L'histoire de la basse électrique et son évolution au sein des studios d'enregistrement nord-américains sont indissociables de la figure de Leland "Lee" Sklar. Avec une discographie comptant plus de 2 000 albums et des collaborations s'étendant de James Taylor à Phil Collins, en passant par Jackson Browne, Toto, et The Section, Sklar a redéfini le rôle du bassiste d'accompagnement. Pour les professionnels de la lutherie, les ingénieurs du son et les musiciens exigeants, l'étude de l'équipement de Leland Sklar dépasse la simple curiosité matérielle. Elle offre une fenêtre sur l'application empirique de l'acoustique, de la biomécanique et même de la psychoacoustique en environnement d'enregistrement.
Contrairement aux approches marketing contemporaines qui tendent à standardiser les instruments signatures, le matériel historique de Sklar résulte de nécessités absolues dictées par les exigences des producteurs des années 1970 à nos jours. Ce dossier exclut volontairement toute démarche commerciale liée aux récentes rééditions de masse, pour se concentrer sur l'ingénierie fondamentale des instruments originaux qui ont forgé ce son si distinctif : de la légendaire basse "Frankenstein" aux systèmes multidiapasons Dingwall, en passant par l'électronique active pionnière, le choix contre-intuitif des cordes, et la fameuse psychologie du "Producer Switch".
La Genèse de l'Outil Absolu : L'Anatomie de la Basse "Frankenstein"
Dans le paysage florissant des studios de Los Angeles au début des années 1970, l'instrumentation standard commençait à montrer ses limites face à la complexification des mixages. Leland Sklar recherchait un instrument capable de fournir une articulation parfaite et une assise inébranlable, sans les défauts inhérents aux productions de série de l'époque. La réponse fut un assemblage minutieux qui donna naissance à ce qui est aujourd'hui considéré comme la basse la plus enregistrée de l'histoire.
L'assemblage de l'instrument original, débuté en 1973, fut confié au maître luthier John Carruthers, un expert reconnu de la région de Venice en Californie. La sélection des bois ne fut pas laissée au hasard. Sklar s'est rendu dans les ateliers naissants de Wayne Charvel à San Dimas, où il a procédé à un tri drastique. En suspendant plusieurs corps bruts de type Precision Bass en aulne par des fils, il les a percutés un par un pour évaluer leur fréquence de résonance naturelle et leur sustain. Le corps ayant démontré la meilleure réponse vibratoire a été sélectionné pour devenir la fondation de l'instrument.
Le manche, cependant, posait un défi ergonomique majeur. Sklar appréciait le son massif du corps de la Precision, mais détestait le profil épais et large de son manche standard, lui préférant la finesse et la vélocité du profil de la Jazz Bass. Carruthers a donc pris un manche original de Fender Precision, l'a dépouillé, et a utilisé un gabarit de Jazz Bass de 1962 pour le retailler intégralement, lui conférant un profil en "C" particulièrement fin. Cette opération d'hybridation structurelle a permis d'allier la masse résonante d'un corps P-Bass à la jouabilité rapide d'une J-Bass, une configuration devenue par la suite un standard dans l'industrie, mais totalement avant-gardiste à l'époque.
L'une des caractéristiques les plus singulières et les plus influentes de la basse Frankenstein, qui s'est ensuite étendue à l'ensemble de l'arsenal de Sklar, est l'utilisation de fil de frette de mandoline (ou de banjo). Lors du reprofilage du manche par Carruthers, la touche a dû être refrettée. Le choix s'est porté sur ce fretwire extrêmement fin et bas, une décision qui a altéré de manière permanente la physique de l'instrument.
D'un point de vue acoustique, l'utilisation de frettes de mandoline réduit considérablement la masse métallique sous la corde. Sur une frette de type "Jumbo", très large, la couronne a tendance à s'aplatir avec l'usure, déplaçant le point de contact (ou point de tangence) de la corde, ce qui fausse l'intonation au fil du temps. La frette de mandoline, par sa finesse, offre un point de contact presque ponctuel, garantissant une justesse intonative chirurgicale sur l'ensemble de la touche, une exigence vitale pour la justesse des accords en studio.
