Kikuchi Guitars, la tradition japonaise au service de la lutherie moderne

Publié le 10 mai 2026 à 16:01

Il y a des marques qui naissent de la nécessité, et d'autres qui naissent de la maturité. Kikuchi Guitars appartient résolument à la seconde catégorie. Créée par Yoshiyuki Kikuchi — l'homme qui pendant des décennies a fabriqué certaines des meilleures basses japonaises sous les labels les plus respectés de la planète — cette marque est bien plus qu'un nouveau venu sur le marché : c'est l'aboutissement d'une vie entière consacrée à la lutherie d'exception, et qui s'apprête aujourd'hui à conquérir l'Europe.

Le luthier : Yoshiyuki Kikuchi, un maître discret aux racines profondes

Originaire de la préfecture d'Iwate, dans le nord du Japon, Yoshiyuki Kikuchi fait partie de cette génération rare de luthiers qui ont eu la chance — et le courage — d'aller apprendre à la source même de leur art. Avant même de songer à l'aventure américaine, il est déjà à la tête d'Atelier Z, marque de basses japonaises fondée dans les années 1980, qu'il finit par céder pour se consacrer entièrement à une ambition plus grande.

C'est au début des années 1990 que tout bascule. Kikuchi quitte seul le Japon — laissant femme et enfants derrière lui — pour rejoindre New York, où il passera une année complète à travailler aux côtés de deux figures qui allaient marquer durablement l'histoire de la lutherie moderne : Roger Sadowsky, dont l'atelier était déjà une référence mondiale pour le frettage et l'assemblage corps/manche, et un certain John Suhr, alors également dans l'orbite Sadowsky avant de fonder sa propre marque, aujourd'hui culte. Roger Sadowsky lui-même, dans un message resté célèbre sur le forum TalkBass, qualifiera son assistant de quelqu'un ayant « la même passion pour la qualité » que lui.

De retour au Japon, Kikuchi prend la tête de la production des basses Sadowsky Metroline Japan, supervisant pendant de nombreuses années, sous le regard de Roger Sadowsky, la fabrication d'instruments qui ont rendu la philosophie Sadowsky accessible à un public international plus large, tout en maintenant des standards de qualité irréprochables.

Lorsque Sadowsky transfère ses opérations non-américaines vers l'Allemagne, où le groupe Warwick reprend la production des Metro Lines, Kikuchi se retrouve à un tournant. Il choisit alors de tracer sa propre route, d'abord avec Three Dots Guitars, marque intermédiaire cofondée pour développer ses propres spécifications et méthodes en dehors de toute contrainte de licence. Three Dots acquiert rapidement une réputation sérieuse, notamment au Royaume-Uni où le revendeur Guitar Guitar en fait la promotion.

Puis vient l'heure du couronnement. Trente ans exactement après sa première rencontre avec Roger Sadowsky, Kikuchi Guitars voit le jour — une marque qui lui appartient pleinement, portant fièrement son nom, et incarnant l'ensemble de sa vision et de son expertise accumulée.

Un héritage respecté, une voix personnelle

Il serait facile, et un peu paresseux, de réduire Kikuchi Guitars à « une basse Sadowsky faite par un ancien de la maison ». La filiation est réelle, assumée, et l'équipe de Kikuchi elle-même la revendique avec respect. Mais au fil des décennies, Yoshi Kikuchi a développé sa propre grammaire de lutherie, faite de raffinements discrets et de choix de conception qui lui sont propres.

L'exemple le plus marquant concerne le positionnement du manche. Sur les basses Kikuchi, la première position se situe environ 2,5 cm plus près du musicien que sur une configuration traditionnelle, tout en conservant le diapason classique de 34 pouces. Concrètement, cela améliore sensiblement le confort de la main et du bras gauches, et donne à une basse de 22 frettes la sensation de jeu d'une 20 frettes — sans rien sacrifier de l'étendue du manche. Associé à un ajustement extrêmement précis entre le manche et le corps, à un travail de frettage méticuleux et à une sélection rigoureuse de l'accastillage, ce choix ergonomique permet d'obtenir une action très basse avec un manche quasiment droit. C'est un détail qu'on ne voit pas sur une photo, mais qui change tout sous les doigts.

Les moyens techniques : une lutherie de précision à la japonaise

Ce qui distingue Kikuchi Guitars de la plupart des marques boutique, c'est la combinaison d'un savoir-faire artisanal exceptionnel, d'une maîtrise des matériaux modernes, et d'une philosophie de conception mûrie sur plusieurs décennies.

