Il y a des bassistes qui choisissent la fretless. Et puis il y a ceux pour qui la fretless devient vite une évidence, un langage, presque une philosophie. Laëtitia Bertrand fait clairement partie de la deuxième catégorie. En véritable autodidacte partie de zéro, elle jongle aujourd'hui entre trois groupes aux univers bien distincts — du metal symphonique au prog instrumental en passant par un concept-album sur l'Égypte ancienne — avec pour fil conducteur une basse au son chaud qu'on reconnaîtrait entre mille. Entre ses BirdBasses, sa Wal MK2 de 1989 et sa Bongo 6 cordes, elle nous parle de Colin Edwin (son grand héros méconnu), de la scène metal prog en France, et de ce moment où une ligne de basse du Roi Lion s'est retrouvée dans un album de power metal. On vous avait dit que c'était fun:-)
Salut Laëtitia, est-ce que tu peux te présenter et nous en dire un peu plus sur toi ?
J'ai commencé la basse quand j’avais une quinzaine d'années, dans ma chambre, en faisant des reprises sur Tux Guitar — la version Linux de Guitar Pro. C'est en écoutant Pink Floyd, mais aussi Dire Strait ou James Blunt, que j’ai eu envie d’apprendre à jouer ce magnifique instrument : grâce à ces groupes, j'ai réalisé ce que la basse apportait — cette vibration dans le ventre, ce groove qu'on ne remarque pas forcément au premier abord mais qui tient tout ensemble. Cela m’a amenée à me plonger plus profondément dans l’univers du rock progressif, notamment avec Porcupine Tree, Steven Wilson et Riverside, mais aussi du jazz, avec Marcus Miller, Avishai Cohen, Snarky Puppy ou GoGo Penguin. Tout cela m’a fait découvrir l’immense richesse de la basse, aussi bien en termes de sonorités que de techniques.
Je n'ai aucune formation académique. Tout s'est fait de manière empirique grâce à la composition, à l'écriture en tablature, et surtout au contact avec d'autres musiciens en groupe : c’est une école extraordinaire, fondée sur la sensibilité et le partage !
Et côté communauté, tu trouves des ressources pour progresser ?
Oui, et c'est précieux quand on est autodidacte. Je pense par exemple aux groupes Facebook comme “Bassistes” ou au forum Only Bass… Ou à ton site “Grave Basse”, une véritable mine de ressources ! Il y a une vraie communauté francophone bienveillante, sans jugement, où on peut poser des questions qui peuvent sembler bêtes — sur la lutherie, le jeu, le matériel — et trouver des réponses rapidement. C'est vraiment chouette. On pourrait croire que tout ça n'existe qu'en anglais, mais non, il y a une belle vie du côté francophone.
Et si tu nous parlais des groupes avec lesquels tu joues actuellement ?
J'en ai trois actifs en ce moment. Le premier, c'est Talvienkeli, que j'ai intégré fin 2012, et qui a pas mal évolué dans son style musical. Notre EP Blooming (2014) et notre premier album Hybris (2017) mêlent metal progressif et metal symphonique avec chant lyrique, dans l'héritage de Nightwish ou Epica, alors que notre dernier album, In a World Full of Clouds (2023), propose un metal progressif plus moderne, avec un chant rock et moins d'orchestrations, dans la lignée de Haken ou Ne Obliviscaris. Toujours dans cette veine, on prépare actuellement un troisième album avec une nouvelle chanteuse.
Ensuite, il y a Pharnal, un groupe de rock progressif instrumental que j'ai cofondé avec mon compagnon en 2014. On s'est beaucoup inspirés de Tool, Porcupine Tree ou Steven Wilson au départ, et on ajoute petit à petit des couleurs math rock et post-rock avec des touches de jazz moderne. On a sorti un premier EP (Limbes) en 2018, et on enregistre en ce moment les démos d'un album — on espère le sortir fin 2026 ou début 2027.
Et enfin il y a Amon Sethis, un groupe de power / prog metal originaire de Grenoble que j'ai rejoint en 2018 mais qui existe depuis 2007. Le concept tourne autour d'une histoire fictive de la septième dynastie égyptienne, avec une dimension cinématographique vraiment marquée. J'y joue exclusivement en fretless — c'était un choix artistique dès le départ, pour coller à la thématique orientale et apporter un toucher plus boisé, plus organique. Ensemble, on a sorti deux albums : Nitocris, the Queen with Golden Hair (2020) et Dawn of an Apocalyptic World (2025), qu'on promeut actuellement avec pas mal de jolies dates et de festivals.