| Type de Frette | Largeur / Hauteur Typique | Impact Acoustique et Ergonomique | Inconvénients Notables |
|---|---|---|---|
| Jumbo / Medium Jumbo | Large, couronne haute | Facilite le bending, attaque très métallique, "fret clack" prononcé lors d'un jeu dynamique. | Intonation sujette à variation avec l'usure de la couronne. |
| Vintage Standard | Fine, hauteur moyenne | Équilibre classique, son caractéristique des instruments des années 60. | Demande plus de pression pour une note nette qu'une frette Jumbo. |
| Mandoline / Banjo | Extrêmement fine et basse | Intonation parfaite, son très "boisé" rappelant la fretless, réduction extrême des bruits de frettes, glissandos fluides. | Usure très rapide nécessitant des refrettages fréquents, particulièrement avec des cordes en acier. |
De plus, cette faible hauteur de métal modifie le timbre même de la note. En minimisant le "fret clack" (le choc percussif de la corde contre le métal), le son perçu devient nettement plus chaud et organique. Sklar et les luthiers avec lesquels il collabore s'accordent à dire que cela confère à l'instrument une qualité quasi-fretless. La main gauche flotte sur le manche sans rencontrer de résistance, permettant les glissandos lents et mélodiques qui sont devenus l'une des signatures stylistiques de Sklar sur les ballades de James Taylor ou de Phil Collins. Le compromis réside dans la durabilité : l'usure étant accélérée, l'instrument de travail principal de Sklar a dû subir de multiples refrettages tout au long de son existence.
Transduction Électromagnétique : La Révolution de l'Actif et du "Reverse-P"
Si la lutherie dicte la résonance acoustique, la captation électromagnétique définit l'intégration du son dans le mixage. Au début des années 1970, la transition vers l'enregistrement direct (DI) sans passer par un amplificateur a révélé les faiblesses des micros passifs traditionnels : sensibilité aux interférences, perte d'aigus sur les longs câblages, et manque de réserve de gain.
Le Rôle Pionnier des Prototypes EMG
Leland Sklar a joué un rôle déterminant dans l'adoption de la technologie des micros actifs. Sa basse a été équipée des tout premiers prototypes de micros Precision fabriqués par EMG en 1979 (connus sous l'appellation "Original Logo P" ou OLP). Ces micros intègrent un préamplificateur interne, ce qui permet de convertir le signal à haute impédance des bobines en un signal à basse impédance avant même qu'il ne quitte la basse.
Ce signal à basse impédance est remarquablement immunisé contre la dégradation capacitive des câbles et les interférences électromagnétiques des vastes consoles de studio analogiques. Pour s'assurer qu'aucune crête de dynamique (transitoire) ne vienne saturer le préamplificateur interne, le système a été modifié pour fonctionner sous 18 volts (en utilisant deux piles de 9V). Ce headroom (réserve dynamique) massif permet à Sklar de jouer avec une attaque redoutable lorsque nécessaire, sans subir la compression ou l'écrêtage indésirable propre aux circuits actifs sous-alimentés. Le résultat est un niveau de sortie colossal, associé à une clarté et un grave fondamentalement net, qualifié par de nombreux ingénieurs du son comme étant virtuellement pré-égalisé pour la bande magnétique.
La Mécanique Ondulatoire de la Configuration "Double Reverse-P"
L'aspect le plus analytique de l'instrument réside dans l'architecture et le placement de ses micros. Carruthers et Sklar ont opté pour l'intégration de deux micros de type Precision Bass (bobinage scindé), disposés aux emplacements approximatifs d'une Jazz Bass des années 60 (les mesures exactes depuis la 12ème frette étant d'environ 9,25 pouces pour le micro manche, et 14 pouces pour le micro chevalet). Plus important encore, les deux micros ont été montés en configuration "Reverse-P" (inversée).
Dans un micro Precision standard, la demi-bobine captant les cordes graves (Mi et La) est plus proche du manche, là où l'excursion de la corde est la plus vaste, favorisant les fréquences fondamentales graves. La demi-bobine des cordes aiguës (Ré et Sol) est plus proche du chevalet, captant un signal plus riche en harmoniques hautes. Bien que classique, cette géométrie entraîne souvent un déséquilibre : les cordes graves peuvent s'avérer trop boueuses ou envahissantes (boomy), tandis que les cordes aiguës peuvent paraître fines et dénuées de corps.