Le corps : l'équilibre avant la légèreté à tout prix

Le poids fait partie des considérations de Yoshi Kikuchi, mais ne constitue pas une obsession en soi. Certains exemplaires des Custom Series, conçus avec des corps chambered (creusés de cavités internes) dans des essences comme l'acajou africain, peuvent descendre autour de 3,6 kg — mais ce chiffre ne doit en aucun cas être considéré comme représentatif de l'ensemble de la gamme. Le poids final d'un instrument dépend d'une multitude de facteurs : essence et densité du bois, construction du manche, accastillage retenu, spécifications propres à chaque client. Plutôt que de courir après l'instrument le plus léger possible, Kikuchi place l'équilibre, le confort de jeu, la résonance et la musicalité au sommet de ses priorités. On trouve également des tops en Black Limba sur certaines configurations, offrant un grain visuel saisissant et une réponse acoustique distincte, ainsi que de l'aulne (alder) et du frêne (ash) pour les corps des Hermes — deux classiques de la lutherie basse qui offrent respectivement rondeur et clarté.

Le manche : précision, stabilité… et ergonomie repensée

C'est sur le manche que Kikuchi bâtit sa réputation depuis ses années auprès de Sadowsky. La précision d'assemblage corps/manche — avec des jeux d'ajustement minuscules — et le frettage millimétré sont un héritage direct de cette période. Les manches sont en érable, souvent avec une finition nitrocellulosique mate très fine (« thin matte nitro ») qui préserve le ressenti naturel du bois sous la main.

Sur certains modèles de la Custom Series, Yoshi fait également appel à l'érable torréfié (roasted maple, ou thermo wood), un procédé qui consiste à soumettre le bois à de très hautes températures en environnement contrôlé pour en éliminer l'huile et l'humidité, produisant un matériau d'une stabilité dimensionnelle remarquable et une sensation de jeu proche d'un instrument vieilli de plusieurs décennies. Cette technique, popularisée au fil des années par plusieurs fabricants à travers le monde, n'est toutefois pas neutre sur le plan sonore : elle modifie la réponse du manche et n'est pas forcément le choix idéal pour les musiciens recherchant la brillance la plus marquée. Chez Kikuchi, son usage reste donc un choix au cas par cas, retenu lorsque Yoshi estime qu'il correspond au caractère recherché pour l'instrument concerné — et non une signature systématique de la marque.

La largeur de sillet est par ailleurs systématiquement plus étroite que le standard J-Bass classique — 37 mm en 4 cordes, 46 mm en 5 cordes — afin de faciliter les positions hautes et les techniques de mute sur le 5 cordes.

L'électronique : un préampli développé avec EMG, pensé pour la transparence

L'un des éléments les plus aboutis de la conception Kikuchi est son préampli original à 9V, présent sur l'ensemble des Custom et Hermes. Loin d'être un simple module générique, il a été développé en collaboration avec EMG, qui en assure la fabrication selon les spécifications précises de Yoshi Kikuchi — un processus qui a nécessité pas moins de huit prototypes avant d'arriver à la version définitive.

Sa philosophie de conception privilégie avant tout la transparence, l'équilibre et la musicalité, plutôt qu'une coloration marquée. L'égaliseur, en boost uniquement, agit sur deux points précis : 40 Hz pour les graves et 6 kHz pour les aigus. Ce choix de 6 kHz pour le registre supérieur — plus haut que ce qu'on trouve sur de nombreux préamplis concurrents — apporte un haut du spectre plus doux, plus ouvert et plus aérien, tout en s'accordant particulièrement bien avec les systèmes d'amplification modernes. La transition entre modes passif et actif a quant à elle été calibrée pour minimiser au maximum l'écart de volume et de timbre perçu, via un switch tiré du potentiomètre de tonalité.

Les micros DiMarzio (modèles 4HC) équipent les versions actives de la Hermes, tandis que les versions passives embarquent des micros maison développés spécifiquement pour restituer la résonance naturelle de l'instrument sans coloration superflue.

Les instruments : trois lignes, une cohérence absolue

La Custom Series — l'œuvre fondatrice

La Custom Series a constitué la ligne haute couture de la maison Kikuchi à son lancement : des basses 4 et 5 cordes en style J-Bass moderne, conçues comme des pièces uniques, nées du dialogue entre le luthier et le bois sélectionné — corps en acajou africain chambered, tops en Black Limba, manches en érable torréfié flammé selon les exemplaires.

Précision importante pour nos lecteurs : à l'heure où nous écrivons ces lignes, Yoshi Kikuchi ne construit plus activement de nouveaux modèles Custom, son attention se portant désormais en priorité sur la série Hermes et sur ses guitares archtop. Les exemplaires Custom existants n'en deviennent que plus recherchés sur le marché de l'occasion, où ils circulent notamment via Reverb et atteignent des cotes élevées.

