence du Hard Bop. Sa présence au sein des "Giants" de Shorty Rogers ou aux côtés de Shelly Manne démontre que le style californien ne manquait pas de soul. Counce apportait le feu nécessaire pour contrebalancer la glace des arrangements complexes.
Son style de jeu se caractérise par un "walking bass" d'une robustesse à toute épreuve. Contrairement à certains de ses contemporains qui cherchaient la virtuosité soliste à tout prix, Counce privilégiait la note juste, le placement parfait et une sonorité ample qui remplissait l'espace sonore sans jamais l'étouffer. Il avait compris que le rôle premier du bassiste est de faire sonner le groupe, une leçon d'humilité et d'efficacité que tout lecteur de Gravebasse.com saura apprécier. Son influence majeure restait Jimmy Blanton, dont il avait hérité le sens de la mélodie dans les lignes de basse, tout en y ajoutant une modernité harmonique propre aux années cinquante.
Le Curtis Counce Group : L'Apogée
L'année 1956 marque un tournant décisif. Fatigué d'être seulement le sideman de luxe pour les stars du label Contemporary Records, Curtis Counce décide de former sa propre formation : le Curtis Counce Group. C'est ici que son héritage prend toute sa dimension. Il réunit autour de lui une équipe de choc composée du saxophoniste ténor Harold Land, dont le jeu âpre contraste avec la douceur habituelle du saxophone West Coast, du trompettiste Jack Sheldon, du pianiste Carl Perkins et du batteur Frank Butler.
Cette formation est une anomalie magnifique dans le paysage de Los Angeles. Le groupe joue avec une intensité qui rivalise avec les quintets new-yorkais de l'époque, comme ceux de Max Roach ou d'Art Blakey. Les albums issus de cette période, notamment ceux connus plus tard sous les titres Landslide ou You Get More Bounce with Curtis Counce!, sont des chefs-d'œuvre de cohésion. On y entend un leader qui ne tire pas la couverture à lui par des solos interminables, mais qui dirige le navire depuis la salle des machines, propulsant ses solistes vers des sommets d'inventivité. L'interaction entre la basse de Counce et la batterie de Butler crée un tapis rythmique d'une densité rare, sur lequel le piano "crab-fingered" de Carl Perkins vient danser avec une élégance bluesy.
Une Fin Prématurée et un Héritage Durable
La trajectoire du groupe fut malheureusement brisée net par le décès tragique du pianiste Carl Perkins en 1958, un coup dur dont la formation ne se remit jamais totalement malgré l'arrivée d'Elmo Hope. Curtis Counce lui-même nous a quittés bien trop tôt, foudroyé par une crise cardiaque le 31 juillet 1963, à l'âge de 37 ans seulement.
Il laisse derrière lui une discographie qui, bien que courte, est d'une qualité constante. Pour le bassiste moderne, écouter Curtis Counce est un retour aux sources essentiel. C'est redécouvrir l'art de faire "chanter" les cordes en boyau, de driver un orchestre sans hausser le ton et de prouver que le groove n'est pas une question de géographie, mais d'âme. En cet anniversaire, remettons Carl's Blues sur la platine, montons le volume des fréquences graves, et rendons hommage à celui qui a su donner au jazz de la côte Ouest ses plus belles pulsations cardiaques.
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