En inversant la position des demi-bobines (Reverse-P), l'équilibre spectral de l'instrument est fondamentalement corrigé :
-
Cordes de Mi (E) et La (A) : Rapprochées du chevalet, ces cordes gagnent immédiatement en définition. Le bas-médium se resserre (tightness), ce qui évite à la basse de venir masquer les fréquences de la grosse caisse dans le mixage. L'attaque devient plus percussive.
-
Cordes de Ré (D) et Sol (G) : Rapprochées du manche, ces cordes captent une portion de la vibration où l'amplitude est plus généreuse. Elles gagnent en épaisseur, en chaleur et en rondeur, offrant une sonorité beaucoup plus pleine et vocale, idéale pour les passages mélodiques dans le registre aigu.
L'utilisation simultanée de ces deux micros inversés permet d'obtenir un son d'une densité exceptionnelle. Le micro chevalet seul offre un "grognement" typique du micro aigu de la Jazz Bass, mais avec une épaisseur propre au bobinage Precision, voire des similitudes avec le mordant d'une Rickenbacker. Combinés, les deux micros génèrent un phénomène d'annulation de phase partielle dans les médiums, produisant un son extrêmement articulé, souvent décrit comme une "Jazz Bass sous stéroïdes".
La Psychoacoustique en Studio : Le Mythe du "Producer Switch"
L'un des éléments les plus célèbres de l'équipement de Leland Sklar n'a, paradoxalement, aucun impact électronique sur le son. Il s'agit du fameux "Producer Switch" (l'interrupteur du producteur), un dispositif factice installé sur ses instruments (à l'origine sur sa basse Frankenstein, puis intégré officiellement sur ses modèles signatures chez Warwick).
L'Origine et l'Application du Placebo
L'idée de cet interrupteur est née de l'interaction constante avec des producteurs parfois dépourvus de vocabulaire musical technique. Sklar rapporte que des producteurs employaient des termes nébuleux, lui demandant par exemple de rendre le son "plus scintillant" ou "plus mauve". Inspiré par le guitariste de session Tommy Tedesco, qui avait pour habitude de faire semblant de changer de guitare en se baissant tout en gardant le même instrument, Sklar a percé un trou dans sa basse pour y installer un simple commutateur Switchcraft, non connecté au circuit.
Lorsqu'un producteur demandait un changement de timbre subjectif, Sklar basculait ostensiblement cet interrupteur sous les yeux de la régie. En réalité, la modification du son provenait exclusivement d'un changement de la position de sa main droite et de l'angle d'attaque de ses doigts sur les cordes. En rapprochant sa main du chevalet, le son se durcissait ; en jouant plus près du manche avec la pulpe des doigts, le son s'arrondissait. Le producteur, constatant un geste technique corroboré par un changement de son, validait immédiatement la nouvelle prise.
Les Implications sur la Maîtrise de l'Instrument
Cette anecdote, souvent relatée avec humour, souligne une vérité fondamentale de la basse électrique en environnement professionnel : la véritable égalisation réside dans les doigts de l'exécutant. Sur un instrument d'une fidélité acoustique extrême, doté de micros actifs retranscrivant la moindre nuance dynamique, le placement de la main droite agit comme un filtre en peigne naturel et un compresseur dynamique. La dépendance envers les égaliseurs matériels ou les multiples changements de basses est ainsi minimisée, Sklar affirmant qu'un instrument parfaitement équilibré doit pouvoir répondre à 90 % des situations musicales par la simple adaptation de la technique de jeu.
Élargissement de l'Arsenal : Multidiapason et Demi-Caisse
Bien que la basse "Frankenstein" originale ait dominé la majorité de ses enregistrements, les exigences de la musique moderne ont poussé Sklar à adopter de nouvelles technologies, s'associant avec des luthiers visionnaires.
La Collaboration avec Dingwall
Dans les années 1990 et 2000, le paysage de la musique pop a été bouleversé par l'omniprésence des synthétiseurs de basse. En studio, Sklar a souvent été appelé pour remplacer ou doubler des pistes de synthétiseurs descendues dans des registres sub-graves, mettant en évidence les limites des basses 4 cordes traditionnelles. Le passage à la 5 cordes devenait inévitable, mais Sklar n'était pas satisfait du manque de tension et de définition de la corde de Si (B) grave sur les basses à diapason standard (34 pouces).
