Pour gravebasse.com, il était impensable de ne pas consacrer un dossier exhaustif à l'une des figures les plus fascinantes, versatiles et redoutables de la basse : Madame Rhonda Smith.
Que l'on parle de funk incandescent, de jazz-fusion tentaculaire, de rock instrumental ébouriffant ou de R&B sophistiqué, le nom de Rhonda Smith résonne avec une autorité incontestable. Véritable force de la nature, dotée d'une technique irréprochable et d'un sens de la pulsation absolu, elle a su s'imposer sur les scènes du monde entier. Dans ce récit biographique complet, rédigé avec le plus grand soin, nous allons décortiquer le parcours hors norme de cette musicienne. De ses premiers pas au Canada jusqu'à son intronisation dans la cour des miracles de Prince, de ses tournées mondiales aux côtés du regretté Jeff Beck jusqu'à ses projets solo et ses choix de matériel (Basses PRS, amplis Aguilar, pedalboards complexes), préparez-vous à une immersion totale dans l'univers d'une icône de la quatre cordes.
De la Nouvelle-Écosse à l'Effervescence Montréalaise
L'histoire de Rhonda Smith est d'abord celle d'un environnement propice, transformé par un sens aigu de la détermination. Elle voit le jour sur la côte est du Canada, à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Très tôt, sa famille décide de s'installer à Montréal, une métropole vibrante, réputée à l'échelle mondiale pour son cosmopolitisme, sa culture francophone et, surtout, sa scène jazz bouillonnante. Issue d'une lignée intrinsèquement musicale, la jeune Rhonda grandit dans un foyer où la musique agit comme un ciment familial. Sa mère, passionnée de jazz, passe son temps à jouer des riffs au piano, berçant le quotidien des enfants de sonorités riches, de modulations complexes et d'un swing omniprésent.
Encouragée à pratiquer la musique avec ses trois frères et sœurs, Rhonda s'initie d'abord à une variété d'instruments, explorant le cor baryton (un instrument à vent qui développe déjà son oreille pour les registres graves), les claviers, puis la guitare. Mais la véritable révélation survient autour de l'âge de 11 ou 12 ans, à travers un épisode classique de psychologie inversée et de rivalité fraternelle. Son frère aîné ramène une basse électrique à la maison et, commettant l'erreur fatale de tout grand frère, lui interdit formellement d'y toucher. Loin de la dissuader, cet ultimatum agit comme un puissant catalyseur. Poussée par la curiosité, la rébellion et une détermination farouche, elle s'empare de l'instrument en cachette. En autodidacte, elle découvre une connexion physique et émotionnelle immédiate avec la basse. Le défi fraternel venait de donner naissance à l'une des plus grandes bassistes de sa génération.
Refusant de se contenter de ses acquis d'autodidacte, Rhonda Smith comprend très vite que pour dominer son instrument, elle doit en maîtriser la grammaire profonde. Soucieuse d'approfondir sa compréhension théorique et sa technique, elle s'inscrit à la prestigieuse Université McGill de Montréal. Elle y suit un cursus en interprétation jazz ("Jazz Performance") tout en prenant des cours privés rigoureux de musique classique à la contrebasse.
Cette double éducation s'avérera fondamentale pour la suite de sa carrière. L'étude de la contrebasse classique lui inculque une discipline de fer concernant la posture, le doigté, la justesse et la production du son (le fameux "tone"). Parallèlement, le cursus jazz de McGill, avec ses combos et ses big bands, lui ouvre les portes de l'improvisation, de la compréhension harmonique complexe et de l'écoute active au sein d'un ensemble. Ce grand écart entre la rigidité classique et la liberté du jazz forge en elle une versatilité rare, lui permettant d'aborder la basse électrique avec une perspective d'arrangeuse autant que d'instrumentiste.
