Il était l'homme élégant de la scène, celui qui tenait le grave pendant que les foules hurlaient « J'ai demandé à la lune ». Le 3 octobre 2026, Marc Éliard, alias Marco, a annoncé qu'il quittait Indochine pour prendre sa retraite. Retour sur le parcours d'un accordéoniste devenu jazzman, puis pilier rythmique du plus grand groupe pop-rock français.
L'annonce : sortir par la grande porte
Il y a des départs qui claquent et d'autres qui saluent. Celui de Marc Éliard appartient sans hésitation à la seconde catégorie. C'est par un message publié sur ses réseaux sociaux, Facebook et Instagram, que le bassiste a officialisé la nouvelle, sept mois après le dernier concert de l'Arena Tour, conclu début mars 2026 à l'Accor Arena de Paris-Bercy.
Pas d'éclat, pas de règlement de comptes : Marco remercie Nicola Sirkis, le management, ses camarades musiciens, les techniciens, les labels et les producteurs. Une sortie de musicien de métier, de ceux qui savent que la dernière note compte autant que la première. Et quelle dernière note : l'Arena Tour, lancé en janvier 2025, a enchaîné plus de 110 concerts en France, en Belgique et en Suisse, pour un total revendiqué de plus d'un million et demi de spectateurs. On a connu des pots de départ plus modestes.
Reste une question que les fans se posent déjà, et à laquelle personne n'a encore répondu officiellement à l'heure où nous écrivons ces lignes : qui tiendra la basse lors des neuf concerts exceptionnels annoncés pour accompagner la sortie de L'Arena Tour, le film, le 20 novembre 2026 ? Le groupe n'a communiqué ni sur un remplaçant, ni sur un éventuel bassiste invité. Nous mettrons cet article à jour dès que l'information sera confirmée.
Avant la basse, il y avait le soufflet
L'histoire de Marc Éliard commence loin des stades, à Machecoul, en Loire-Atlantique, entre bocage et marais breton. Et elle commence avec un instrument que l'on n'associe pas spontanément au rock new wave : l'accordéon. Le petit Marc s'y met dès l'âge de cinq ans et ne fait pas semblant. Pendant une décennie, il collectionne les prix en concours, jusqu'à ses quinze ans. C'est alors que la basse entre dans sa vie, et que le soufflet retourne dans sa housse.
On aurait tort de voir dans ce détour une simple curiosité biographique. Dix ans d'accordéon de compétition, c'est une main gauche qui a appris très tôt à penser en basses et en accords, une oreille rompue à l'harmonie, une discipline de travail que bien des bassistes de rock n'ont jamais connue. Le jeune homme ne bascule d'ailleurs pas vers les riffs de garage : il devient bassiste de jazz.
Les années jazz : Vander, Dromadaire et la contrebasse
Au début des années 1980, Marc Éliard évolue dans un monde où l'on parle walking, grilles et improvisation. Entre 1981 et 1984, il travaille aux côtés de Christian Vander, le batteur fondateur de Magma, et participe à l'enregistrement du titre « You ». Côtoyer Vander, figure tellurique de la musique française, c'est passer par une école de l'exigence rythmique dont on ne sort pas indemne. De 1983 à 1986, il joue également au sein de Dromadaire, un quartet monté avec Jean-Luc Chevalier.
C'est aussi de cette époque que date une anecdote qui en dit long sur ses priorités : Marco a raconté avoir revendu sa basse acoustique Takamine B10 pour s'offrir une contrebasse. Le geste d'un musicien qui cherche le son du jazz à la source, pas l'accessoire qui fait illusion. Ce bagage, il ne l'a jamais vraiment abandonné : en parallèle d'Indochine, il est resté bassiste des formations jazz de Yann Viet, notamment le Free Songs Trio, et a croisé la route de Mano Solo comme du chanteur Guillaume Payen.
1992 : un jazzman chez les rockeurs
Lorsque Marc Éliard rejoint Indochine en 1992, le groupe n'est pas au sommet. Les années 1980 triomphantes de « L'Aventure » et de « 3e sexe » sont derrière lui, et la décennie qui s'ouvre sera rude : changements de line-up, ventes en berne, presse souvent condescendante. Le premier album auquel il participe, Un jour dans notre vie (1993), sort dans un relatif anonymat. Suivront Wax (1996), puis la disparition de Stéphane Sirkis, frère jumeau de Nicola et guitariste du groupe, en février 1999, l'année même de Dancetaria.
Marco reste. C'est peut-être là le premier trait de caractère qu'il faut retenir : la fidélité dans les années maigres. Et quand vient la renaissance spectaculaire de 2002, avec Paradize et l'onde de choc de « J'ai demandé à la lune », il est là, sur scène, impeccable, prêt pour la deuxième vie d'Indochine. Celle des Zénith complets, puis du Stade de France, puis des stades tout court.
Au fil des années, il devient, après Nicola Sirkis lui-même, le plus ancien membre du groupe encore en activité. Il tient la basse et assure les chœurs, et s'impose comme une silhouette immédiatement reconnaissable : costume, chemise, port impeccable. Dans un groupe où le noir et l'imagerie dark sont presque une charte graphique, Marco cultivait une élégance de crooner qui le distinguait au premier regard.
