FBS, François Boussuges, la lutherie à taille humaine

Publié le 12 août 2026 à 19:41

Installé aux Adrets, en Isère, entre Grenoble et Chambéry, François Boussuges développe avec FBS une approche résolument artisanale de la lutherie. Bassiste, autodidacte, fabricant d’instruments, de micros et d’électroniques, il revendique aujourd'hui une production volontairement limitée et presque exclusivement tournée vers le sur-mesure. Loin de rêver d’une grande usine ou d’une marque omniprésente dans les salons, François défend une autre idée du métier : rester au contact du bois, des musiciens et des projets. Une philosophie qui l’amène à produire guère plus qu'une douzaine d’instruments par an, tout en consacrant près de la moitié de son activité à la fabrication de micros.

Gravebasse : On te voit assez peu dans les salons consacrés à la guitare et à la basse. Est-ce un choix volontaire ?

François Boussuges : Je ne vois pas réellement l’intérêt d’y participer pour le moment. Je ne fais que du sur-mesure et mon carnet de commandes est déjà plein. Je ne suis donc pas dans une démarche où je dois aller chercher de nouveaux clients.

Sur un salon, je pourrais évidemment présenter quelques instruments, mais je ne propose pas une gamme ou une ligne de modèles que je chercherais à distribuer. Je ne suis pas non plus dans une logique de démarchage commercial.

Un salon représente beaucoup de temps. Il faut préparer les instruments, se déplacer et rester sur place pendant deux ou trois jours. Pour l’instant, cela ne m’a jamais vraiment tenté. J’irai peut-être un jour en visiteur, notamment avec des collègues luthiers qui exposent régulièrement, mais leur démarche commerciale n’est pas la même que la mienne.

Je préfère rester sur une production artisanale à échelle humaine. Elle n’est pas forcément confidentielle, puisque mes instruments circulent et que les gens commencent à connaître mon travail, mais je n’ai pas besoin de lancer de grandes campagnes publicitaires, de publier constamment des vidéos ou d’être présent dans tous les salons de France.

De la première basse démontée à la création de FBS

Comment la lutherie est-elle entrée dans ta vie ?

J’ai commencé la basse vers l’âge de quinze ou seize ans. Comme beaucoup d’adolescents, je voulais au départ jouer de la guitare. Finalement, la guitare ne me plaisait pas tant que cela et je me suis tourné vers la basse.

Je me suis acheté une vieille Cort, une sorte de pseudo-Music Man qui n’était d’ailleurs pas si mauvaise. Très rapidement, comme avec presque tout ce que je découvre, j’ai commencé à la démonter et à la modifier pour comprendre comment elle fonctionnait.

Je voulais savoir comment marchaient les micros, le préampli et l’électronique. J’ai commencé à installer des préamplis, à effectuer des défonces et à bricoler différentes choses sur mes instruments.

Je me suis ensuite intéressé à l’électronique. J’ai fabriqué des pédales d’effets, puis des amplificateurs, notamment des amplis à lampes. J’en possède encore quelques-uns que j’ai construits. Il arrive régulièrement que des musiciens passent à l’atelier, les essaient et me demandent si je pourrais leur en fabriquer un.

J’ai commencé par réaliser des copies de circuits existants, avant de développer progressivement mes propres schémas. Pendant longtemps, je me suis demandé si je ne pourrais pas lancer une petite activité autour de cela, mais je n’ai jamais véritablement franchi le pas.

Je n’ai pourtant aucune formation de menuisier ou d’électronicien. J’ai étudié la biologie et la réglementation environnementale, ce qui n’a strictement rien à voir avec la lutherie. J’ai ensuite travaillé pendant une dizaine d’années dans une entreprise de génie civil.

Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que ce travail ne correspondait plus vraiment à ce que je voulais faire. Je ne me sentais pas à ma place.

La période du Covid a joué un rôle de déclencheur. En rangeant mon garage, j’ai retrouvé une énorme planche de chêne d’environ cinq centimètres d’épaisseur. Elle devait être là depuis quarante ans. Je me suis demandé ce que je pourrais en faire.

J’ai d’abord pensé à fabriquer une planche à saucisson, avant de me rappeler que j’en possédais déjà une. Puis je me suis dit que je pourrais peut-être construire ma première basse. Il s’agissait d’une Precision Bass en chêne. Je la possède toujours. Pour ce premier instrument, j’avais acheté un manche aux États-Unis.