Spécifications types Custom Bass 5 cordes (exemplaires historiques) :

  • Corps : Acajou africain chambered (ou Black Limba top)
  • Manche : Érable, parfois torréfié et flammé selon l'exemplaire, finition nitro mate
  • Touche : Palissandre indien ou érable
  • Radius : 12" (305R)
  • Largeur de sillet : 46 mm
  • Préampli : Kikuchi Guitars Original, développé avec EMG
  • Mécanique : Hipshot Ultra-Light License
  • Chevalet : Hipshot 19 mm spacing

La Hermes Series — le cœur battant de la marque aujourd'hui

La série Hermes (du nom du messager grec, chargé de « transmettre » le savoir de Kikuchi au plus grand nombre) constitue désormais la ligne sur laquelle se concentre l'essentiel de l'activité de Yoshi Kikuchi. Son positionnement reste particulièrement remarquable : si les spécifications et certains choix esthétiques sont fixés — ce qui permet de maîtriser les coûts de production — la qualité de fabrication reste identique à celle des Custom historiques.

Disponible en 4 et 5 cordes, dans plusieurs configurations :

  • MV (Maple/Vari) : corps en frêne, touche érable
  • RV (Rosewood/Vari) : corps en aulne, touche palissandre
  • Versions actives et passives disponibles

Les Hermes embarquent le même préampli développé avec EMG que les Custom, et les versions passives disposent de micros J exclusifs développés pour restituer « la séparation entre les cordes et la chaleur vintage naturelle » sans compromis sur la cohérence inter-cordes.

Spécifications Hermes RV4 Active :

  • Corps : Aulne 2 pièces (solid)
  • Manche : Érable, finition nitro mate
  • Touche : Palissandre, 22 frettes, radius 12"
  • Largeur de sillet : 37 mm
  • Micros : DiMarzio 4HC (position 60's)
  • Préampli : Kikuchi Guitars Original (dév. EMG), boost 40 Hz / 6 kHz
  • Chevalet : Hipshot 20 mm spacing
  • Mécanique : Hipshot License Ultra-Light
  • Sillet : Tusq
  • Fourni avec étui semi-rigide

La NY155 et la gamme Archtop — un hommage à l'âge d'or américain

En 2024-2025, Kikuchi Guitars surprend tout le monde avec le lancement de la NY155, une guitare archtop jazz électrique. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, le « NY » ne fait pas référence aux années new-yorkaises de Kikuchi auprès de Sadowsky : il s'agit d'un hommage direct à l'une des icônes absolues de la lutherie archtop américaine, la légendaire D'Angelico « New Yorker ».

Avec son corps de 15,5 pouces et sa profondeur de 70 mm, la NY155 affiche une polyvalence conçue pour les guitaristes en quête d'une archtop maniable et véritablement sonore. Le top en épicéa massif (press arch, bracing en X traditionnel), le dos et les éclisses en érable flammé multicouche 5 plis, le manche en érable/noyer 5 plis avec touche ébène et le micro mini-humbucker flottant customisé composent un instrument d'une grande cohérence acoustique et électrique. L'action est réglée pour une jouabilité extrêmement fluide (1re corde à 12e case : 0,8-1,0 mm).

La gamme archtop s'est depuis étoffée avec plusieurs modèles limités annuels : JF15, JF16 (corps 16 pouces full-size), MF15S, MF15L (medium frame), JS15 — certains disponibles en version 2 humbuckers — confirmant que l'archtop constitue, avec la Hermes, l'un des deux axes prioritaires actuels de la marque.

Distribution : du Japon vers l'Europe et les États-Unis

Au Japon

La distribution japonaise est assurée par Okada International, basée à Yokohama, distributeur de référence de nombreuses marques premium au Japon (Sadowsky, Suhr, Source Audio, GR Bass...). Les instruments sont disponibles dans les grandes enseignes spécialisées de Tokyo : Ikebe Musical Instruments (avec ses nombreux points de vente dans Ikebukuro, Shibuya et Akihabara), Miki Gakki, et diverses boutiques spécialisées en basses.

En Europe et aux États-Unis : une ouverture récente et structurée

Longtemps, Kikuchi Guitars — à l'image de Three Dots Guitars avant elle — s'est concentrée presque exclusivement sur le marché japonais. Mais la situation a évolué de manière significative : à la suite d'échanges entre Yoshi Kikuchi, son équipe au Japon et leurs futurs partenaires occidentaux, la marque a fait le choix de se présenter activement à un public international plus large.

