Il y a des musiciens qui choisissent de se fondre dans le décor, et d'autres qui redéfinissent les contours du paysage. Sam Quintana appartient résolument à la seconde catégorie. Contrebassiste, compositeur, enseignant et leader de formation, ce Britannique établi à Leeds incarne avec une rare cohérence la figure du musicien complet — celui dont la basse n'est jamais un simple soutien harmonique, mais un véritable vecteur narratif.
De la basse électrique à la contrebasse
Sam Quintana grandit entouré de musique dès son plus jeune âge. C'est à 12 ans qu'il prend en main sa première basse électrique, avant de se tourner vers la contrebasse à 18 ans — un double ancrage qui lui confèrera une polyvalence et une sensibilité stylistique hors du commun. Le chemin de la basse électrique vers la contrebasse acoustique est souvent le signe d'un musicien en quête de profondeur sonore et d'horizons élargis, et c'est précisément ce que l'on retrouvera dans toute la trajectoire de Sam Quintana.
Après avoir décroché son diplôme du cursus jazz du Leeds College of Music en 2014, il s'impose rapidement comme l'un des piliers de la scène musicale foisonnante de la ville. Leeds, avec ses formations emblématiques comme Roller Trio, Trio VD, Matthew Bourne ou encore Submotion Orchestra, s'est imposée comme l'un des foyers les plus fertiles du jazz britannique contemporain — et Quintana s'inscrit pleinement dans cette lignée.
Une carrière de sideman en vue
Si Sam Quintana brille d'abord en tant que leader, il est aussi un musicien très sollicité en tant que sideman, menant une vie scénique intense aux côtés de nombreux artistes renommés des scènes jazz, folk et pop britanniques.
Les membres de son entourage musical ont collaboré avec des artistes de renom tels que Mike Walker, Nikki Iles, Mark Nightingale, Lianne Carroll, Evelyn Glennie, Ant Law, Jasmine Myra, Melt Yourself Down ou encore Worldservice Project.
Sa discographie en tant que sideman témoigne d'une belle diversité de styles. On le retrouve notamment sur Horizons (2022) et Rising (2024) de la saxophoniste Jasmine Myra, parus sur le prestigieux label Gondwana Records — deux albums qui ont propulsé leur auteure au rang des voix les plus marquantes du jazz britannique actuel. Il contribue également aux albums de The Often Herd, formation de bluegrass/Americana, où ses qualités instrumentales permettent aux arrangements de s'élever vers des sommets, illustrant sa capacité à traverser les frontières stylistiques sans jamais perdre son identité musicale.
Il a foulé les planches de salles et de festivals prestigieux : Ronnie Scott's à Londres, le Glastonbury Festival, l'Elbphilharmonie de Hambourg, le London Jazz Festival, le Stockholm Jazz Festival ou encore une résidence au Montreux Jazz Festival. Des références qui en disent long sur la stature que ce musicien a acquise en moins d'une décennie de carrière professionnelle.
Wandering Monster : le projet phare
C'est à la tête de Wandering Monster que Sam Quintana révèle pleinement ses ambitions artistiques. Ce quintet de Leeds — l'une des formations les plus excitantes à avoir émergé de la scène nord-anglaise ces dernières années — est signé sur le label londonien Ubuntu Music, spécialisé dans les nouvelles voix du jazz britannique.
La musique du groupe, dont toutes les compositions originales sont signées de la main de Sam Quintana, puise dans un amour sincère du jazz américain et européen, du rock et des musiques du monde, créant un son à la fois tumultueux et sensible, intense et intellectuel.
Wandering Monster pratique un rock instrumental intriqué et soigneusement arrangé, nourri de sensibilités et d'univers sonores issus du jazz. Retenant la sophistication harmonique et l'approche improvisatoire propres à ce genre, le groupe les met en regard avec la complexité rythmique du rock moderne et du métal.
Wandering Monster (2019) — Un premier album remarqué
Le groupe accède à la notoriété après avoir remporté le Jazz North Introduces Award 2016/17, récompense qui lui ouvre les portes d'Ubuntu Music. Le premier album éponyme paraît en janvier 2019 et est accueilli avec enthousiasme par la critique.
Le disque débute avec "Samsara", porté par la basse résonante de Quintana, la batterie subtile de Tom Higham et le piano fluide d'Aleks Podraza, avant que l'ensemble ne s'enclenche sur un thème labyrinthique. Le critique Ian Mann, du Jazz Mann, résume l'impression générale avec ces mots : "Wandering Monster peut être légitimement fier de cet excellent premier album. L'écriture du leader Sam Quintana est mature et évocatrice, et le niveau de musicianship est remarquablement élevé... Quintana lui-même brille lors d'un solo de contrebasse qui allie une sonorité profonde à une grande dextérité et un fort sens mélodique."