Les Premières Armes sur la Scène Locale
En marge de ses études académiques, Rhonda plonge la tête la première dans le grand bain de la scène rock montréalaise. À une époque où le milieu musical, particulièrement dans le rock, est encore largement dominé par les hommes, elle tourne au sein d'un groupe majoritairement composé de jeunes femmes. C'est l'école de la route et des clubs. Elle doit imposer son groove, prouver sa légitimité soir après soir, ce qui lui permet de se forger un caractère d'acier et de gagner le respect indéfectible de ses pairs masculins. L'environnement montréalais, extrêmement favorable à la musique live, joue un rôle crucial dans ce développement.
Son talent incontestable, alliant une précision chirurgicale à un feeling organique, attire rapidement l'attention des producteurs et des directeurs musicaux canadiens. Elle devient une musicienne de session très demandée, accompagnant les plus grands noms de la scène québécoise et canadienne francophone et anglophone, tels que Claude Dubois, Daniel Lavoie, Robert Charlebois et Joanne (ou Johannes) Blouin. Cette ascension nationale atteint un premier point culminant lorsqu'elle participe à l'album du groupe Jim Hillman and The Merlin Factor. Son travail de session sur ce disque est d'une telle qualité que l'album remporte le très convoité prix Juno (l'équivalent canadien des Grammy Awards) dans la catégorie du "Meilleur Album de Jazz Contemporain".
Cependant, après avoir conquis le marché canadien et francophone, Rhonda Smith sent qu'elle a atteint un plafond de verre. En tant que musicienne et compositrice anglophone dans un environnement majoritairement franco-canadien, elle aspire à de nouveaux défis artistiques et à une envergure internationale. Le destin, sous la forme d'une légende des percussions, va se charger de lui ouvrir les portes de l'Olympe.
L'Ère Paisley Park : Dix Ans de Groove Princier
L'Audition Qui a Changé sa Vie
Au milieu des années 90, lors d'un grand salon professionnel de la musique en Allemagne, Rhonda Smith se trouve au bon endroit au bon moment. Par un heureux hasard, elle y croise la route de la légendaire percussionniste Sheila E., une collaboratrice historique de Prince et une star internationale à part entière. Ayant eu vent par les rumeurs de l'industrie que Prince cherchait à remodeler son groupe (le New Power Generation), la bassiste saisit sa chance et remet audacieusement son dossier de presse (son "press kit") à Sheila E.. Impressionnée par l'assurance et le pedigree de Rhonda, Sheila E. fait parvenir le dossier directement au "Kid de Minneapolis".
Pendant deux longs mois, c'est le silence radio. Rhonda Smith pense alors que l'opportunité s'est évaporée. Puis, soudainement, le téléphone sonne. Prince lui-même l'invite à Paisley Park, son mythique complexe de studios dans le Minnesota, pour une audition. Loin de l'ambiance formelle à laquelle on pourrait s'attendre, l'audition se transforme rapidement en une simple "jam session" organique entre la bassiste, un batteur et Prince à la guitare. Convaincu dès les premières mesures par son assise rythmique inébranlable (son "pocket") et sa musicalité, Prince ne perd pas de temps. Le jour même, il l'installe en studio pour enregistrer des parties de basse majeures sur ce qui deviendra le titanesque triple album Emancipation (1996).
L'Exigence et la Magie du New Power Generation
S'ensuit une collaboration fusionnelle qui durera près d'une décennie (de 1996 à 2009 environ). En tant que bassiste attitrée du New Power Generation (NPG), Rhonda Smith devient la clé de voûte des fondations rythmiques de Prince. Jouer avec l'un des musiciens les plus géniaux mais aussi les plus exigeants de la planète requiert une discipline hors norme. Prince contrôlait chaque aspect de sa musique. Il exigeait de ses musiciens une capacité à s'adapter instantanément à ses moindres directives sur scène, changeant d'arrangement, de tonalité ou de tempo sur un simple regard ou un geste de la main.