Comme le résultat était plutôt réussi, j’ai voulu en fabriquer une deuxième, cette fois en réalisant moi-même le manche. Puis je me suis dit que je pourrais également essayer de fabriquer une guitare. J’ai donc construit deux Telecaster en même temps, parce qu’apparemment en faire une seule aurait été trop simple !

Je me suis progressivement retrouvé avec plusieurs instruments dont je ne savais pas vraiment quoi faire. Je les ai mis en vente en tant qu’amateur. Ils sont partis assez rapidement.

Les acheteurs m’ont ensuite rappelé pour me dire qu’ils étaient contents de leurs instruments. Certains avaient des amis qui les avaient essayés et qui souhaitaient savoir si je pourrais leur en fabriquer un.

De fil en aiguille, j’ai commencé à recevoir de plus en plus de demandes. Je me suis finalement dit qu’il était temps de franchir le pas. J’ai démissionné de mon emploi et je me suis lancé. Je me suis dit que, dans le pire des cas, si cela ne fonctionnait pas, je retrouverais un autre travail. De toute manière, je souhaitais déjà changer de métier. C’était donc le bon moment pour essayer.

Cela fait maintenant environ cinq ans que j’exerce cette activité. Elle fonctionne plutôt bien. Je me suis constitué une clientèle et les musiciens commencent à connaître mon travail.

L’abandon des gammes au profit du véritable sur-mesure

Ton idée initiale était-elle déjà de ne fabriquer que des instruments sur mesure ?

Pas exactement. Au départ, je pensais fabriquer des instruments autour de quelques modèles définis, avec éventuellement de petites séries.

J’ai rapidement abandonné cette idée. À chaque fois que je présentais un modèle à un client, il me disait : « C’est très bien, mais est-ce que vous pourriez modifier cela ? » Je répondais que c’était possible. Puis il voulait changer la forme, le diapason, la configuration des micros, le manche ou le choix des bois.

Finalement, j’ai arrêté d’essayer de proposer quelque chose de figé. Tous les clients qui viennent me voir ont leurs propres idées. Certains ont une préférence précise concernant la forme, d’autres le diapason, les essences de bois, la géométrie du manche ou l’électronique.

C’est aussi ce qui rend mon travail intéressant. Je ne fabrique pratiquement jamais deux instruments identiques.

J’ai bien quelques formes ou configurations qui reviennent régulièrement, notamment des basses inspirées de la Stingray ou de la Precision Bass. J’en ai d’ailleurs terminé une récemment. Mais la plupart du temps, les gens arrivent avec un mélange d’influences.

Ils peuvent aimer certains éléments d’une Rickenbacker, d’une Jazz Bass et d’un autre instrument. Nous réfléchissons alors ensemble à la manière d’associer ces références pour créer quelque chose de cohérent.

La conception d’un instrument sur mesure est beaucoup plus longue. Entre le premier contact, les discussions, les dessins, le choix des bois et les différentes évolutions du projet, l’établissement définitif d’un devis peut parfois prendre six mois.

Je fabrique environ douze à quinze instruments par an. C’est véritablement la partie plaisir de mon métier, mais ce n’est pas forcément la plus rentable.

Chaque projet est différent. C’est stimulant, car on continue d’apprendre tous les jours.

La fabrication de micros, née d'un heureux hasard

Tu fabriques également tes propres micros. Comment cette activité s’est-elle développée ?

Au début, je ne fabriquais pas les micros de mes instruments, même si je connaissais déjà assez bien le sujet. J’avais démonté et remplacé beaucoup de micros et j’étais assez passionné par le matériel. Je connaissais pratiquement par cœur les catalogues de DiMarzio, Bartolini ou Seymour Duncan.

Au début de mon activité, j’ai commencé à fabriquer des micros pour mes propres instruments, notamment des micros de Telecaster.

Lorsque l’on commande les composants, on ne peut pas acheter seulement trois aimants ou deux pièces de fibre. Il faut souvent en commander plusieurs dizaines. J’ai donc fabriqué quelques micros supplémentaires en me disant que je pourrais les revendre afin de rembourser une partie des composants.

Je les ai mis en vente. Les premiers acheteurs m’ont ensuite rappelé pour me dire qu’ils étaient très satisfaits et pour me demander si je pouvais également fabriquer des micros de Stratocaster, des humbuckers ou d’autres modèles.