Tu as commencé sur 4 cordes et tu joues maintenant sur 6 cordes. Comment s'est faite cette progression ?
J'ai effectivement commencé sur une petite Cort 4 cordes ; mais dès que j'ai intégré un groupe de metal, la corde de Si s'est imposée, et j'ai rapidement emprunté une Ibanez 5 cordes. D’ailleurs, ma première fretless était aussi une 5 cordes, une Ibanez GWB25, le modèle Gary Willis, avec les frettes dessinées sur le manche — parfait pour travailler son oreille sans se faire de frayeur. Ce modèle m’a été inspiré par Sean Malone — Cynic, Gordian Knot — dont le son précis et moelleux m’a démontré qu’une fretless dans un contexte à la fois atmosphérique et metal, c'était possible !
C’est ensuite grâce à Pharnal, groupe dans lequel il y a souvent des solos et de l’improvisation, que je me suis tournée vers la 6 cordes, et que j’ai investi dans une Music Man Bongo 6HH.
Les gens font souvent le lien avec John Myung de Dream Theater sur la Bongo...
Oui, on me demande souvent si mon choix de jouer sur une Bongo m’a été soufflé par John Myung ! C’est un bassiste extraordinaire, mais en fait je n’écoute pas du tout Dream Theater, ce n'est vraiment pas mon univers. C’est plutôt Colin Edwin, le bassiste de Porcupine Tree, qui m’a donné envie d’investir dans une Bongo. Il a un son chaud, organique, avec un petit crunch et un groove incroyable — il fait peu de notes, mais elles sont toujours exactement là où il faut. C’est aussi lui qui m’a donné envie de me mettre à la fretless ! Je trouve qu'il est assez sous-côté, même parmi les bassistes : il est tellement discret que beaucoup ne le connaissent pas vraiment. J’adore Porcupine Tree et j'ai bien aimé leur dernier album mais sans Colin Edwin, il manque quelque chose. Ce n'est pas tout à fait pareil.
Et ça t'a amenée à la Wal aussi ?
Exactement. Grâce à sa Wal fretless, il parvient à avoir un son incroyable, aussi chaud et précis que celui de la Bongo mais avec un moelleux et des harmoniques uniques. Ce son est quasiment inimitable sans Wal. Alors c'est devenu le fantasme un peu fou, le Graal ultime. L’année dernière, j’ai eu la chance de trouver une MK2 frettée de 1989. C'est une sacrée machine de guerre ! Pour l'instant, je l'utilise surtout en studio, le temps de vraiment faire le tour de toutes ses possibilités.
Tu joues sur combien de basses aujourd'hui ?
En concert, c'est la Bongo et une fretless 6 cordes du luthier français François Payen — sa marque s’appelle BirdBasses, et elle est reconnaissable au petit oiseau en tête de manche. Je voulais une fretless plus boisée, plus chaude et plus précise que mon Ibanez GWB25, avec des médiums enveloppants et un sustain long, et si possible en 6 cordes. Pas simple ! J’ai eu un gros coup de coeur pour la F-Bass AC6 d’Alain Caron, avec un micro piézo et un micro magnétique ; et c’est en cherchant de ce côté-là que je suis tombée cette BirdBasses. Elle est inspirée de la F-Bass AC6 tout en ayant son propre caractère : je suis tombée amoureuse de cette basse, qui en plus est magnifique ! C'est une autoroute en termes de lutherie : elle est très polyvalente et elle perce super bien dans le mix.
À la maison ou en studio, j'ai aussi la Wal et une Dean Rhapsody — une 4 cordes doublées à l'octave — que je n'ai pas encore pu placer dans un projet. Dès que tu mets du délai dessus, tu as l'impression de faire du rock prog tout seul, c'est vraiment inspirant. Mais elle demande un contexte sans guitare pour vraiment s'exprimer. Et puis j'ai encore mes anciennes basses, que je suis incapable de revendre… Je suis trop attachée à leur histoire !
Et ton amplification, ton pedalboard ?