Dans ce contexte très précis, le rôle de la basse tel que le concevait Prince était avant tout de soutenir l'édifice musical, d'assurer une assise funk inébranlable et de servir la chanson. "Prince était conscient de tout, il pouvait tout jouer et avait le contrôle sur tout, donc la basse devait jouer un rôle de soutien tout le temps", explique Rhonda. Rhonda Smith a su parfaitement comprendre et embrasser cette dynamique, tout en y infusant sa propre virtuosité.
Prince lui-même était un bassiste monstrueux, doté d'un "feel" phénoménal. Si, d'un point de vue purement académique, certaines de ses techniques hybrides pouvaient sembler peu orthodoxes ou "incorrectes", elles constituaient le cœur de son identité sonore unique. Côtoyer cette brillance au quotidien a profondément modifié la trajectoire de Rhonda. Lorsqu'il souhaitait une ligne de basse spécifique, Prince n'hésitait pas à prendre l'instrument pour lui montrer exactement le groove et l'intention qu'il avait en tête, l'obligeant à le reproduire instantanément et à l'intégrer à son propre vocabulaire.
L'Influence de Larry Graham et la Maîtrise du Slap
Durant ses années avec Prince, Rhonda Smith a dû perfectionner et intégrer les techniques de Larry Graham, l'inventeur du slap et idole absolue de Prince. L'analyse de ses performances live de cette époque révèle une maestria totale. Prenez par exemple l'interprétation monumentale du morceau "Family Name" issu du live One Nite Alone... Live! (2002). Sur ce titre, elle livre une démonstration magistrale de funk : elle alterne avec une fluidité déconcertante entre un jeu aux doigts profond, des techniques de slap lourdes et des pops percussifs, des accords dans le registre aigu, et culmine dans un solo saturé endiablé où elle livre un duel de questions/réponses avec la guitare de Prince, le tout en assurant des harmonies vocales impeccables.
Cette décennie de travail acharné à Paisley Park, marquée par des tournées gigantesques comme la fameuse tournée Musicology en 2004 (88 dates à guichets fermés devant plus de 1,4 million de spectateurs), a transformé Rhonda Smith. De talentueuse musicienne de studio canadienne, elle est devenue une star internationale de la basse, une référence incontournable de la musique funk et pop.
L'Odyssée Rock et Fusion aux Côtés de Jeff Beck
De l'Encadrement Princier à la Liberté Beckienne
Toutes les bonnes choses ont une fin, ou du moins connaissent des pauses. En 2010, alors que Prince observe une période de retrait de la scène, Rhonda Smith reçoit un appel inattendu du batteur Narada Michael Walden. Ce dernier lui propose de rejoindre le groupe du légendaire guitariste britannique Jeff Beck. Incertaine des plans futurs de Prince à ce moment-là, elle accepte cette nouvelle aventure. Quelque temps plus tard, lorsque Prince la rappelle pour reprendre la route, elle doit décliner l'offre, s'étant déjà engagée avec Beck. C'est le début d'une collaboration fusionnelle qui durera plus d'une décennie, jusqu'au décès tragique du guitariste en 2023.
Passer de l'univers de Prince à celui de Jeff Beck représente un changement de paradigme sismique pour un bassiste. Là où Prince exigeait un contrôle absolu et assignait à la basse un rôle strictement défini de maintien du groove R&B/Funk, Jeff Beck évoluait dans un univers instrumental orienté vers le rock progressif, le blues écorché et le jazz-fusion. Avec Beck, la donne est différente : il offre une liberté d'expression bien plus vaste à ses musiciens. "Jeff vous laissait prendre des libertés. C'était plus un concert de rock et de fusion, donc il y avait de la place pour s'étendre", témoigne Rhonda. Si elle faisait une erreur, il n'hésitait pas à le lui dire, mais il accordait une confiance aveugle aux musiciens qu'il avait soigneusement choisis.