Très rapidement, la fabrication de micros a fini par représenter près de la moitié de mon activité. Aujourd’hui, je partage à peu près mon temps à parts égales entre les instruments et les micros.

Cette activité est intéressante pour l’équilibre de l’entreprise. La fabrication de micros apporte un revenu relativement régulier. Les décisions sont également plus rapides que pour la commande d’un instrument.

Un client peut m’appeler en me disant qu’il possède une Jazz Bass japonaise, qu’il joue du jazz avec tel amplificateur et qu’il aimerait corriger certains défauts de son instrument. Je lui pose des questions sur sa manière de jouer, son matériel, le son qu’il recherche et ce qui ne lui plaît pas dans ses micros actuels. Je peux ensuite lui proposer un modèle adapté.

L’idée n’est pas simplement de vendre un micro, mais de conseiller réellement le musicien. Dans l’immense majorité des cas, cela fonctionne très bien.

Des machines uniquement lorsqu’elles sont réellement utiles

Utilises-tu des machines numériques ou des procédés automatisés dans ta production ?

J’utilise quelques outils numériques, mais pour des tâches très précises.

Je possède notamment une découpeuse laser pour fabriquer certaines pièces de micros. C’est devenu indispensable. Au début, je découpais les platines de micros à la main. Après en avoir fabriqué deux ou trois, on cherche rapidement une autre solution, car cela demande énormément de temps et de précision.

J’achète donc des plaques brutes et je découpe moi-même mes platines au laser. Cela me permet également de m’adapter à des demandes particulières. Si un client souhaite un micro de Jazz Bass avec un écartement spécifique, je peux fabriquer la pièce aux dimensions exactes.

Je possède également une toute petite commande numérique qui me sert essentiellement à fabriquer des pickguards. Leur réalisation à la main est longue et assez pénible. Je n’aime pas particulièrement travailler le plastique et, lorsque l’on veut obtenir un résultat précis avec tous les perçages au bon endroit, la commande numérique est vraiment utile.

En revanche, je n’utilise pas de CNC pour fabriquer les instruments.

Puisque je ne fais que du sur-mesure, tous les projets sont différents. Je passerais probablement davantage de temps à modéliser et programmer chaque pièce qu’à la fabriquer directement à la main.

Surtout, j’aime travailler le bois. On me demande parfois pourquoi je continue à façonner mes profils de manche à la main. Tout simplement parce que j’aime le faire et que cela me permet d’adapter réellement le profil à la demande du client.

L’idée qu’une machine travaille seule pendant quatre heures pendant que je fais autre chose ne m’intéresse pas. Je serais même assez triste le jour où mon métier fonctionnerait ainsi.

Un apprentissage entièrement autodidacte

Comment as-tu appris les bases de la lutherie ?

Je me suis entièrement formé seul. Nous avons la chance de vivre à une époque où l’on peut trouver énormément d’informations. Lorsque l’on cherche à comprendre une technique, on peut effectuer des recherches sur Internet, regarder différentes méthodes et comparer les sources.

Il faut évidemment faire le tri, mais on trouve beaucoup de choses utiles.

Ensuite, comme tout le monde, on fait des erreurs. On coupe parfois le bois dans le mauvais sens, on choisit une méthode qui ne fonctionne pas et on recommence autrement. C’est ainsi que l’on comprend.

Il faut aussi relativiser la complexité de la lutherie électrique. Lorsque l’on parle de lutherie acoustique, je précise toujours que je n’en fais pas. Pour fabriquer correctement une guitare acoustique, je pense qu’il est indispensable d’avoir été formé par quelqu’un qui maîtrise réellement le sujet. Il existe énormément de subtilités.

La lutherie électrique est techniquement plus simple. Que le manche soit vissé, collé ou traversant, on reste fondamentalement sur un objet en bois relativement basique.

Je suis également autodidacte en électronique et dans la fabrication des micros. On démonte des circuits, on apprend comment fonctionne un transistor, on étudie ce qu’ont fait les autres et on finit par comprendre. On adapte ensuite progressivement les circuits pour développer ses propres solutions.

On se trompe, on recommence et on continue jusqu’à obtenir quelque chose qui fonctionne correctement.

Un atelier entre Grenoble et Chambéry

Où se trouve ton atelier ?