Un compositeur discret
On réduit trop souvent les bassistes de groupes à leader charismatique au rôle d'exécutants. Ce serait injuste ici : Marc Éliard a cosigné des compositions sur plusieurs albums majeurs de la période dorée, de Paradize (2002) à 13 (2017), en passant par Alice & June (2005), La République des Meteors (2009) et Black City Parade (2013). Son empreinte d'arrangeur et de musicien formé à l'harmonie a donc pesé sur la couleur de disques vendus à des centaines de milliers d'exemplaires.
Le rôle ingrat et essentiel du grave chez Indochine
Être bassiste d'Indochine, c'est accepter un poste paradoxal. La musique du groupe repose sur une pulsation héritée de la new wave, souvent doublée de nappes de synthés et de basses programmées. Le bassiste n'y est pas là pour briller en solo, mais pour donner du corps, de la chair humaine, à une machine sonore de plus en plus imposante. Marco a fait ce travail pendant plus de trois décennies, devant des publics qui se comptent en centaines de milliers, avec une constance que seuls les musiciens savent vraiment mesurer.
Photo Laura Gilli
Le matériel de Marc Éliard
Disons-le d'emblée : Marco n'a jamais été un bassiste de vitrine, et la documentation précise sur son équipement reste rare. Ce qui suit est compilé à partir de propos qu'il a tenus en interview, tels que rapportés par le site spécialisé Equipboard, et de ce qui apparaît sur les photos de scène. Nous distinguons volontairement les deux.
Les basses
L'instrument le plus révélateur de son approche scénique avec Indochine est sans doute la Sandberg TerraBass, le modèle signature d'Oliver Riedel, bassiste de Rammstein. Marco a expliqué la jouer avec le groupe accordée en Si-Mi-La-Ré (BEAD), autrement dit les quatre cordes graves d'une cinq cordes sur un manche de quatre. Le choix est loin d'être anodin : il permet de descendre dans l'infra-grave qu'exigent les productions modernes du groupe, gonflées aux synthés, tout en gardant le confort et l'espacement d'une quatre cordes. Que ce jazzman de formation ait adopté une basse pensée pour le métal industriel allemand résume assez bien le pragmatisme du personnage : l'outil doit servir la musique, pas l'étiquette.
Sur les photos, on le voit aussi avec une Gibson Thunderbird IV, la reine du grave rond et charnu à la tête en « reverse », ainsi qu'avec une Lakland USA 44-60, l'interprétation haut de gamme du Jazz Bass par la marque de Chicago. Le Jazz Bass, justement, il en parle comme d'une époque à part entière : Marco évoque volontiers sa « période Jazz Bass ».
Et puis il y a l'histoire de la Fender Precision de 1966, qui fera frémir tous les collectionneurs qui nous lisent. Marco a raconté l'avoir acquise, puis transformée en fretless en lui retirant ses frettes et en lui ajoutant des micros. Une décision qu'il a lui-même fini par regretter. Qui, parmi les bassistes des années 1970 et 1980, n'a pas un jour sacrifié un instrument aujourd'hui hors de prix sur l'autel d'une envie de son ? Au moins Marco a-t-il l'honnêteté de le reconnaître.
Amplification et effets
Côté amplification, Marc Éliard a déclaré utiliser l'Ampeg SVT, la tête à lampes qui a défini le son de la basse rock depuis la fin des années 1960, et que l'on retrouve en version SVT-CL Classic dans les recensements de son matériel. Un choix d'une parfaite cohérence : quand on doit remplir une arène, le grognement chaud et la réserve de puissance de l'SVT restent une valeur sûre. Le modèle exact des baffles associés n'est en revanche pas documenté de manière fiable, et nous préférons ne pas l'inventer.
Au pied, il a cité deux classiques jaunes et verts de chez Boss : l'OD-1 OverDrive, pour salir le son quand le morceau le demande, et ce qu'il décrit comme « l'incontournable » octaver de la marque, très vraisemblablement l'OC-2, pédale qui a servi à épaissir le grave d'innombrables lignes new wave et pop.
Photo Laura Gilli
Ce qu'il laisse
Trente-quatre ans, c'est plus que la durée de vie de la plupart des groupes de rock, Indochine excepté. Marc Éliard aura connu les salles à moitié vides des années 1990 et les stades pleins à craquer des années 2010 et 2020, la mort d'un membre fondateur et la résurrection d'un groupe que beaucoup avaient enterré trop vite. À travers tout cela, il a tenu son poste avec la constance de ceux qui savent que la basse est d'abord un instrument de service.
Il part en ayant gardé sa classe intacte, comme ses costumes de scène : sans un faux pli. Pour un musicien passé par l'accordéon de concours, le jazz et l'école Vander avant d'arpenter les plus grandes scènes de France, le mot retraite sonne moins comme une fin que comme une coda bien placée. Merci, Marco.
Gravebasse · Article mis à jour au 4 octobre 2026. Indochine n'a pas encore communiqué sur l'identité du bassiste pour les concerts de novembre et décembre 2026.
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