C'est aussi Colin Edwin qui m’a rendue amoureuse du growl EBS ! Je joue sur un ampli EBS Reidmar 470 et un cab EBS Classic Line 410. Sur le pedalboard, j'ai le EBS Micro Bass 3 en préampli pour retrouver mon son EBS sur n'importe quel ampli d'accueil, un compresseur Empress Bass Compressor pour rester neutre tout en boostant subtilement les médiums, le Darkglass Harmonic Booster pour faire ronronner les médiums et percer dans le mix — vraiment efficace en contexte metal — un EBS Octabass en soutien sur les lignes mélodiques, la Darkglass Alpha Omicron que j'utilise à très faible gain juste pour un léger crunch naturel, le MXR Carbon Copy que j'utilise davantage en réverb qu'en délai, et un TC Electronic Spark en boost pour les solos.
Globalement, je cherche à rester le plus proche possible du son naturel de la basse.
Est-ce que tu joues différemment selon les groupes ?
LB : Assez peu, en réalité. J'ai une identité sonore que j'essaie de garder cohérente. Ce qui change selon le groupe, c'est le degré d’expérimentation. Dans Talvienkeli ou Amon Sethis, les compositions sont denses, il se passe beaucoup de choses partout — l'enjeu c'est de garder mon style et de m’exprimer sans prendre trop de place. Dans Pharnal, c'est plus ouvert, plus expérimental, j'ai davantage de latitude pour aller vers des choses plus jazzy. Mais dans tous les cas, je garde un son chaud et organique.
Ce qui change aussi, c'est l'instrument : dans Amon Sethis, c'est exclusivement de la fretless. Dans les deux autres, je joue à peu près moitié-moitié, même si aujourd'hui je suis clairement plus à l'aise en fretless parce que je la pratique beaucoup plus. J'ai envie de retravailler un peu la frettée d'ailleurs pour enrichir ma palette de techniques !
Des projets en 2026 ?
Avec Pharnal, on est en train de finaliser les démos en vue d'enregistrer — si les étoiles s'alignent, la sortie pourrait se faire en 2026, plus probablement en 2027. Avec Talvienkeli, on compose le troisième album avec notre nouvelle chanteuse, et on a quelques concerts pour roder les morceaux. Et avec Amon Sethis, on est en mode promo et tournée : des jolies dates et plusieurs festivals au printemps, cet été et à l’automne.
C'est compliqué de tourner dans ce style en France ?
Plutôt, oui. Dans Amon Sethis, on a la chance que notre chanteur soit aussi booker de métier, donc il a un bon carnet d'adresses et les bons réflexes. Mais même lui dit que c'est galère en France. Le metal progressif, c'est un genre hybride : pour certains metalleux, c'est pas assez extrême ; pour d'autres, c'est trop bavard. On n'appartient pas vraiment à un seul camp, donc trouver son public selon les régions et les salles, ça demande un vrai travail. On a fait le PlaneR Fest en juillet 2025, c'était un beau tremplin. Mais même comme ça, il faut se battre. Avec Pharnal et Talvienkeli, on tourne surtout en Rhône-Alpes, et encore — les salles accessibles pour des groupes amateurs se comptent vite. C'est pas simple, mais c'est aussi ce qui rend chaque concert d'autant plus précieux.
On n'a pas encore parlé de tes influences plus largement...
Outre Colin Edwin et Sean Malone que j’ai déjà évoqués, une de mes influences principales est Martino Garattoni, le bassiste actuel de Ne Obliviscaris — un groupe australien de death progressif avec violon — que j'admire beaucoup pour sa façon d'écrire des lignes vraiment complémentaires à la guitare, jamais redondantes. En plus, le mix du groupe met la basse vraiment en avant, c'est un plaisir à écouter. Et puis il y a les incontournables comme Bryan Beller, Marcus Miller ou Avishai Cohen, entre autres.
Je pense aussi à une influence un peu plus surprenante : les bandes originales de dessins animés et de jeux vidéos. La fretless dans la BO du Roi Lion, par exemple, je la trouve incroyable. Elle est très discrète, mais de temps en temps une phrase arrive et te fait ressentir quelque chose d'inattendu. Dans l'album d'Amon Sethis de 2020, j'ai écrit un passage qui est quasiment une citation d'une ligne de basse du Roi Lion 2. J'aime bien aller chercher l'inspiration là où elle se trouve, et surtout là où on ne l'attend pas !
Talvienkeli, Pharnal et Amon Sethis sont actifs en 2026. Retrouvez leurs actualités et les dates de concert d'Amon Sethis sur leurs pages réseaux sociaux.
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