Vingt-sept ans, une Sadowsky entre les mains et une famille d’harmonicistes dans le rétroviseur. Né à Forbach, biberonné au blues, passé par la tarentelle sicilienne et le jazz fusion, Luca Careddu fait aujourd’hui rugir le swamp rock de Creedence Clearwater Revival avec The Clearwaters, un tribute qui a aligné autour de quatre-vingt-dix dates cette année. Il est venu frapper à la porte de Grave Basse au culot, et il a bien fait. Au menu : l’oreille avant le solfège, un Ampeg 8x10 bien trop lourd, un endorsement de médiators pour un bassiste qui joue aux doigts, Gary Thain, le graal de la compression et l’intelligence artificielle.
Une basse chez les harmonicistes
Luca, tu as grandi dans une famille de musiciens. Comment la basse est-elle arrivée chez toi ?
Mon père et mon frère sont tous les deux harmonicistes, et j’ai été bercé très tôt par la musique d’outre-Atlantique, le blues, le jazz. Chez nous, il n’y avait que de l’harmonica, alors entre les deux instruments, il y avait un sacré fossé ! Mon père m’emmenait souvent chez un ami de son groupe, un guitariste et grand collectionneur qui avait une quinzaine d’instruments dans son salon. Parmi toutes ces guitares, il y avait une basse, une Gibson en forme de SG, et c’est vers elle que je suis allé tout de suite. Mon père m’a demandé si j’avais bien compris que ce n’était pas une guitare. J’avais très bien compris : c’était ça que je voulais. Je m’y suis mis vers neuf ans et je ne l’ai plus jamais lâchée.
Tu as appris comment ?
Tout à l’oreille, depuis le début. Ce n’est que ces dernières années que je me suis rapproché d’autres bassistes qui lisent la musique, pour apprendre le solfège et la théorie. Mais je viens de l’oreille, c’est vraiment ma façon d’aborder l’instrument.
Du blues au jazz fusion, en passant par la tarentelle
Quel est ton style de prédilection ?
À la base, je viens du blues. Pas le vieux blues du Delta, plutôt un blues qui tire vers le jazz rock. Mon père m’a beaucoup fait écouter l’harmoniciste Mark Ford et son frère, le guitariste Robben Ford. Il est né en 1961, il a vécu les années 70 de plein fouet et il a une énorme culture musicale. Il m’a toujours expliqué qu’il y avait des styles pour tout le monde et que rien ne se ressemblait. Blues, jazz, rock, hard rock, tout ça a toujours été ma tasse de thé, je crois que je l’avais dans le sang. Au fil des années, j’ai pris un virage vers le jazz, le jazz rock et le jazz fusion, et c’est dans ce registre que je me suis vraiment perfectionné. Mais je reviens toujours à mes racines blues.
Ton tout premier groupe n’avait pourtant rien de bluesy…
Non ! C’était une formation de tarentelle sicilienne, j’avais treize ans. Je peux te dire que la basse, là-dedans, n’est pas de tout repos. C’était un sacré exercice, et c’est sans doute ce qui m’a donné cette patte un peu mélodieuse. Ensuite, j’ai enchaîné les groupes de jazz, de jazz rock et de jazz fusion. Le dernier en date, Big Nuts, une formation de jazz fusion lorraine, s’est séparé il y a quelques mois. Il fut aussi un temps où j’étais musicien de studio pour d’autres artistes.
The Clearwaters, le swamp rock en héritage
Aujourd’hui, ton projet principal, c’est The Clearwaters. D’où est venue l’idée d’un tribute à Creedence Clearwater Revival ?
De ma voiture ! Les playlists tournent en automatique, et à force d’entendre passer Creedence, je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucun morceau à jeter. « Fortunate Son », « Bad Moon Rising »… tout est bon, et c’est un vrai plaisir à jouer. J’ai proposé l’idée à des collègues musiciens et ça a pris tout de suite.
Creedence, c’est une génération entière, et le public répond toujours présent. C’est assez bluffant.
Il y a vraiment un public pour ça. On a lancé le projet il y a environ un an et demi. Au début, on bookait les dates nous-mêmes, il faut bien commencer quelque part. Puis on a signé avec une boîte de production, et cette année, on a tourné autour de quatre-vingt-dix dates, un peu partout en France et en Europe, avec d’autres qui sont encore en train de se caler. On a aussi été sélectionnés parmi les cinq tributes officiels européens. Je suis vraiment content de ce projet : on peut aller loin, et ce sont de très bons gars, de vrais bons zicos.
