Bjorn Meyer, le silence, la vibration et l'infini

Publié le 17 février 2026 à 13:31

Peu d’artistes parviennent à transformer quatre, cinq ou six cordes en un orchestre de chambre à part entière. Le suédois Bjorn Meyer appartient à cette lignée rare de musiciens pour qui l’instrument n’est pas seulement une fondation rythmique, mais un vecteur de poésie spatiale. Avec la sortie de son deuxième album solo chez ECM Records, intitulé Convergence, Meyer confirme son statut de sculpteur sonore, capable de faire chanter le bois et l’électronique avec une sensibilité presque mystique.

Des racines rock à l'ingénierie du son

Né en 1965 dans une Stockholm en pleine effervescence culturelle, le parcours de Bjorn Meyer ne laissait pas initialement présager une carrière de pionnier de la basse solo. Ses premiers contacts avec la musique passent par une formation classique et polyvalente : le piano, la trompette et le chant choral lui ont inculqué une compréhension profonde de l'harmonie et du timbre. À l’adolescence, c'est pourtant l'énergie brute du garage rock qui l'attire, le poussant à empoigner la guitare électrique pour explorer les distorsions saturées. Mais c’est à l’âge de dix-huit ans que se produit le basculement définitif : la découverte de la basse. Ce ne fut pas seulement un changement d'instrument, mais une véritable révélation physique. Meyer décrit souvent cet instant comme la rencontre avec une résonance qui vibrait en harmonie avec son propre corps, une fréquence fondamentale qui allait définir sa quête esthétique pour les quatre décennies à suivre.

Ce qui distingue Meyer de ses pairs est l'articulation entre cette passion organique et une rigueur intellectuelle héritée de ses études supérieures en informatique. À une époque où les technologies numériques commençaient à peine à infiltrer la création musicale, sa formation d’ingénieur a profondément structuré sa manière d’appréhender l'instrument. Pour lui, la basse n'est pas un objet statique mais un système dynamique complexe, une interface où convergent la physique acoustique des cordes, les algorithmes de traitement des pédales d'effet et les propriétés de l'espace de performance. Cette approche analytique, loin de brider son intuition, agit comme un moteur de liberté. Elle lui permet de décomposer le signal sonore pour mieux le reconstruire, transformant chaque micro-variation électrique ou chaque « accident » sonore en une opportunité de texture inédite. Sa basse devient alors un laboratoire où la logique binaire rencontre la fluidité de l'improvisation.

Une carrière placée sous le signe de l'ouverture

Avant de s'aventurer seul sur le devant de la scène, Bjorn Meyer a été le pilier de formations emblématiques qui ont redéfini les frontières du jazz et de la world music. On pense d'abord au groupe suédois Bazar Blå, où il a inventé le concept de « Trip-folk », mélangeant traditions nordiques et grooves modernes. Sa collaboration de longue date avec le pianiste suisse Nik Bärtsch au sein du groupe Ronin a également été déterminante. Durant plus d'une décennie, il y a perfectionné l'art du minimalisme et du groove répétitif, contribuant à la signature sonore « Zen-funk » du label ECM.

Sa versatilité l'a ensuite conduit aux côtés du maître de l'oud Anouar Brahem. Dans ce contexte, Meyer a dû apprendre à faire respirer son instrument, à laisser de la place au silence et à la mélodie pure. C’est sans doute cette expérience de la délicatesse orientale, alliée à sa puissance rythmique naturelle, qui a pavé la voie vers son premier album solo en 2017, Provenance, premier disque de basse électrique solo jamais publié par le prestigieux label de Manfred Eicher.

Convergence : La synthèse d'une vie de recherche

Neuf ans après son premier essai en solitaire, Bjorn Meyer nous revient avec Convergence, un album qui porte admirablement son nom. Ce nouvel opus ne se contente pas de prolonger l'esthétique de son prédécesseur ; il agit comme le point de rencontre entre ses multiples influences et ses innovations techniques les plus récentes. Enregistré en septembre 2024 au Bavaria Musikstudios de Munich sous la direction artistique de Manfred Eicher, l'album est une œuvre d'une maturité exemplaire.

L'idée de Convergence a germé lentement au fil des tournées. Sur scène, Meyer a commencé à intégrer de nouvelles idées, des improvisations qui sont progressivement devenues un répertoire structuré. Le titre éponyme qui ouvre le disque donne le ton avec un groove polyrythmique hypnotique, où le jeu au doigt et le tapping se superposent pour créer l'illusion d'un ensemble complet. On y retrouve cette capacité unique à faire oublier que tout provient d'un seul homme et d'un seul instrument.

L'innovation technique au service de l'émotion

Dans cet album, Meyer pousse plus loin ses expérimentations sur la matière sonore. Sur le morceau "Rewired", il utilise des aimants et des barres métalliques pour altérer la vibration naturelle des cordes, créant des sonorités métalliques et organiques qui rappellent parfois le piano préparé de John Cage. Le titre "Magnétique" illustre parfaitement cette quête : grâce à un dispositif ingénieux d'aimants, de ressorts et de quelques gouttes de colle, il parvient à obtenir un timbre étouffé, presque industriel, mais d'une beauté mélancolique saisissante.

Pourtant, malgré toute cette artillerie technique, l'album reste profondément lyrique. Des pièces comme "Hiver" ou "Nesodden" (qui clôt le disque) montrent un bassiste capable de composer des mélodies simples et bouleversantes, dignes de comptines ou de lieder classiques. L'équilibre entre l'abstraction sonore et la chanson sans paroles est la grande force de cet enregistrement. La production de Manfred Eicher joue ici un rôle crucial, plaçant l'instrument dans un espace acoustique immense, où chaque harmonique et chaque frottement de doigt sur les cordes prend une dimension monumentale.

La basse comme instrument de narration

À 60 ans, Bjorn Meyer semble avoir atteint un sommet dans sa maîtrise de l'art. Convergence n'est pas une démonstration de virtuosité, mais une invitation à la contemplation. Cet album est une leçon magistrale sur ce que la basse peut devenir lorsqu'on l'affranchit de ses rôles habituels. Meyer construit des espaces, raconte des histoires et nous prouve que la basse électrique est un instrument au potentiel expressif infini.

En écoutant des morceaux comme "Drift" ou "Gravity", on comprend que la convergence évoquée par le titre est aussi celle du musicien avec son propre instrument. Il n'y a plus de séparation entre la main, la corde et l'idée. Cet album est un jalon indispensable pour ceux désireux de comprendre comment l'électronique et la tradition peuvent fusionner pour créer une musique universelle, à la fois ancrée dans la terre et tournée vers les étoiles.

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