Une Connexion Organique "Peau sur Corde"
La synergie rythmique entre Jeff Beck et Rhonda Smith s'est révélée particulièrement puissante en raison de leur approche très physique et similaire de l'instrument. Le trait d'union entre ces deux virtuoses ? L'absence totale de médiator. Tous deux privilégiaient le contact direct, charnel, de la peau sur les cordes. Cette philosophie commune de l'attaque, du contrôle de la dynamique et du micro-timing a permis à la section rythmique de suivre avec une précision redoutable les moindres inflexions, les murmures et les envolées lyriques stridentes de la Stratocaster de Beck.
Le niveau technique et l'expressivité de Jeff Beck étaient tels que Rhonda Smith a un jour avoué, avec beaucoup d'humilité, qu'elle devait parfois s'efforcer de ne pas écouter les solos du guitariste sur scène pour ne pas perdre sa propre concentration, tant sa brillance pouvait être distrayante. Elle préférait étudier son génie tranquillement chez elle ou dans son studio.
Sur des enregistrements comme l'album Live+ (2015) ou ses apparitions au Hollywood Bowl, on l'entend ancrer des morceaux complexes avec une autorité stupéfiante. Sur le redoutable "Rice Pudding", elle propulse l'arrangement avec une ligne lourde et synchrone, chargée d'adrénaline. Sur "Morning Dew", elle agit comme l'ancre émotionnelle des couplets, guidant subtilement la montée en puissance dynamique de la chanson.
Lorsqu'il s'est agi de prendre la suite de l'illustre série de bassistes ayant accompagné Beck (à l'instar de Tal Wilkenfeld ou Pino Palladino), Rhonda Smith a fait le choix de respecter l'héritage de ses prédécesseurs tout en y imposant son autorité sonore massive. C'est donc tout naturellement qu'elle a tenu la basse lors des magnifiques concerts hommages rendus à Jeff Beck au Royal Albert Hall en mai 2023, honorant la mémoire d'un mentor et d'un ami.
Sororité Musicale et Collaborations Majuscules
Si son travail de sidewoman avec des figures tutélaires masculines (Prince, Jeff Beck) a massivement forgé sa notoriété auprès du grand public, Rhonda Smith s'est également investie de manière spectaculaire dans la valorisation des femmes instrumentistes, prouvant que le groove de très haut niveau n'a absolument aucun genre.
Le Supergroupe C.O.E.D. (Chronicles of Every Diva)
En 2006, portée par son amitié indéfectible avec Sheila E., elle participe à la création d'un projet exceptionnel : le supergroupe 100% féminin C.O.E.D. (acronyme de Chronicles of Every Diva). L'ambition est claire : réunir la crème absolue des musiciennes de l'industrie pour un projet scénique redoutable. Ce quintette rassemble :
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Sheila E. à la batterie, aux percussions et au chant.
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Rhonda Smith à la basse.
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Kat Dyson à la guitare (autre ancienne collaboratrice de Prince).
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Cassandra O'Neal aux claviers.
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Candy Dulfer ou Mindi Abair au saxophone (intervenant souvent comme invitées spéciales).
Officiant à la croisée du funk ravageur, du rock et du jazz, le groupe a tourné avec un immense succès en Europe et au Japon (notamment au mythique Blue Note de Tokyo) entre 2007 et 2008, sortant même un single intitulé "Waters of Life". C.O.E.D. reste dans les mémoires comme un moment fort d'empowerment féminin dans le monde souvent très masculin du jazz-funk instrumental.
Le "Mosaic Project" et le Gotha du R&B
La réputation de Rhonda Smith en tant que sessionneuse d'élite l'a amenée à collaborer avec une liste étourdissante d'artistes majeurs de la scène pop, soul et jazz. Son CV inclut des sessions et des concerts avec Beyoncé, Chaka Khan, T.I., Erykah Badu, Lee Ritenour, George Clinton, Larry Graham, Patti LaBelle, Little Richard, ou encore Patrice Rushen.