Sur quel genre de scènes peut-on vous voir ?
Aujourd’hui, on essaie de laisser de côté les petites structures, les bars, pour nous concentrer sur les festivals. Quitte à faire moins de dates, on préfère de belles scènes et garder un vrai niveau de professionnalisme. En août, par exemple, on a joué au festival Blues in Haut-Anjou, à Château-Gontier-sur-Mayenne, et ça a été une belle réussite. J’accompagne aussi régulièrement des musiciens américains de passage, comme le bluesman de Nashville Bart Ryan.
Et sur scène, vous ne laissez rien au hasard côté look…
On a la chance d’avoir à Nancy une immense friperie spécialisée dans les vêtements et les objets made in USA, où l’on trouve vraiment de tout, jusqu’aux Levi’s des années 70. On a monté un partenariat avec eux : ils nous habillent quand on part en festival ou en concert.
Semelles compensées, pattes d’eph et cols pelle à tarte, donc ?
(rires) Les chemises de toutes les couleurs, les bandanas… On a tout ce qui va avec. On a même les Pontiac de temps en temps !
Une histoire de rencontres
Comment s’est constituée l’équipe ?
Je connaissais Cédric Bielitz depuis longtemps, parce qu’il joue dans un groupe avec mon frère. Cédric est intermittent du spectacle, guitariste de rock et de country, et un très bon guitariste country d’ailleurs. Quand je lui ai parlé de monter un tribute à Creedence, il était tout de suite partant : Creedence touche à ses racines country, blues et swamp rock, ça a matché immédiatement. Ensuite, on a cherché un batteur et on a contacté Nicolas Kieffer, lui aussi intermittent, reconnu à l’échelle européenne et professeur de batterie à la MAI de Nancy. C’est un musicien qui a joué avec énormément de monde. Comme il a au moins une trentaine de formations derrière lui, il n’est pas toujours disponible : on travaille donc avec plusieurs batteurs, mais Nico reste le batteur principal du groupe.
Et la boîte de production qui vous trouve vos dates ?
C’est Nicolas qui nous a mis sur le coup. Il a un carnet d’adresses bien rempli et il travaille avec Nemrod Production, une société installée dans les Vosges. Il nous a demandé si ça nous intéresserait d’y entrer pour faire connaître le projet, et évidemment, on a dit oui. Nemrod s’est un peu spécialisée dans les tributes : il y a Phoenix 66 pour Johnny Hallyday, qui est passé par le Bataclan, Autour de France pour France Gall, Entre-D’eux pour Céline Dion, mais aussi des artistes partenaires comme Bart Ryan. Ça prend de l’ampleur, et la prod nous aide beaucoup à évoluer. On est aussi en contact avec d’autres producteurs qui peuvent nous faire voir plus loin.
Retrouver le son de Stu Cook, sans le frigo
Pour coller au son de l’époque, tu t’es imposé les contraintes du matériel vintage ?
C’est assez drôle, parce que je venais du jazz et que j’avais un setup très jazzeux : un baffle Markbass Traveler en 2x12 avec une tête Little Mark III. Pas du tout pensé pour ce son-là. J’ai essayé pas mal d’engins sans retrouver le son de l’époque. Sur certains lives, Stu Cook, le bassiste de Creedence, joue devant des murs d’amplis de trois ou quatre mètres de haut, et je me demandais comment ils faisaient. J’ai même acheté un Ampeg SVT 8x10, le fameux « frigo ». Mais c’était très lourd, et franchement, ça ne me convenait pas.
Sacrée armoire, en effet. Qu’est-ce qui t’a sauvé ?
La Darkglass Anagram. C’est une pédale extraordinaire quand tu prends le temps de te plonger dedans, parce que sinon, c’est une usine à gaz ! Avec différents presets et quelques connaissances, j’arrive à me rapprocher vraiment du son de l’époque. Pour le reste, j’ai un petit retour RCF et une seule basse : une Sadowsky MetroLine quatre cordes, avec un micro Jazz et un micro Precision, ce qui me permet de basculer entre les deux quand j’en ai envie. C’est tout mon setup, je n’utilise rien d’autre.
