En ce 21 janvier, le monde du tango et de la contrebasse célèbre la naissance d'une véritable légende. Si le bandonéon est l'âme du tango, la contrebasse en est assurément le battement de cœur, et personne n'a fait résonner ce cœur avec autant de force et de passion qu'Enrique "Kicho" Díaz. Né en 1918 à Avellaneda, dans la banlieue de Buenos Aires, Kicho Díaz n'était pas seulement un accompagnateur de talent ; il fut l'architecte des fondations sur lesquelles les plus grands orchestres de l'âge d'or se sont construits. Pour les bassistes d'aujourd'hui, son parcours est une leçon magistrale de technique, de musicalité et d'adaptation stylistique.
Le chemin de Kicho vers les graves n'était pourtant pas tracé d'avance. Comme beaucoup de musiciens de son époque, il débuta son voyage musical par le bandonéon, instrument roi du genre, avant de se tourner vers la guitare. C'est presque par accident, ou peut-être par destin, qu'il embrassa la contrebasse, instrument physique et exigeant qui allait devenir le prolongement de son être. Sa carrière prit un tournant décisif lorsqu'il intégra l'orchestre du légendaire Aníbal Troilo, surnommé "Pichuco". Durant près de deux décennies, Díaz fut le roc sur lequel reposait toute la structure rythmique de l'orchestre. Chez Troilo, il perfectionna l'art de la "mugre" — cette sonorité sale, percussive et terrienne qui donne au tango sa démarche lourde et sensuelle. Il ne se contentait pas de marquer le temps ; il propulsait l'orchestre avec une attaque de corde féroce et une précision métronomique.
Cependant, c'est sa rencontre et sa collaboration avec Astor Piazzolla qui allaient propulser Kicho Díaz dans une autre dimension et, par extension, émanciper la contrebasse dans le tango moderne. Lorsque Piazzolla décida de rompre avec la tradition pour créer son "Nuevo Tango", il avait besoin de musiciens capables de suivre ses harmonies complexes et ses rythmes endiablés. Il trouva en Kicho le partenaire idéal. Au sein du célèbre Quinteto de Piazzolla, Díaz n'était plus confiné au fond de la scène. Il devint une voix à part entière, dialoguant d'égal à égal avec le bandonéon et le violon.
Cette collaboration donna naissance à des pages immortelles du répertoire de la contrebasse. La pièce la plus emblématique reste sans doute "Kicho", un tango composé spécifiquement pour lui par Piazzolla. Dans cette œuvre, le compositeur exploite toute la tessiture de l'instrument, des graves profonds et caverneux jusqu'aux aigus lyriques et chantants. C'était une reconnaissance ultime : la contrebasse n'était plus un simple meuble de l'orchestre, mais un soliste capable d'exprimer la mélancolie la plus poignante. Une autre pièce majeure, "Contrabajeando", co-écrite par Piazzolla et Troilo, témoigne de cette transition stylistique que Díaz incarnait à la perfection, faisant le pont entre la vieille garde et l'avant-garde.
Techniquement, le style de Kicho Díaz se distinguait par une utilisation intensive de l'archet et une main gauche d'une puissance redoutable. Il était maître dans l'art du "yumba", ce rythme marqué et dramatique, mais savait aussi faire preuve d'une délicatesse infinie dans les passages mélodiques. Son son était décrit comme boisé, organique, avec une attaque qui semblait parfois déchirer l'air, suivie d'une résonance chaude et enveloppante. Il comprenait instinctivement que le silence était aussi important que la note, utilisant l'espace pour créer une tension dramatique unique.
Après ses années révolutionnaires avec Piazzolla, Kicho ne s'arrêta pas là et continua de briller au sein du Sexteto Mayor, prouvant que sa virtuosité ne s'émoussait pas avec le temps. Il voyagea à travers le monde, portant la bonne parole du tango jusqu'à ses derniers jours. Sa disparition en 1992 laissa un vide immense, mais son héritage est omniprésent. Chaque fois qu'un contrebassiste de tango frotte ses cordes pour produire ce son râpeux et profond, ou s'élance dans un solo mélodique passionné, c'est l'esprit de Kicho qui résonne.
Aujourd'hui, en commémorant son anniversaire, nous ne célébrons pas seulement un musicien, mais un pionnier qui a donné ses lettres de noblesse à notre instrument. Enrique "Kicho" Díaz reste, pour tout bassiste qui se respecte, l'exemple ultime de celui qui a su mettre sa technique monstrueuse au service exclusif de l'émotion et de la musique. Il nous rappelle que, même caché derrière le corps imposant d'une contrebasse, un musicien peut être le véritable patron de l'orchestre.
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