Je suis installé aux Adrets, un petit village de l’Isère situé à mi-chemin entre Grenoble et Chambéry. Nous sommes à proximité de la station de ski des Sept Laux.

Des bois locaux autant que possible

Privilégies-tu les essences locales ou travailles-tu uniquement en fonction des demandes ?

J’essaie de travailler au maximum avec du bois local. Nous avons la chance d’avoir près de Grenoble une scierie spécialisée dans le bois de lutherie. Elle fournit de nombreux luthiers en France et en Europe. On retrouve même parfois ses bois chez certains grands distributeurs étrangers.

Cette proximité est extrêmement pratique. La scierie travaille notamment le noyer et l’érable provenant de parcelles forestières situées en Rhône-Alpes et dans le Jura. Elle gère l’exploitation, le séchage et le débit des bois.

Elle propose de très belles pièces d’érable ondé, de noyer ondé et d’autres essences adaptées à la lutherie.

L’un des grands avantages est de pouvoir se rendre directement sur place. Je travaille également avec d’autres fournisseurs. Chaque scierie possède généralement ses spécialités. Dans le Jura, certains proposent notamment du frêne, du noyer, de l’érable ou de très belles tables.

Je me fournis aussi en Allemagne lorsque j’ai besoin d’essences plus rares ou de pièces très particulières, par exemple une table présentant un dessin précis ou une touche en ébène spécifique. Je travaille enfin avec quelques revendeurs européens bien connus des luthiers.

Lorsque cela est possible, j’essaie malgré tout de rester sur des essences locales. Je peux évidemment m’adapter à une demande particulière, mais j’évite certains bois exotiques dont l’exploitation pose aujourd’hui de véritables questions éthiques, comme le palissandre de Rio.

Des luthiers qui collaborent plutôt que de se concurrencer

La région grenobloise compte plusieurs luthiers. Existe-t-il une forme de collaboration entre vous ?

Oui, nous travaillons même régulièrement ensemble.

Mon activité est assez transversale puisque je fabrique des instruments, des micros et des électroniques, tout en assurant également la réparation de certains micros. Cela crée naturellement des collaborations.

Je travaille par exemple avec Altis Guitare, installé à Montbonnot. Son approche est différente de la mienne. Il s’oriente davantage vers une fabrication en petite série à l’aide de machines numériques, avec des instruments personnalisables.

Il peut proposer plusieurs variantes de couleurs ou de bois, mais il ne travaille pas exactement sur le même type de sur-mesure que moi. Nous ne sommes donc pas sur le même créneau et nous ne nous marchons pas sur les pieds.

Ses volumes de production sont également plus importants. Il cherche à fabriquer plusieurs instruments par mois alors que je reste autour d’un ou deux instruments mensuels.

En revanche, je lui fournis ses micros. Lorsqu’il développe un nouveau modèle, nous réfléchissons ensemble à la configuration électronique et aux micros adaptés.

Je collabore également avec Adrien Hartmann, davantage spécialisé dans la réparation et la restauration. Il est très pointu lorsqu’il faut restaurer un instrument abîmé ou effectuer un réglage extrêmement précis.

Il lui arrive de me contacter pour réparer un micro ou revoir l’électronique d’une ancienne guitare dont le circuit pose problème. La collaboration fonctionne dans les deux sens. Lorsque j’ai besoin d’un outil que je ne possède pas ou d’un morceau de bois particulier, ils peuvent également me dépanner.

Nous ne sommes pas dans une véritable concurrence. Nos approches et nos spécialités sont suffisamment différentes pour que nous puissions travailler ensemble.

Le bassiste, plus ouvert au sur-mesure

Tu es bassiste à l’origine. La basse reste-t-elle ton instrument de prédilection en tant que luthier ?

C’est probablement l’instrument que je fabrique le plus. Cela dépend des périodes, car il m’arrive de produire davantage de guitares, mais les basses occupent une place importante dans mon activité.

Il existe aussi une raison assez simple. Le guitariste est souvent plus conservateur. C’est évidemment un cliché, mais beaucoup de guitaristes restent attachés à la Stratocaster, à la Les Paul ou à la Telecaster. Ils s’éloignent assez peu des formes et des configurations classiques.

Le bassiste est généralement plus ouvert aux nouvelles formes, aux innovations. Il accepte plus facilement de modifier une configuration ou d’explorer une autre ergonomie.