On a eu l’occasion de tester l’Anagram, et on confirme qu’elle est redoutable. Pourtant, côté compression, tu restes fidèle à une autre pédale…
L’Anagram est très numérique. Quand j’ai cherché un compresseur dedans, j’en ai trouvé d’excellents, mais je les ai comparés à ma pédale de compression, l’Origin Effects Cali76, et il n’y a pas photo. Elle s’inspire du fameux UREI 1176, un compresseur de studio mythique qu’on entend sur les disques depuis la fin des années 60 et qu’utilisent tous les grands pros. Ce grain de compression, même avec une pédale hors de prix, tu ne le retrouves pas. Pour les puristes du pedalboard, c’est un peu le graal. Je l’ai utilisée très longtemps toute seule, sans aucune autre pédale. Et si un jour tu fais un dossier sur la compression, tu ne peux pas passer à côté !
Message reçu. Tu restes donc plutôt minimaliste ?
J’essaie de rester le plus transparent possible. Ce sont surtout les doigts qui font le son, et quand tu as de bons doigts, normalement, il n’y a pas de problème. Les pédales peuvent apporter quelque chose, bien sûr, mais tout part de là.
Endorsé par une marque de médiators, mais aux doigts
Petite curiosité : tu es endorsé par Plick The Pick, le fabricant italien de médiators ergonomiques. Pour un bassiste qui joue aux doigts, avoue que c’est savoureux.
(rires) Je n’ai jamais joué au médiator ! Je joue essentiellement aux doigts. Mais c’est la marque qui a bien voulu m’endorser à l’époque, et je n’ai pas démarché ailleurs. Ça me permet d’avoir des médiators ergonomiques sous la main, et si cette interview leur donne un peu de lumière, tant mieux. Je reste fidèle à Plick The Pick.
L’oreille d’abord
Un jeune veut se mettre à la basse. Qu’est-ce que tu lui conseilles ?
De ne pas se jeter directement sur le solfège, mais de faire d’abord travailler son oreille. D’écouter tous les styles, y compris ceux qui ne lui plaisent pas, parce que c’est souvent dans ces musiques-là qu’on a le plus de mal à rentrer dans le morceau. Ne pas s’arrêter à la musique qu’on aime, c’est essentiel. Ensuite, se perfectionner en apprenant les notes, les gammes, c’est toujours un plus. Mais d’abord l’oreille : apprendre à écouter, et surtout à écouter les silences. Le reste devrait venir tout seul. Écoutez tout, vraiment tout.
Tu t’es appliqué la recette ?
Oui. J’ai même eu une période de six mois où je n’ai joué que du rap, alors que je n’en viens pas du tout. Pas le rap avec des basses électroniques, plutôt les vieux morceaux où il y a encore de la vraie basse. Ça m’a construit, ça m’a donné une autre oreille et d’autres trajets sur le manche. Aujourd’hui, avec Creedence, j’ajoute des trajets country à mes trajets jazz et blues. Tout ça forme un cocktail qui me rend plus créatif, plus rapide, plus technique.
Un bassiste à écouter absolument ?
Il y en a un des années 70 que je recommande à tous les débutants : Gary Thain, le bassiste d’Uriah Heep, un groupe qui jouait dans la même cour que Deep Purple ou Led Zeppelin. C’est avec lui que je me suis vraiment perfectionné. C’est un bassiste très mélodieux, qui vaut le détour si on veut apprendre à faire chanter sa ligne. Son histoire est tragique : il a pris une violente décharge électrique sur scène à Dallas, en septembre 1974, il a quitté le groupe début 1975 et il est mort d’une overdose en décembre de la même année, à 27 ans. Il fait partie du club des 27.
Il y a une petite histoire qui me tient à cœur. Avant Uriah Heep, il jouait dans The New Nadir, et on m’a raconté que le groupe s’était produit un temps à Saint-Avold, à deux pas de chez nous. Gary Thain a d’ailleurs cosigné « Sweet Lorraine » avec Uriah Heep. Je n’ai aucune preuve qu’il y ait un rapport, mais j’aime bien y penser.
Et en dehors de lui ?
Il faut écouter Marcus Miller à fond, Victor Wooten, Stanley Clarke, Jack Bruce, et bien sûr Jaco Pastorius. Ce sont les références, il faut passer par là pour avoir cette culture. Après, il y en a tellement de bons que c’est très vaste.
Virtuoses des réseaux et intelligence artificielle
Que penses-tu de la nouvelle vague de bassistes ultra-démonstratifs qui explosent sur les réseaux sociaux ?