L'une de ses collaborations les plus prestigieuses et saluées par la critique de ces dernières années a été sa participation au Mosaic Project: Love and Soul (sorti en 2015), un album magistral dirigé par la batteuse virtuose Terri Lyne Carrington. Ce projet ambitieux, célébrant exclusivement l'art des femmes musiciennes, a permis à Rhonda Smith de partager la section rythmique avec d'autres immenses noms de la basse comme Meshell Ndegeocello et Linda May Han Oh.
Sur ce disque aux arrangements sophistiqués, on retrouve le groove imparable de Rhonda Smith sur des titres accompagnant des pointures vocales de classe mondiale :
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Sur la réinvention magnifique et estivale du standard "I'm a Fool to Want You", elle pose un groove R&B fluide sous la voix légendaire de Chaka Khan.
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Elle tisse une ligne pop/soul soignée sur "This Too Will Pass" avec la voix profonde et fumée de Lalah Hathaway.
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Elle brille également sur "So Good (Amazing)" avec Jaguar Wright, prouvant sa capacité à adapter son toucher aux exigences harmoniques de la neo-soul et du jazz contemporain.
Dans les Coulisses du Son : Basses, Amplis et Effets
Pour les lecteurs de gravebasse.com, la magie de Rhonda Smith ne s'arrête pas à ses notes : elle réside aussi dans son équipement, minutieusement choisi pour générer un son massif, clair et percutant. Sa quête constante de la "distorsion parfaite" et d'un bas du spectre défini s'incarne dans un rig qu'elle fait évoluer au fil des exigences de ses employeurs.
Les Armes de Prédilection : Ses Basses
Si elle est capable de faire sonner n'importe quel bout de bois équipé de cordes, son arsenal est composé d'outils bien spécifiques, sélectionnés pour répondre à des besoins distincts.
| Modèle de Basse | Contexte et Spécificités Techniques |
|---|---|
| PRS Private Stock Gary Grainger 4-String | Son instrument de prédilection en studio et sur scène ces dernières années. Ayant ressenti une évidence totale dès la première prise en main ("c'était comme du beurre entre mes mains"), elle a fait de ce modèle signature son arme principale. Conçue avec une table en érable ondé (carved figured maple) et un dos en acajou, cette basse offre 24 frettes, facilitant grandement son jeu soliste dans le registre aigu. L'électronique est redoutable : un préampli 18V puissant avec EQ 3 bandes, et deux potards de volume push/pull pour débrayer les micros (GG4) en passif, lui conférant une versatilité totale ("du très doux au très méchant"). Rhonda possède notamment de superbes modèles aux finitions "Tequila Sunrise" (son instrument fétiche à l'aspect joliment vieilli) et blanche. Elle souligne la force technologique du manche PRS, qui permet une action très basse sans aucune frise, testée sous tous les climats lors des tournées mondiales. |
| Fender American Deluxe Jazz Bass (4 cordes) | La véritable bête de somme de ses années avec Prince, qu'elle a intelligemment conservée avec Jeff Beck pour respecter l'empreinte sonore historique du groupe. Elle l'utilise principalement en mode actif, avec les deux micros enclenchés, le volume à fond et un léger boost des basses. Fait intéressant : pour s'approcher du son fretless typé Jaco Pastorius, plutôt que de changer de basse sur scène, elle coupe simplement le potard de tonalité et n'utilise que le micro chevalet de sa Jazz Bass frettée. |
| Vektor Electric Bassett (Upright) | Une magnifique contrebasse électrique qu'elle déploie sur les ballades (comme "Over the Rainbow" ou "Nessun Dorma" avec Jeff Beck) pour amener une couleur plus acoustique, organique, et utiliser un vibrato profond et tendre que seule une touche lisse peut offrir. Elle utilisait déjà ce modèle avec Prince. |
Note sur les cordes : Elle équipe ses instruments avec des cordes D'Addario et GHS Bass Boomers (notamment le tirant M3045X 45-105 utilisé sur son album Intellipop).