C’est probablement pour cela que les bassistes contactent davantage les luthiers pour faire réaliser un instrument réellement sur mesure.

Une clientèle nationale et des projets à distance

Tes clients sont-ils principalement locaux ?

J’ai évidemment des clients locaux, puisque les musiciens de la région peuvent facilement venir à l’atelier. Mais ma clientèle est surtout nationale.

Pour environ deux tiers des instruments que je fabrique, les clients n’habitent pas à proximité. Cela ne signifie pas nécessairement que je ne les rencontre jamais. Certains font plusieurs fois le déplacement depuis Paris ou d’autres régions.

Passer par un luthier ne consiste pas uniquement à acheter un instrument. On achète aussi un accompagnement et une expérience.

Les clients arrivent souvent avec un projet qu’ils ont imaginé pendant longtemps. Ils aiment venir toucher les bois, voir les pièces qui deviendront leur basse ou leur guitare, découvrir l’atelier et comprendre comment je travaille.

Certains reviennent en cours de fabrication pour suivre l’évolution de leur instrument. Je leur envoie également beaucoup de photos. Au départ, il n’y a que quelques planches. Puis apparaît le manche, le corps et progressivement l’instrument complet.

À la fin, les gens sont souvent impressionnés par la transformation. Ils se souviennent des morceaux de bois du départ et découvrent l’objet final.

Cette aventure fait véritablement partie du projet. Elle n’existe pas lorsque l’on entre dans un magasin pour choisir une guitare déjà terminée, sans savoir qui l’a fabriquée, d’où elle vient ou comment elle a été produite.

L’inconvénient est évidemment le délai. Il faut généralement attendre six à huit mois pour recevoir un instrument, comme chez beaucoup de luthiers. La fabrication artisanale implique forcément un peu d'attente.

Warwick, Spector et le goût des instruments qui ont une personnalité

Existe-t-il un luthier ou une marque dont tu admires particulièrement le travail ?

Je n’ai pas véritablement de luthier star.

J’ai en revanche toujours beaucoup aimé Warwick. Aujourd’hui, il s’agit d’une production industrielle, mais la marque a commencé de manière artisanale. Leurs basses possèdent une véritable personnalité.

Le choix des bois est souvent différent de ce que l’on trouve ailleurs. Les instruments ont une forte présence visuelle et les essences sont généralement bien mises en valeur. J’en ai possédé plusieurs et cet aspect m’a toujours attiré.

Je regarde beaucoup le travail des autres luthiers, mais je suis moins sensible aux instruments d’usine. Certaines productions asiatiques actuelles sont extrêmement propres et offrent un excellent rapport qualité-prix, mais elles peuvent parfois manquer un peu d’âme.

Cela ne signifie pas qu’elles soient mauvaises. Lorsqu’un débutant me contacte pour commander un instrument, il m’arrive même de lui conseiller de ne pas passer immédiatement par un luthier.

Je lui recommande plutôt d’acheter une bonne basse d’occasion autour de 600 €, puis de se construire une expérience avec cet instrument. Avant de commander une basse sur mesure, il faut savoir ce que l’on aime, ce que l’on n’aime pas et être capable de définir son cahier des charges.

J’ai également été assez sensible au travail de Spector, de MTD ou de Tobias. On retrouve chez eux cette importance du bois que j’apprécie.

Je suis en revanche moins attiré par certaines productions très luxueuses, notamment lorsque l’on tombe dans une accumulation de marqueteries, de détails décoratifs et de prix extrêmement élevés.

Ce type d’approche ne correspond pas réellement à mon éthique.

Maintenir les instruments autour d’un tarif accessible

Combien coûte généralement un instrument fabriqué dans ton atelier ?

J’essaie donc de proposer des instruments qui restent abordables dans une fourchette de 1800 à 3000 euros. Lorsque je calcule le tarif d’une basse ou d’une guitare, déduction faite des fournitures, j’essaie de dégager une marge suffisante pour rémunérer mes heures de travail.

J’ai la chance de maîtriser les coûts de ma structure. Je travaille seul, je réalise mes peintures, mes micros et mes électroniques. La principale chose que j’achète est l’accastillage.

Je n’ai pas de salarié et je travaille dans un petit atelier installé à mon domicile, dont je suis propriétaire. Mes charges fixes sont donc relativement limitées. Cela me permet de maintenir des tarifs attractifs.