La solution est venue de Sheldon Dingwall et de l'intégration du système de frettage en éventail (multidiapason ou fanned frets), basé sur les concepts de Ralph Novak. Sur la basse Dingwall Signature Lee Sklar, chaque corde possède sa propre longueur de diapason. La corde de Sol (G) est courte (généralement 34 pouces), ce qui lui conserve une tension douce et chaleureuse pour les solos. En revanche, la corde de Si (B) grave s'étend sur un diapason colossal de 37 pouces.
| Caractéristique Mécanique | Diapason Standard (34") | Multidiapason Dingwall (ex: 34" à 37") |
|---|---|---|
| Corde de Si (B) grave | Souvent "flasque", manque d'attaque, inharmonicité. | Tension optimale, attaque immédiate, fondamentale puissante et définie. |
| Cordes aiguës (D, G) | Tension standard, son clair. | Tension douce conservée, évitant le côté "métallique" des diapasons très longs sur les cordes fines. |
| Ergonomie | Frettes perpendiculaires, nécessité de casser le poignet dans les graves. | Frettes inclinées suivant l'ergonomie naturelle de l'ouverture radiocubitale du poignet. |
Cette longueur supplémentaire sur les cordes graves requiert une tension plus élevée pour atteindre la note juste, ce qui empêche la corde de battre excessivement de manière inharmonique et de s'entrechoquer avec les frettes. La fondamentale du Si grave sur la Dingwall de Sklar est d'une pureté telle qu'elle rivalise avec l'impact d'un oscillateur analogique, ce qui en a fait sa basse de tournée principale (notamment avec Phil Collins et Lyle Lovett) dès 2004. Comme sur sa basse historique, la Dingwall signature est équipée de frettes de mandoline (ou de banjo) pour maximiser ce timbre "boisé" et limiter les bruits parasites.
Le Retour à la Résonance Acoustique : Warwick Star Bass
Plus récemment, dès 2010, Sklar s'est tourné vers l'ingénierie allemande de Warwick pour concevoir un instrument différent, orienté vers la chaleur acoustique de la lutherie "demi-caisse" (hollowbody). Le modèle Warwick Custom Shop Masterbuilt Sklar Bass I (basé sur la Star Bass II) tranche radicalement avec ses précédentes approches.
Conçu entièrement en bois massif (contrairement au contreplaqué habituellement utilisé pour les demi-caisses), l'instrument possède un dos en acajou évidé, recouvert d'une table en érable flammé AAA. La combinaison d'une grande chambre de résonance acoustique et de l'acajou apporte une réponse vibratoire énorme dans le registre des bas-médiums. Les micros, des simples bobinages passifs MEC Vintage couplés à une électronique active 2 bandes, offrent une clarté rétro qui s'inscrit parfaitement dans les productions organiques ou acoustiques. Fait notable, Warwick a institutionnalisé la plaisanterie historique de Sklar en intégrant de série un véritable "Producer Switch" (un sélecteur sans fonction, parfois doté de LED sur son modèle personnel) sur cet instrument de haute lutherie.
L'Interface et la Transmission : Cordes et Amplification
Le signal généré par la lutherie et l'électronique doit être transporté et mis en pression acoustique avec la même rigueur. Les choix matériels de Sklar dans ces domaines contredisent souvent les idées reçues.
L'Énigme des Cordes GHS Super Steels
Le son de Sklar, bien qu'incroyablement chaud et rond, est articulé par un choix de cordes surprenant : les GHS L5000 Light Super Steels Round Wound (tirants .040, .058, .080, .102). Les cordes en acier inoxydable (Stainless Steel) sont universellement réputées pour leur brillance agressive, leur haut niveau de distorsion harmonique dans les aigus et leur texture rugueuse sous les doigts.
Cependant, la philosophie de Sklar est aux antipodes de la recherche de brillance. Il préfère jouer des cordes "mortes" ou parfaitement rôdées, ne les remplaçant que très rarement (parfois seulement deux fois par an). Une fois la brillance métallique initiale dissipée, l'acier inoxydable présente des propriétés acoustiques remarquables que le nickel ne possède pas : il conserve une fondamentale puissante, grave et extrêmement serrée dans le mix, là où de vieilles cordes en nickel deviennent boueuses et indistinctes. La rigidité de l'acier permet de conserver une attaque percussive (le "thump") sans générer de fréquences harmoniques envahissantes. Couplé aux micros EMG actifs ultra-transparents et aux frettes de mandoline, ce choix d'alliage rôdé constitue le filtre final de son architecture sonore.