Kikuchi Guitars Europe, basé à Hilversum, aux Pays-Bas, est désormais le distributeur officiel pour l'Europe et dispose d'un point de vente physique où les musiciens peuvent venir essayer les instruments en personne. Pour celles et ceux qui ne peuvent pas se déplacer, la structure a investi dans des solutions de démonstration et de consultation vidéo de haute qualité, permettant de voir, d'entendre et de découvrir les instruments en détail, où que l'on se trouve en Europe — un service de vente accompagnée pensé pour rassurer sur un achat à distance.

Une structure équivalente, Kikuchi Guitars USA, couvre désormais le marché nord-américain.

La prochaine étape pour la marque consiste à construire progressivement un réseau de revendeurs spécialisés soigneusement sélectionnés en Europe. Comme le souligne l'équipe de Kikuchi Guitars Europe, ces relations se construisent dans le temps, au même titre que la notoriété de la marque elle-même.

Un ambassadeur de poids : Rogier van Wegberg

Parmi les premiers bassistes professionnels de premier plan à avoir adopté les basses Kikuchi figure le Néerlandais Rogier van Wegberg. Sa feuille de route impressionne : tournées avec David Garrett, place de bassiste attitré sur les éditions de Night of the Proms, et collaborations avec des artistes internationaux tels que Chaka Khan, Toto, Seal, Nile Rodgers, Al McKay (Earth, Wind & Fire) ou encore Andrea Bocelli.

Van Wegberg a publié plusieurs vidéos mettant en valeur ses Kikuchi — une excellente porte d'entrée pour qui souhaite entendre ces instruments entre les mains d'un musicien professionnel chevronné, et juger par soi-même de leur caractère sonore.

Visibilité en Europe : une présence désormais active, un réseau en construction

La situation européenne est donc bien plus dynamique qu'une simple question d'attente. Avec une base opérationnelle aux Pays-Bas, un point de vente physique, des services de démonstration vidéo et un ambassadeur du calibre de Rogier van Wegberg, Kikuchi Guitars dispose déjà d'une porte d'entrée solide sur le marché européen.

Ce qui reste à construire, c'est le maillage de revendeurs physiques à travers le continent — un travail de fond qui prendra nécessairement du temps, comme pour toute marque boutique cherchant à s'implanter durablement face aux grandes enseignes (Thomann, Musicstore, Sound Service...). Mais les fondations posées — distribution officielle, showroom, ambassadeurs, présence digitale active — sont d'une solidité rare pour une marque qui n'adressait, il y a encore peu, que le marché japonais.

Pour suivre la marque :

  • Facebook : Kikuchi Guitars Europe et Kikuchi Guitars USA
  • Instagram : @kikuchiguitarseurope et @kikuchiguitars.us
  • YouTube : Kikuchi Guitars Europe

Une marque à suivre de très près

Kikuchi Guitars incarne une proposition rare dans le monde de la lutherie moderne : un instrument de haute facture portant l'empreinte d'un seul homme, dont le parcours exceptionnel — Atelier Z, l'année new-yorkaise auprès de Sadowsky et Suhr, la Sadowsky Metroline Japan, Three Dots, puis Kikuchi Guitars — constitue une garantie de qualité en soi, sans pour autant se résumer à un simple décalque de l'héritage Sadowsky.

Le positionnement du manche, le travail mené avec EMG sur le préampli, l'hommage à D'Angelico sur la NY155, et le recentrage actuel sur les séries Hermes et Archtop dessinent les contours d'une marque qui avance avec sa propre voix. Pour les amateurs de basses « Made in Japan » en quête d'une alternative sérieuse aux Sadowsky NYC (à prix inaccessible) ou aux Sadowsky Metro (désormais produites en Allemagne), Kikuchi Guitars offre un mix singulier de philosophie héritée, d'âme japonaise et de vision personnelle.

Avec une distribution désormais active en Europe via Hilversum, un showroom, des démonstrations en vidéo et un ambassadeur de la trempe de Rogier van Wegberg, l'arrivée de Kikuchi sur nos pédalboards et nos scènes ne relève plus de l'hypothèse. Chez gravebasse.com, on continuera de suivre chaque étape de cette implantation européenne.

Sources : Okada-International (okada-web.com), Guitar Guitar UK (guitarguitar.co.uk), Ikebe Musical Instruments, TalkBass, Reverb, La Clave de Fa, ainsi que des précisions transmises directement par Kikuchi Guitars Europe.

Article rédigé par gravebasse.com — Mai 2026

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