Pour moi, un instrument doit rester accessible au plus grand nombre de musiciens passionnés. 

Lorsque l’on voit des instruments atteindre 15 000 €, on peut se demander qui peut réellement se les offrir. À part un collectionneur extrêmement fortuné, qui ne les jouera peut-être presque jamais, cela devient difficilement compréhensible à mes yeux.

On peut toujours vouloir posséder la même basse qu’un musicien célèbre, mais je pense qu’un bassiste comme Victor Wooten sonnerait également très bien avec n’importe quelle basse. Le son reste avant tout dans les doigts.

Grandir, au risque de ne plus toucher le bois

Souhaites-tu faire grandir FBS dans les années à venir ?

Je veux rester sur une structure légère.

Lorsque je regarde le parcours de certains luthiers qui ont développé leur activité, augmenté leurs volumes, embauché des salariés et automatisé leur production, je remarque qu’ils se retrouvent parfois à ne plus toucher un morceau de bois pendant plusieurs mois.

Lorsque l’entreprise grandit, on ne fabrique plus forcément des instruments. On gère une société.

On passe son temps à faire du démarchage, de la publicité, des salons, des interviews et des vidéos promotionnelles. Il faut gérer les clients, la facturation, les salariés, la logistique et les problèmes de production.

Or, ce que j’aime, c’est fabriquer des guitares et des basses.

Je préfère donc rester à une petite échelle. Cette organisation m’apporte également une grande souplesse.

Je préfère continuer à sélectionner des projets qui font plaisir aux clients et qui me donnent également envie de travailler.

Fender et la logique industrielle

Tu évoquais avec humour la possibilité que Fender fasse un jour un procès à tous les luthiers. As-tu suivi les récentes actions de la marque pour protéger ses formes historiques ?

J’ai suivi cela de loin, car à mon échelle je ne suis pas vraiment concerné. Même lorsque je réalise une basse inspirée d’une Precision, la forme du corps n’est pas strictement identique.

Je trouve malgré tout cette situation assez triste.

Fender ferait peut-être mieux de se concentrer sur la qualité de ses instruments plutôt que de se battre contre le monde entier pour protéger des formes copiées depuis près de quatre-vingts ans.

Lorsque l’on observe certaines productions actuelles, notamment mexicaines, je conseille parfois aux clients d’acheter une bonne Cort ou une autre basse asiatique d’occasion à 300 ou 400 € plutôt qu’une Fender mexicaine à plus de 1 000 €.

On trouve parfois des instruments moins chers, mieux finis, avec des frettes correctement posées, de meilleurs micros et des vernis moins épais.

Le problème est que Fender fonctionne aujourd’hui comme beaucoup de grandes entreprises dirigées par des actionnaires. L’objectif principal devient la rentabilité, la gestion de la propriété intellectuelle et l’augmentation du chiffre d’affaires.

La qualité de l’instrument n’est plus forcément la seule priorité.

On n’est plus véritablement dans la lutherie. On est dans une logique de distribution. L’entreprise pourrait presque vendre des chaussures ou des légumes, le fonctionnement serait comparable.

Je trouve également que les grandes marques multiplient parfois inutilement les gammes. Lorsque l’on regarde un catalogue Fender, on trouve les Vintera, les American Professional, les Ultra, les Player et beaucoup d’autres déclinaisons.

Mais, au fond, il s’agit toujours d’une Stratocaster, d’une Telecaster, d’une Precision ou d’une Jazz Bass.

Plutôt que de créer constamment de nouvelles séries pour occuper toutes les tranches de prix, il serait peut-être préférable de rationaliser le catalogue et de proposer de très bons instruments à un tarif cohérent.

Aujourd’hui, il devient parfois difficile de comprendre ce qui différencie réellement deux modèles. Le nom du micro a changé, la finition ou quelques détails ont évolué, mais on reste face à une Jazz Bass.

Cette confusion pousse aussi certains musiciens vers les luthiers. J’en rencontre de plus en plus qui me disent avoir essayé plusieurs instruments en magasin sans parvenir à choisir. Ils trouvent qu’il y a trop de gammes, trop de références et trop peu de différences clairement perceptibles.

Ils viennent alors me voir pour définir directement ce qu’ils veulent.

Le sur-mesure ne signifie pas forcément l’exubérance

Les clients qui viennent chez un luthier recherchent-ils nécessairement des instruments extravagants ?