Bien qu'elle possède et aime jouer sur des basses 5 et 6 cordes (notamment des modèles MTD et Lakland), Rhonda privilégie presque exclusivement les modèles 4 cordes en concert. La raison est pragmatique : des directeurs musicaux comme Prince ou Lenny Kravitz préféraient la clarté visuelle et sonore d'une 4 cordes, estimant que les fréquences extrêmement basses d'une corde de Si (B) grave risquaient d'encombrer le mix et "de se mettre en travers du chemin" des autres instruments.
Amplification : De la Puissance Mesa à la Pureté Aguilar
Au niveau de l'amplification, la carrière de Rhonda Smith est marquée par deux grandes périodes.
L'ère Mesa/Boogie (Prince / Début Jeff Beck) : Durant de nombreuses années, elle fut une ambassadrice redoutable de la marque Mesa/Boogie. Pour envoyer suffisamment de pression acoustique sur de très grandes scènes, elle utilisait une combinaison complexe : une tête d'ampli M-Pulse 600 dont la sortie slave (esclave) allait nourrir une énorme tête Big Block 750. Cette montagne d'amplification propulsait des enceintes Powerhouse de différentes tailles (des 2x15 à l'époque de Prince, remplacées par des 4x10 et 2x12 pour s'adapter aux exigences du mix rock de Jeff Beck).
La révélation Aguilar : Plus récemment, sa définition personnelle du son parfait ("un bas du spectre propre et clair avec une énorme réserve de puissance") l'a conduite à adopter intégralement le matériel Aguilar. Elle déclare aujourd'hui ne jamais partir en tournée sans son ampli Aguilar, affirmant que son tone s'est grandement bonifié depuis cette transition.
| Élément | Modèle Utilisé et Contexte |
|---|---|
| Têtes d'ampli | Aguilar DB 751 (une tête hybride légendaire délivrant 750 watts). En tournée avec Jeff Beck, elle exige deux de ces têtes (une principale, une de secours) pour assurer une fiabilité totale. |
| Enceintes (Cabinets) | Aguilar 8x10 (le fameux "frigo" rock qui déplace une quantité d'air monumentale) et occasionnellement des configurations DB 412. |
Fait notable pour une artiste jouant sur de si grandes scènes, Rhonda refusait catégoriquement l'utilisation des in-ear monitors (retours intra-auriculaires) lors des tournées avec Jeff Beck, bien qu'elle les ait utilisés avec Prince et sur des plateaux télé. Son argumentation parlera à tous les bassistes : pour groover avec la guitare de Beck, elle avait besoin de ressentir physiquement la pression acoustique de son amplificateur et d'entendre toutes les nuances du son frapper directement sur la scène, sans l'isolement stérile des écouteurs.
Les Effets : Le Pedalboard, Laboratoire du Groove
Loin de se contenter d'un signal clair, Rhonda Smith a toujours embrassé l'utilisation de pédales d'effets. Son pedalboard est un outil essentiel qui lui permet de sculpter le son, de passer d'une nappe d'accompagnement discrète à un rôle de soliste lead strident.
Voici l'ossature de sa chaîne d'effets :
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Modulation de Pitch : La classique DigiTech Whammy, présente depuis ses années avec Prince, indispensable pour ses solos aigus et ses sonorités synthétiques extrêmes.
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La section MXR : Elle affectionne particulièrement cette marque, intégrant la Bass Chorus Deluxe, la Carbon Copy Deluxe Delay, une Octaver, et surtout la Bass Envelope Filter (une pédale cruciale pour obtenir les sons "quack" typiques du P-Funk et des lignes de synth-bass).