La Chaîne d'Amplification : Fidélité et Spatialisation
En studio, Sklar privilégie de longue date l'enregistrement direct (DI), mais pour la scène, il s'en remet à la firme américaine Euphonic Audio (EA). EA conçoit des amplificateurs qui s'apparentent davantage à des moniteurs de studio de grande puissance qu'à des amplificateurs de basse colorés de conception classique.
L'arsenal d'amplification de Sklar est modulable selon les configurations acoustiques :
-
Configurations Intimes : Il utilise un amplificateur EA Doubler II couplé à une enceinte Wizzy-110 ou Wizzy-112 (équipée d'un cône d'aigus intégré au centre du haut-parleur grave, offrant une diffusion coaxiale parfaite sans l'agressivité d'un tweeter séparé).
-
Configurations de Stade (Tournées Phil Collins, James Taylor) : L'amplification devient massive avec un EA iAMP Classic et un iAMP Pro (pour la redondance) poussant une enceinte NL-410W (quatre haut-parleurs de 10 pouces). À cela s'ajoute une enceinte NL-112 (12 pouces), devant laquelle est placé un Yamaha Subkick (un microphone dynamique à large membrane, physiquement constitué d'un haut-parleur monté à l'envers). Le signal de façade envoyé aux ingénieurs du son est ainsi un mélange subtil du signal direct pur (DI) et de l'extrême-grave physique capté par le Subkick, garantissant une pression acoustique gigantesque sans sacrifier l'intelligibilité des notes.
L'Éthique Musicale : La Puissance de la Note Entière
Le matériel, aussi perfectionné soit-il, n'est qu'un outil au service d'une philosophie musicale stricte. Leland Sklar est le théoricien de ce que l'on pourrait appeler l'ascétisme du bassiste de session. Son approche est dictée par la primauté de la chanson.
Au début des années 70, jouant aux côtés du pianiste Craig Doerge ou de Carole King, et devant s'insérer dans l'espace harmonique complexe du jeu aux doigts (fingerpicking) de James Taylor (qui couvrait déjà la mélodie, les accords et une ligne de basse au pouce), Sklar a compris que l'exubérance technique était l'ennemie du mixage. Il explique qu'il n'y a aucune "technique" ou prouesse (chops) à jouer une note entière (whole note), ronde, et à la laisser s'éteindre naturellement. Pourtant, c'est précisément ce silence, ce contrôle absolu du sustain et de la durée de la note, qui bâtit le groove et laisse la place à la voix. L'équipement qu'il a mis au point — des chevalets massifs pour le sustain, des micros neutres pour la dynamique, des cordes usées pour l'absence d'harmoniques perçantes — a été entièrement façonné pour exceller dans cet art complexe de la simplicité.
Conclusion
L'étude des choix techniques de Leland Sklar démontre que la lutherie et l'électronique de la basse électrique sont des disciplines fondamentalement assujetties à des besoins contextuels. La création de la basse Frankenstein originale ne relevait d'aucune coquetterie esthétique, mais d'une impérieuse nécessité d'adaptation face à l'évolution des techniques de prise de son.
En analysant la somme de ces choix — le calibrage de l'aulne, l'effacement du frettage grâce au fil de mandoline, la suppression des anomalies fréquentielles par le double Reverse-P, l'expansion de la plage dynamique par le 18 volts, jusqu'à la résolution des contraintes du grave par le multidiapason — il apparaît que Sklar n'a cessé de concevoir des "filtres". Ces instruments agissent comme des filtres mécaniques et électroniques destinés à expurger le signal de la basse de tout ce qui n'est pas strictement nécessaire à la chanson. Pour les professionnels du son et les luthiers d'aujourd'hui, l'équipement de Sklar n'est pas un monument figé dans les années 1970 ; il demeure un traité vivant d'acoustique et d'ergonomie musicale appliquée, prouvant que l'instrument le plus sophistiqué est celui qui parvient à se faire oublier au profit de la note juste.
Mais est-ce que cela en vaut la peine à 3799 euros la basse ?! On dira sûrement... non.
Ajouter un commentaire
Commentaires