Pas du tout. J’ai déjà fabriqué quelques projets assez exubérants, notamment une basse à une corde ou d’autres instruments volontairement délirants, mais la majorité des demandes restent relativement classiques.

Les clients viennent souvent chercher une sorte de Jazz Bass ou de Music Man adaptée à leurs besoins.

Le sur-mesure devient particulièrement intéressant lorsque l’instrument désiré n’existe pas dans le commerce.

Il est donc venu me voir en me demandant si je pouvais lui fabriquer une basse inspirée de la Music Man avec cette finition particulière. Je l’ai réalisée et il était extrêmement heureux du résultat.

C’est souvent dans ces situations que le travail du luthier prend tout son sens.

Les gauchers et la liberté retrouvée

Les musiciens gauchers représentent-ils une part importante de ta clientèle ?

J’en vois régulièrement. Évidemment, ils ne sont pas plus nombreux que les droitiers, mais ils viennent presque toujours pour la même raison : l’instrument qu’ils souhaitent n’existe pas en version gaucher.

L’une des dernières guitares que j’ai fabriquées était un mélange entre une Fender Jaguar et une Duesenberg. Le client appréciait deux modèles différents, mais aucun n’était proposé pour gaucher.

Nous avons donc dessiné ensemble un instrument qui reprenait certains éléments des deux guitares. Nous avons mélangé les influences jusqu’à créer quelque chose de cohérent et de personnel.

Lorsqu’il a reçu la guitare, il m’a dit qu’elle était encore mieux que ce qu’il avait imaginé. C’est exactement l’objectif du sur-mesure.

Le devoir de dire non à certains projets

Acceptes-tu toutes les demandes des clients ?

Non. Il m’arrive de refuser certains projets ou, au minimum, de prévenir le client lorsque je pense que son idée n’est pas bonne. Certaines personnes arrivent avec une idée qui relève davantage du fantasme que d’un besoin réel. Elles rêvent d’un instrument sans avoir vérifié s’il correspond à leur manière de jouer.

La basse idéale : un micro et un volume

Quelle serait, pour toi, la basse idéale ?

Ma basse idéale serait probablement une Precision Bass de 1951. On pourrait même peut-être retirer le bouton de tonalité !

Je suis assez allergique à la multiplication des boutons et des réglages.

La basse que je joue le plus est d’ailleurs la première que j’ai fabriquée, cette Precision 51 en chêne. J’y reviens régulièrement parce qu’elle ne possède pratiquement qu’un seul réglage et qu’elle sonne dans toutes les situations.

J’aime également beaucoup la Music Man StingRay classique, avec un seul micro et une électronique deux bandes. C’est le même principe : on branche la basse et elle sonne immédiatement.

Pour moi, une grande partie du son se trouve de toute façon dans les doigts.

La basse idéale existe donc probablement déjà. Je ne suis pas dans une recherche absolue de perfection, car tous les instruments sont différents.

Si je devais résumer, une bonne basse possède un micro, un volume et permet ensuite au musicien de construire son son avec ses doigts.

Aucun instrument ne peut convenir à tout le monde

Il n’existe pas d’instrument miraculeux ou universel. La vraie question est de savoir quel instrument correspond à quel musicien.

Les manières de jouer sont extrêmement différentes, aussi bien chez les guitaristes que chez les bassistes. Un même instrument ne peut donc pas convenir à tout le monde.

Il en va de même pour les réglages.

J’ai déjà vu des basses avec une action tellement basse que je pensais qu’elles étaient injouables. Les cordes frisaient immédiatement lorsque je les essayais.

Pourtant, leur propriétaire les jouait parfaitement. Il effleurait les cordes du bout des doigts avec une attaque extrêmement légère. Son geste était suffisamment précis pour faire sonner la basse sans provoquer de frise.

Avec mon jeu plus dynamique, l’instrument était injouable. Pour lui, le réglage était idéal.

Il n’existe donc pas un réglage parfait, mais un réglage adapté à une personne.

Les goûts évoluent également avec le temps. On joue beaucoup un instrument, puis on s’en lasse et on le laisse plusieurs mois sur un stand. Lorsqu’on le reprend, on se dit finalement qu’il est vraiment très bien.

C’est comme manger des pâtes tous les jours. Au bout d’un moment, on s’en lasse, mais après une pause, un bon plat de pâtes reste très appréciable.