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La section Aguilar : Pour salir le son avec élégance, elle s'appuie sur la distorsion AGRO (qu'elle apprécie pour son grain très particulier) et le générateur d'octaves Octamizer.
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Wahs et Distorsions diverses : Rhonda confesse être en constante expérimentation pour trouver la "distorsion parfaite". Elle teste régulièrement diverses pédales Morley, comme la Lock Wah ou la Distortion Wah, adaptant toujours ses chaînes d'effets en fonction de l'instrument utilisé (basse électrique ou acoustique).
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La section EBS : Historiquement (notamment sur son album Intellipop), elle utilisait beaucoup les pédales suédoises EBS Bass IQ (Envelope Filter) et OctaBass.
L'Artiste Solo et sa Discographie
En dehors de son impressionnant CV de musicienne de session, Rhonda Smith est une compositrice, chanteuse et arrangeuse accomplie. Ses œuvres en solo révèlent une artiste totale, naviguant avec fluidité entre le jazz contemporain, le funk percutant, la neo-soul et l'electro-pop.
Un Aperçu de sa Discographie
Voici un tableau récapitulatif des œuvres majeures de Rhonda Smith, tant en solo qu'en tant qu'accompagnatrice essentielle.
| Année | Artiste | Titre de l'Album | Rôle / Notes |
|---|---|---|---|
| 1996 | Prince | Emancipation | Basse (sur 5 titres). Son premier enregistrement après son audition à Paisley Park. |
| 1998 | Prince | Crystal Ball | Basse. |
| 2000 | Rhonda Smith | Intellipop | Premier album solo. Met en évidence ses talents de chanteuse et de compositrice, avec des titres comme "Karamel" et "Calling To Say Goodbye". |
| 2001 | Prince | Rave Un2 the Joy Fantastic | Basse (sur 2 titres). |
| 2002 | Prince | One Nite Alone... Live! | Basse, chœurs. Un monument du live funk/jazz de Prince, où elle brille de bout en bout. |
| 2003 | Prince | Xpectation & N.E.W.S | Basse. Des albums orchestraux et instrumentaux jazz-fusion complexes. |
| 2004 | Prince | Musicology | Basse (sur 2 titres). L'album qui a relancé Prince commercialement. |
| 2006 | Rhonda Smith | RS2 | Deuxième album solo. Inclut des titres phares comme "Grind", "Sunshine" et un duo avec Fred Hammond. |
| 2015 | Terri Lyne Carrington | The Mosaic Project: Love and Soul | Basse (invitée sur 4 titres). |
| 2015 | Jeff Beck | Live+ | Basse (album enregistré lors de la tournée 2014). |
| 2021 | Rhonda Smith | Won't Come Back (Single) | Single solo et clip vidéo démontrant une approche très moderne du R&B. |
| 2022 | Rhonda Smith | Won't Come Back (Remix) (Single) | Remix avec TROY NōKA. |
L'album RS2 (2006) est souvent considéré comme son œuvre de consécration personnelle. Elle y affiche une grande maturité de composition, décrivant ce disque comme une narration à 110 %, reflétant exactement ses émotions du moment, sans filtre. Le succès critique de cet album lui a permis de cultiver sa propre identité sonore en dehors de l'ombre tutélaire de Prince.
Plus récemment, soucieuse de rester créative et pertinente, elle a relancé sa production solo avec le single puissant "Won't Come Back" fin 2021. Véritable déclaration d'amour au groove, ce titre a été suivi par un remix urbain avec le producteur TROY NōKA en 2022, confirmant son inscription dans la modernité de la production musicale.
Technique, Pédagogie et Philosophie
Pour clore ce dossier, il est essentiel d'analyser comment Rhonda Smith aborde physiquement son instrument.