Quintana étant bassiste, l'ensemble de l'album est rythmiquement guidé, avec un jeu de groupe très précis tout en laissant à chaque membre l'espace pour mettre en avant ses qualités individuelles.
Metropolis / Division (2020) — Deux singles, une transition
En 2020, alors que la pandémie bouleverse le monde du spectacle vivant, Wandering Monster sort deux singles intitulés Metropolis et Division, qui marquent une nouvelle étape créative dans la vie du groupe.
Zenna (2023) — La maturité pleinement assumée
Zenna, second album complet du groupe et troisième sortie sur le label Ubuntu, propose quatre nouvelles compositions originales ainsi que des reprises de pièces de Jaco Pastorius et Randy Newman.
Quintana décrit lui-même cet album comme une expérience particulière : "La musique de cet album est ce que le groupe a jamais produit de mieux, et c'est certainement le projet le plus inspirant et le plus accompli dont j'aie personnellement fait partie. Les lockdowns liés au Covid-19 ont interrompu notre élan créatif. Nous ne pouvions pas nous retrouver pour jouer ensemble, mais j'ai continué à écrire en pensant au groupe. Ce n'était jamais mon intention de faire un 'album du confinement', mais finalement la musique de ce disque est le produit des émotions que j'ai traversées à cette période."
Le groupe y explore des territoires inédits, flirtant avec l'improvisation libre, le minimalisme et les pièces entièrement composées. La reprise de "Cowboy" de Randy Newman — initialement tirée du premier album éponyme du songwriter en 1968 — illustre la capacité du groupe à revisiter l'Americana avec finesse et respect.
La cover d'"Okonkole y Trompa", tirée du premier album solo de Jaco Pastorius (1976) et co-écrite par le bassiste et le percussionniste Don Alias, trouve Quintana jouant de la contrebasse en arco — à l'archet — pour en porter la composante mélodique. Un clin d'œil à Jaco qui ne manquera pas de faire résonner quelques cordes sensibles chez les amateurs de basse.
Voronoi : l'autre visage du bassiste
Parallèlement à Wandering Monster, Sam Quintana est également membre de Voronoi, formation de math-rock et post-rock. Le groupe a fait le buzz dans des festivals comme Leeds & Reading Festival, Download Festival et au Ronnie Scott's Jazz Club, notamment avec un set puissant à l'ArcTanGent Festival en 2019. Son album The Last Three Seconds (Small Pond, 2021) confirme la capacité de Quintana à s'exprimer dans des contextes résolument rock, où le groove et la complexité structurelle sont au cœur de tout.
Pédagogue accompli
L'engagement de Sam Quintana envers la transmission est une dimension centrale de sa démarche artistique. Fort de nombreuses années d'expérience en enseignement individuel, il a mené des ateliers dans des écoles et des établissements d'enseignement supérieur, et occupe aujourd'hui un poste de professeur et d'accompagnateur au Leeds Conservatoire — la même institution dont il est lui-même issu, ce qui témoigne de l'estime que ses pairs lui portent.
Une discographie en constante expansion
La liste des enregistrements sur lesquels figure Sam Quintana témoigne d'une activité débordante. En dehors de ses propres projets, il a prêté sa contrebasse à des artistes aussi variés que :
- Jasmine Myra — Horizons (Gondwana Records, 2022) et Rising (Gondwana Records, 2024)
- The Often Herd — The Often Herd (2018), Where The Big Lamp Shines (2022), et deux singles en 2025
- Voronoi — Vacuums (Ding Records, 2019) et The Last Three Seconds (Small Pond, 2021)
- Anna Chandler-King — Why Can I Still See You? (EFPI Records, 2025)
- Jamil Sheriff — Red Kite (2024) et The Debt (2025)
- Kirsty McGee, Heather Ferrier, Calvin Travers, Jeffrey Hewer Trio, Mik Artistik's Ego Trip...
Un bassiste à suivre de près
Sam Quintana représente ce que la scène jazz britannique fait de mieux : un musicien exigeant, ancré dans une tradition rigoureuse mais jamais enfermé dedans, capable de composer, d'improviser, d'enseigner et de collaborer avec autant de générosité que de conviction. Sa contrebasse — qu'il joue pizzicato ou à l'archet, en leader ou en sideman — possède cette qualité rare d'être immédiatement reconnaissable : une plénitude sonore, une pulsation organique et une intelligence mélodique qui font de chaque intervention un événement.
À l'heure où Wandering Monster continue de tracer sa route et où son carnet d'adresses ne cesse de s'enrichir, il y a fort à parier que le nom de Sam Quintana sera encore longtemps associé aux projets les plus ambitieux de la scène jazz et progressive du Royaume-Uni.

Pour aller plus loin...
Site officiel : samquintana.co.uk
Wandering Monster sur Bandcamp : wanderingmonsteruk.bandcamp.com
Label Ubuntu Music : weareubuntumusic.com
Ajouter un commentaire
Commentaires