Van Conner, le géant de Settle (1967-2023)

Publié le 18 janvier 2026 à 06:10

Le monde de la basse a perdu l'un de ses architectes les plus sous-estimés le 18 janvier 2023. Van Conner, membre fondateur et bassiste des Screaming Trees, s'est éteint à l'âge de 55 ans des suites d'une longue maladie, laissant derrière lui une œuvre monumentale qui a redéfini les contours du rock alternatif et du grunge.

Pour tout amateur de basse qui se respecte, Van Conner représentait bien plus qu'un simple musicien de session dans l'ombre de Mark Lanegan. Il était le moteur rythmique d'un groupe qui, bien que moins médiatisé que Nirvana ou Pearl Jam, a posé les bases d'un son "heavy-psychédélique" unique, né loin du tumulte de Seattle, dans la petite ville d'Ellensburg.

Né en Californie en 1967 avant de s'installer dans l'État de Washington, Van Conner a grandi dans un environnement où la musique était omniprésente, souvent encouragé par une mère musicienne qui achetait des disques dans les vide-greniers. C’est dans le magasin de location de vidéos familial que les frères Conner — Van à la basse et Gary Lee à la guitare — ont commencé à forger leur propre univers sonore avec le batteur Mark Pickerel.

En 1985, avec l'arrivée de Mark Lanegan au chant, les Screaming Trees voient le jour. Dès les premiers albums comme Clairvoyance ou Even If and Especially When, le jeu de Van se démarque. Contrairement aux lignes de basse punk très droites de l'époque, Van injecte des nuances psychédéliques et des glissandi qui rappellent parfois le rock garage des années 60, tout en maintenant une puissance de frappe brute.

L'analyse du matériel de Van Conner est essentielle car elle explique ce son massif et organique si particulier. Son parcours instrumental est indissociable de la marque Fender. S'il a fait ses premières armes sur des Precision Bass pour leur côté percutant, il est rapidement devenu le visage de la Fender Jazz Bass, arborant souvent un modèle noir avec une plaque de protection blanche ou en écaille de tortue. Ce choix n'était pas uniquement esthétique : la Jazz Bass lui permettait d'obtenir cette définition précise dans les médiums-aigus, indispensable pour que ses lignes ne soient pas noyées sous les vagues de distorsion de la guitare de son frère Gary Lee.

Cette quête de puissance se retrouvait également dans son système d'amplification. Pour faire face à un mur de guitares envahissant, Van s'appuyait sur des têtes d'ampli à haute puissance couplées à d'imposants baffles 8x10. Son grain de son n'était pas une distorsion agressive, mais plutôt un « growl » naturel et chaleureux qui donnait une véritable assise physique aux compositions. Enfin, son identité sonore passait par un jeu au médiator caractérisé par une attaque lourde et franche. Ce toucher particulier insufflait une dynamique irrésistible à des titres comme « Nearly Lost You » ou « Shadow of the Season », Van sachant parfaitement moduler son intensité pour laisser respirer la voix de baryton de Mark Lanegan ou, au contraire, dresser un mur de son impénétrable.

Les Screaming Trees étaient réputés pour leurs tensions internes légendaires, souvent entre les deux frères Conner et Lanegan. Paradoxalement, cette friction est ce qui a propulsé leurs albums les plus emblématiques.

Sur l'album culte Sweet Oblivion (1992), Van Conner livre une performance magistrale. Sa ligne de basse sur "Dollar Bill" est un modèle de retenue mélodique, tandis que sur "Nearly Lost You", il verrouille le rythme avec une précision métronomique. Avec l'arrivée de Barrett Martin à la batterie sur cet album, Van a trouvé le partenaire idéal pour former l'une des sections rythmiques les plus puissantes du Seattle Sound.

Van Conner n'était pas qu'un bassiste de complément. C'était un auteur-compositeur et multi-instrumentiste accompli.

  • Solomon Grundy : En 1990, il fonde ce projet solo où il passe au chant et à la guitare. L'album éponyme montre une facette plus mélancolique et mélodique de son talent.

  • VALIS : Après la séparation des Screaming Trees en 2000, Van a continué à explorer le rock stoner et psychédélique avec VALIS, un projet plus expérimental qui lui permettait de pousser ses explorations sonores encore plus loin.

  • Dinosaur Jr. : Anecdote intéressante pour les fans : Van a brièvement tourné avec Dinosaur Jr. à la fin des années 80, remplaçant Lou Barlow, prouvant sa capacité à s'adapter aux univers les plus exigeants de la scène alternative.

Les dernières années de Van ont été marquées par des problèmes de santé difficiles, incluant un coma en 2021 dont il s'était miraculeusement réveillé, avant de succomber à une pneumonie en janvier 2023.

Que reste-t-il de Van Conner pour nous, bassistes ? Il nous reste la leçon d'un musicien qui n'a jamais cherché la virtuosité gratuite, mais qui a compris que la basse est le ciment émotionnel d'un morceau. Il a prouvé que l'on peut être massif sans être sourd, et mélodique sans être envahissant.

Chaque fois que vous brancherez votre Jazz Bass avec un léger overdrive pour jouer un riff de Dust ou de Sweet Oblivion, vous rendrez hommage à ce géant qui, depuis Ellensburg, a aidé à changer la face du rock moderne.

Repose en paix, Van. Ton groove continue de résonner à travers les arbres.

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