Techniquement, cette génération est complètement folle. Mais ils n’ont rien inventé : l’histoire s’est écrite entre les années 50 et le début des années 80, c’était le vrai big bang musical. Et malgré mon âge, la surenchère technique commence à me fatiguer. Au bout d’un moment, il n’y a plus d’âme dans le morceau. C’est pour ça que je reviens à la simplicité. Un silence, à la basse, à la guitare ou à n’importe quel instrument, est parfois plus important que toute la technique que tu peux apporter à un morceau.
La technique a son importance, bien sûr. Mais pour moi, la basse est avant tout le rouleau compresseur du groupe : avec la batterie, elle doit dérouler le tapis rouge pour que les autres puissent faire leur boulot. Ça a mis des années à rentrer dans ma tête, parce qu’au début, moi aussi, j’étais un fou de technique. Mais la technique n’est pas forcément ce qu’il y a de plus difficile. Le plus dur, c’est de servir le morceau, et tout le monde n’y arrive pas. Une fois que tu as compris cette philosophie, tu peux déplacer des montagnes. Cela dit, il faut qu’il y ait encore des jeunes comme ça, il faut que ça perdure. Ça apporte quelque chose.
Tu fais pourtant partie de cette génération. Et l’arrivée de l’IA dans la musique, tu en penses quoi ?
À petite dose, pourquoi pas. Pour composer des morceaux, je ne trouve pas ça top. Pour améliorer, sur une touche vraiment infime, je ne dis pas non. Ce qui commence à devenir lassant, ce sont les affiches générées par IA qu’on voit partout. J’en fais aussi, je l’avoue, mais c’est de plus en plus mal vu dans le milieu, qui préfère que ce soit confié à des gens dont c’est le métier. Si on était mieux payés sur nos dates, on engagerait ces personnes-là sans hésiter. Et puis ça manque d’authenticité : quand on voit les affiches et les sons de l’époque, ils n’avaient pas besoin d’IA pour casser la baraque. Je pense qu’il faut retrouver cet esprit-là. Mais il faut aussi vivre avec son temps, et l’IA en fait partie.
Quand tu parles de petite dose, tu penses à la création, à la production ?
Je pense que certains studios doivent l’utiliser pour peaufiner, et ça, je peux le comprendre. Mais pas pour apporter un effet à une voix ou à un instrument : là, je ne suis pas d’accord. Il faut garder le grain authentique, d’autant que l’IA s’entend de plus en plus. Il faut savoir l’utiliser, et pas avec n’importe quoi.
Ni par n’importe qui ?
Exactement. Ceux qui s’en servent au quotidien pour leur travail ou pour s’amuser, je n’y vois pas d’inconvénient, je l’utilise moi aussi. J’étais bien content de l’avoir pour rédiger mes CV ! Mais dans le domaine musical, moins il y en a, mieux c’est. Pour que la musique reste de la musique, il faut qu’elle reste authentique.
La scène avant tout
L’enseignement fait partie de ton activité ?
Ça m’arrive, et j’en ai même vécu pendant trois ans. Mais la pédagogie, ce n’est pas mon truc. Aujourd’hui, je me produis essentiellement en live, et comme musicien de studio à mes heures perdues. Et je me concentre surtout sur The Clearwaters : on est contactés par pas mal d’organisateurs de festivals, alors pourquoi aller voir ailleurs quand on a un projet qui fonctionne vraiment bien et dans lequel on peut s’investir à 100 % ?
Dernière question : pourquoi être venu frapper à la porte de Grave Basse ?
J’aime bien les portraits biographiques que vous publiez sur les musiciens, je tombe régulièrement dessus sur Facebook. Évidemment, ça me donne de la visibilité. Mais surtout, je trouve chouette que les bassistes et les musiciens puissent découvrir d’autres zicos. La musique, c’est avant tout du partage.
Pour suivre Luca Careddu et The Clearwaters
- The Clearwaters sur Facebook : page « The Clearwaters - Creedence Cover »
- Luca Careddu sur Facebook : page « Luca’s & Groove »
- La fiche The Clearwaters chez Nemrod Production
- The Clearwaters en live (vidéo YouTube)
- The Clearwaters au Festival de l’été de Stiring-Wendel (Le Républicain Lorrain, 30 juillet 2026)
- Plick The Pick, médiators ergonomiques
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