Son style est particulièrement réputé pour la fluidité avec laquelle elle alterne entre le jeu aux doigts (un "fingerstyle" rapide et articulé) et les techniques de slap. L'intégration de "pops" (tirés) percussifs au beau milieu de lignes complexes aux doigts ajoute une brillance et un mordant qui surprennent constamment l'auditeur et redéfinissent le rôle rythmique de la basse.
Cependant, contrairement à de nombreux bassistes funk dont le pouce se recourbe naturellement (la technique traditionnelle popularisée par Larry Graham ou Flea), l'anatomie de Rhonda Smith lui donne un pouce très droit. Pour contourner cette particularité, elle a développé et perfectionné une technique redoutable de double thumbing (frappe aller-retour) qu'elle appelle l'approche "top and bottom" : elle frappe la corde vers le bas avec l'extrémité de son pouce pour la première note, puis percute le dessous de la même corde lors du mouvement de retour vers le haut pour la deuxième note. En combinant cette technique de la main droite avec des hammer-ons (coulés ascendants) étouffés à la main gauche, elle est capable de créer des flux de notes percussives d'une vélocité et d'une densité rythmique ahurissantes, rappelant parfois le jeu de Victor Wooten.
Transmettre le Flambeau
Forte de ses influences historiques (Stanley Clarke, Jaco Pastorius, Geddy Lee, Chris Squire, Ray Brown, et le légendaire Ron Carter qu'elle idolâtrait dès l'âge de 12 ans), Rhonda accorde une importance capitale à la transmission de son savoir.
En dehors des scènes de stade, elle s'illustre en tant que pédagogue recherchée. Lors de ses masterclasses, ou de ses interventions en tant qu'enseignante à l'Université de Californie du Sud (USC), elle insiste lourdement sur l'importance de la théorie musicale pour les bassistes, quel que soit leur niveau. Elle a développé son propre système d'apprentissage basé sur ce qu'elle nomme les "échelles à quatre points" (four-point scales). Cette méthode permet à ses élèves de cartographier verticalement et linéairement le manche de la basse, leur donnant la liberté d'improviser en sachant toujours "quelles sont les bonnes et les mauvaises notes".
Sa philosophie de pratique personnelle est celle d'un artiste martial : la lenteur est la clé de la perfection. Elle conseille systématiquement à ses élèves de travailler lentement, même devant la télévision et sans brancher l'ampli, pour développer la mémoire musculaire. "Une technique est comme un muscle. Exécutez-la bien, puis augmentez la vitesse. Ainsi, vous la ferez correctement, au lieu de juste jouer de la bouillie de basse", martèle-t-elle.
Une Icône au Service de la Musique
Rhonda Smith n'est pas seulement "la bassiste de Prince" ou "la dernière bassiste de Jeff Beck". Si ces deux titres de gloire suffiraient amplement à graver dans le marbre la légende de beaucoup de bassistes, ils ne brossent qu'un portrait incomplet de l'artiste. Rhonda est une anomalie musicale absolue, combinant avec brio la science harmonique complexe du jazz, la puissance viscérale et électrique du rock, le groove intraitable et corporel du funk, ainsi qu'une vision artistique sans compromis.
En forçant avec talent et élégance la porte d'une industrie majoritairement masculine, depuis les clubs de jazz de Montréal jusqu'aux arènes gigantesques de la tournée mondiale Musicology, elle a pavé la voie à toute une nouvelle génération de musiciennes et de musiciens. Sa règle d'or pour réussir et durer dans l'industrie musicale reste pourtant d'une humilité et d'une simplicité désarmantes : "Soyez gentils, soyez à l'heure, et respectez la musique".
Que ce soit à travers les conseils avisés qu'elle prodigue à ses élèves, les compositions R&B de ses projets solos, ou ses envolées féroces sur le manche en érable de sa PRS, Rhonda Smith continue chaque jour d'écrire l'Histoire de la basse électrique. Une histoire dictée par une loi immuable que tout lecteur de gravebasse.com comprendra : celle du Groove, souverain et inaltérable.
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