Se lancer dans la lutherie : savoir quel métier on veut exercer

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait se lancer dans la lutherie ?

Je lui conseillerais d’abord de réfléchir sérieusement à ce qu’il souhaite faire.

La lutherie ressemble un peu à la mécanique. On peut réparer des vélos, des voitures, des trains ou des avions. Le mot recouvre des réalités très différentes.

La lutherie n’est pas un seul métier, mais plusieurs métiers.

Il existe des réparateurs, des restaurateurs, des artisans qui réalisent des instruments uniques et des entrepreneurs qui développent des gammes en série.

Chacun possède sa propre vision.

Il faut donc partir avec une idée relativement claire de ce que l’on souhaite construire. Il ne suffit pas de se dire que l’on va fabriquer des basses et des guitares. On risque sinon de se retrouver dans une impasse ou dans une activité qui ne nous correspond pas réellement.

Ensuite, il faut simplement essayer.

Il n’est pas nécessaire de posséder énormément d’outils pour fabriquer un premier instrument. Mes premières basses ont été réalisées avec une scie sauteuse, trois râpes achetées dans un magasin de bricolage, du papier abrasif et une table de jardin.

Le résultat n’était pas si mauvais.

Lorsque l’on se professionnalise, on investit évidemment dans davantage de machines et d’outillage. Mais pour commencer et se faire plaisir, on peut déjà réaliser de belles choses avec très peu de matériel.

Il est extrêmement satisfaisant de transformer un morceau de bois en guitare ou en basse et de pouvoir se dire : « C’est moi qui l’ai fait. »

Tout bassiste peut-il fabriquer sa propre basse ?

Oui, pratiquement n’importe qui peut fabriquer sa basse, à condition d’avoir un minimum de goût pour le bricolage.

Il faut évidemment rester prudent. Si l’on met un doigt dans la défonceuse lors de la première utilisation, non seulement on ne terminera pas la basse, mais on risque aussi de ne plus pouvoir en jouer !

Il faut également disposer d’un minimum de place.

Il existe aujourd’hui de plus en plus de luthiers qui proposent des formations, des stages de fabrication ou des ateliers consacrés à des opérations précises comme la planification ou le frettage.

C’est une très bonne chose. Ces formations permettent de découvrir le métier dans de bonnes conditions et avec un accompagnement adapté.

« Je ne serais probablement pas un bon formateur »

Proposes-tu toi-même ce type de formation ?

Non, parce que je suis déjà extrêmement exigeant avec moi-même. Et cela ne concerne pas uniquement la lutherie. Faire la cuisine avec moi peut également être compliqué !

Lorsque j’ai une idée précise, j’ai tendance à vouloir que les choses soient réalisées exactement comme je les ai imaginées. Il m’est donc difficile de regarder quelqu’un travailler à côté de moi sans intervenir.

Un collègue vient parfois bricoler à l’atelier et fabriquer certaines pièces de son instrument. Lorsque je le vois façonner son manche, je dois me retenir de lui prendre l’outil des mains en lui disant : « Donne-moi ça, ce n’est pas comme cela qu’il faut faire ! »

J’essaie de me raisonner et de le laisser expérimenter.

La formation demande du temps, mais aussi une capacité à laisser l’autre apprendre, se tromper et trouver sa propre méthode. Je ne suis pas certain d’avoir cette souplesse.

Je préfère donc me concentrer sur la fabrication des instruments et des micros.

Une lutherie à taille humaine

Le parcours de François Boussuges illustre une approche de la lutherie située à contre-courant des logiques industrielles. Il ne cherche ni à multiplier les modèles, ni à automatiser l’intégralité de sa production, ni à transformer FBS en une grande entreprise.

Sa réussite se mesure autrement : dans le plaisir de façonner un manche à la main, dans la discussion avec un musicien, dans le développement d’un micro adapté à un jeu particulier et dans la transformation progressive de quelques planches en un instrument unique.

François Boussuges ne prétend pas inventer une basse parfaite. Il préfère fabriquer l’instrument qui conviendra à une personne précise, avec son toucher, ses habitudes, ses contraintes et parfois ses rêves.

Une vision simple, artisanale et pragmatique de la lutherie : un bon instrument n’est pas celui qui possède le plus de boutons, les bois les plus coûteux ou le prix le plus élevé. C’est celui que le musicien a envie de prendre, de brancher et de jouer.

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