Simon H. Fell, les frontières du son (1959-2020)

Publié le 13 janvier 2026 à 08:01

En ce 13 janvier, le monde de la musique créative marque l'anniversaire de la naissance de Simon H. Fell (1959–2020). Pour tout bassiste s’intéressant aux frontières du son, Fell n’est pas seulement un nom dans une discographie de jazz ; il est une figure de proue qui a redéfini le rôle de la contrebasse, la transformant en un laboratoire de synthèse entre le free jazz, la musique sérielle et l'improvisation radicale.

Originaire de Dewsbury, dans le Yorkshire, Simon Fell n'a pas commencé par la contrebasse par vocation mystique, mais par opportunisme pragmatique. À l’âge de 15 ans, il apprend que l’orchestre de son école possède une contrebasse mais personne pour en jouer. Déjà attiré par la basse électrique et la musique rock, il saisit l'instrument. Ce qui n’était au départ qu'un moyen de rejoindre un ensemble est devenu une obsession de vie.

Il étudie sous la direction de Peter Leah et se perfectionne au Huddersfield Polytechnic. Dès ses 16 ans, il joue professionnellement dans des clubs de cabaret, forgeant une technique solide et une endurance à toute épreuve, des qualités qui allaient devenir le socle de ses explorations futures les plus extrêmes.

Simon H. Fell était un bassiste d'une puissance physique impressionnante, mais son jeu ne se limitait jamais à la simple démonstration de force. Son style se distinguait avant tout par une utilisation révolutionnaire de l’archet, qu'il concevait comme un véritable générateur de textures. En fuyant les sons "propres" de l'académisme, il explorait les harmoniques suraiguës, les sons multiphoniques et les pressions d'archet extrêmes pour créer des paysages sonores évoquant la musique électronique.

Parallèlement, son jeu en pizzicato, d'une clarté percutante inspirée par des géants comme Charles Mingus, possédait une attaque qui lui permettait de percer à travers des ensembles massifs ou des batteries explosives, notamment dans son trio légendaire avec Paul Hession et Alan Wilkinson. Enfin, il pratiquait régulièrement l'extension de l'instrument par l'usage d'objets et de préparations, altérant radicalement le timbre des cordes pour transformer sa contrebasse en une percussion géante ou un véritable synthétiseur acoustique.

[Image de Simon H. Fell jouant de la contrebasse avec un archet]

En 1983, Fell fonde son propre label, Bruce's Fingers. C’est ici qu’il publie ses œuvres les plus ambitieuses, notamment sa série de "Compilations" (Compilation I à IV). Ces œuvres sont des monuments de la musique du XXe siècle, où il mêle des sections de big band de jazz, des quatuors à cordes contemporains et des improvisateurs libres.

Pour Fell, la basse était le centre de gravité de ces structures complexes. Il parvenait à maintenir une cohésion rythmique tout en naviguant dans des partitions aux notations graphiques ou sérielles extrêmement denses.

Bien qu'il ait occasionnellement utilisé la basse électrique, notamment avec des effets de distorsion pour des projets plus bruitistes comme Frankenstein, Simon H. Fell restait avant tout un puriste de la contrebasse acoustique augmentée par la pensée moderne. Pour atteindre cet idéal sonore, il privilégiait une contrebasse de belle facture dotée d'une action de cordes relativement haute, une exigence technique lui permettant d'obtenir une résonance maximale et une projection physique capable de rivaliser avec la puissance des saxophones les plus impétueux. Sa recherche constante d'équilibre le poussait à tester sans cesse de nombreuses combinaisons de cordes afin de trouver le compromis parfait entre la tension indispensable au travail de l'archet et la souplesse nécessaire aux envolées de free jazz ultra-rapides. En concert, Fell visait une transparence absolue ; il s'appuyait sur des cellules de haute précision, comme les modèles Underwood ou Realist, couplées à des amplificateurs au rendu neutre pour ne jamais dénaturer le grain boisé profond de son instrument.

Au-delà de ses performances, Simon H. Fell était un chercheur. Il a obtenu un doctorat en 2017, portant sur l'analyse de la musique improvisée britannique. Cette double casquette de théoricien et de praticien fait de lui une référence incontournable pour les bassistes qui souhaitent comprendre comment l'improvisation peut être structurée sans perdre sa liberté.

Il nous a quittés en juin 2020, laissant derrière lui une œuvre monumentale. Écouter Simon H. Fell, c'est accepter que la basse n'est pas seulement là pour "tenir le temps", mais qu'elle est un outil de création totale, capable d'exprimer aussi bien la violence que la fragilité.

Trois albums essentiels pour découvrir sa basse :

  1. Hession / Wilkinson / FellThe Horrors of Darmstadt : Pour comprendre la puissance brute du trio.

  2. IST (Improvising String Trio)Anagrams to Avoid : Pour la finesse des textures et le travail sur les cordes.

  3. Simon H. FellCompilation III : Pour voir le bassiste au cœur d'un chaos orchestré de main de maître.

En ce jour anniversaire, nous vous invitons à redécouvrir ce géant. Montez le volume, et laissez vibrer les cordes de Simon H. Fell.

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