Le fabricant de pédales de Woburn, Massachusetts, connu des bassistes pour ses filtres d'enveloppe et son Aftershock Bass Distortion, vient d'être racheté par Ernie Ball. Retour sur l'histoire des deux marques et sur ce que cette union laisse entrevoir pour la basse.
C'est officiel depuis le 8 juillet : Source Audio, la petite équipe du Massachusetts qui a redéfini ce qu'une pédale peut faire depuis vingt ans, passe sous le toit d'Ernie Ball, la maison des cordes Slinky et des guitares et basses Music Man. Sur le papier, ça ressemble à une ligne de communiqué de plus. Dans les faits, c'est la rencontre de deux histoires qui, chacune à leur manière, ont changé la façon dont on joue de la basse.
Ernie Ball a signé un accord définitif pour acquérir Source Audio, dont le catalogue de pédales delay, reverb, filtres et distorsion a fini par s'imposer aussi bien chez les guitaristes que chez les bassistes. Le montant de la transaction n'a pas été communiqué. Ce qui l'a été, en revanche, c'est l'intention affichée des deux côtés : Source Audio continue d'exister sous son propre nom, garde son équipe et son catalogue, mais bénéficie désormais de la force de frappe commerciale et logistique d'Ernie Ball — distribution mondiale, réseau de revendeurs, moyens de développement.
Roger Smith, cofondateur et patron de Source Audio, a résumé l'esprit de l'accord en expliquant que l'objectif de la marque a toujours été d'allier un design sonore exigeant à une technologie qui inspire vraiment les musiciens, et que l'univers d'Ernie Ball, profondément ancré dans la culture guitare, colle parfaitement à cette philosophie. Brian Ball, le PDG d'Ernie Ball, a de son côté insisté sur autre chose que la technologie pure : la capacité des pédales Source Audio à faire découvrir aux musiciens des sons qu'ils ne savaient pas chercher.
Ernie Ball, ou l'histoire d'une révolution par la corde
Pour comprendre l'ampleur de ce rachat, il faut remonter au milieu des années 1960. À cette époque, plier une corde de guitare relevait de l'épreuve de force : les jeux étaient rigides, pensés pour la stabilité plus que pour l'expression. Des bluesmen comme Buddy Guy ou Chuck Berry devaient littéralement lutter contre leur instrument pour arracher un bend. Ernie Ball a changé la donne en lançant la gamme Slinky, des jeux de cordes plus souples qui ont ouvert la porte au vocabulaire du bending tel qu'on le connaît aujourd'hui. Sans cette innovation, une bonne partie du langage électrique moderne — guitare comme basse — n'existerait tout simplement pas sous cette forme.
Depuis, les Slinky sont devenues une norme de fait dans l'industrie, portées par une liste d'artistes qui donne le vertige : Jimmy Page, Keith Richards, Jeff Beck, John Mayer, Tony Levin, Johnny Marr, Annie Clark, John Petrucci... la page dédiée aux artistes du site Ernie Ball donne le tournis à qui prend le temps de la parcourir.
Music Man et la StingRay, l'autre pilier
C'est sur ce socle qu'est née la marque Music Man, dont Ernie Ball a repris les rênes à la fin des années 1980. Et pour un titre comme Gravebasse, l'épisode qui compte vraiment, c'est 1976 et la sortie de la StingRay Bass. Dessinée par Leo Fender et d'anciens ingénieurs de chez Fender, Forrest White et Tom Walker, avec la contribution décisive du fils d'Ernie Ball, Sterling Ball, cette basse a été la première basse de série à embarquer une électronique active — un préampli deux bandes intégré, une nouveauté absolue à l'époque. Son gros micro humbucker placé près du chevalet lui donne ce grave massif et cette définition dans l'aigu qui ont fait sa réputation, des studios de Bernard Edwards jusqu'aux scènes de Flea, Tony Levin, Pino Palladino ou Joe Dart. Presque cinquante ans plus tard, la StingRay reste une référence absolue du son de basse moderne, et Music Man continue de faire évoluer sa gamme de guitares signature aux côtés de figures comme John Petrucci, Steve Lukather ou Annie Clark.
Source Audio, vingt ans d'ingénieurs devenus faiseurs de son
Face à ce monument, Source Audio a une histoire beaucoup plus récente, mais tout aussi singulière. Tout commence à Woburn, dans le Massachusetts, où Roger Smith et Jesse Remignanti travaillent alors comme ingénieurs chez Analog Devices, un poids lourd du traitement du signal numérique. L'idée germe autour d'une nouvelle puce DSP maison, la Sigma DSP, que Smith imagine parfaitement taillée pour des effets de guitare. Rejoints par Bob Chidlaw, ancien scientifique en chef chez Kurzweil Music Systems et expert en algorithmes audio, ils fondent Source Audio et sortent en 2006 leur premier produit : le Hot Hand, une bague sans fil à accéléromètre qui pilote les paramètres d'un effet par le geste. Une signature technologique qui ne quittera plus jamais la marque.
- 2005–2006 : Fondation à Woburn (Massachusetts) par Roger Smith et Jesse Remignanti, rejoints par Bob Chidlaw ; sortie du Hot Hand Motion Controlled Wah Filter.
- 2008 : Lancement de la gamme Soundblox, dont le Multiwave Distortion et ses multiples modes de saturation.
- 2010 : Entrée remarquée dans le monde de la basse avec le Soundblox Bass Envelope Filter, qui devient une référence sur les forums spécialisés, puis avec les Multiwave Bass Distortion.
- Années 2010 : Multiplication des pédales pensées basse : Aftershock Bass Distortion, gammes One Series et Soundblox 2, plateforme logicielle Neuro pour l'édition profonde des presets.
- 2020s : Consolidation autour de références devenues incontournables : Nemesis Delay, Ventris Dual Reverb, Collider Delay+Reverb, EQ2 Programmable Equalizer.
- 2026 : La marque fête ses vingt ans... et change de famille en rejoignant Ernie Ball / Music Man.
Ce qui frappe dans ce parcours, c'est la constance : une petite structure d'ingénieurs passionnés, jamais tentée par la démesure, qui a construit sa réputation sur la profondeur du traitement du signal plutôt que sur le marketing. Le filtre d'enveloppe Soundblox reste aujourd'hui encore une référence pour tout bassiste en quête de sons funk, et l'Aftershock a trouvé sa place sur des pedalboards bien au-delà du seul rock alternatif.
Ce que ça change, concrètement
Côté produits, rien ne bouge dans l'immédiat : le catalogue actuel reste disponible, la garantie et le support continuent, et Roger Smith conserve la direction opérationnelle de l'équipe, en lien direct avec Brian Ball pour la transition. Ce qui change, c'est l'accès : distribution internationale élargie, réseau de revendeurs renforcé, et surtout des moyens de développement que la petite structure du Massachusetts n'avait pas forcément seule. Source Audio évoque déjà, sans plus de détails, plusieurs projets en cours nés de cette mise en commun — de quoi surveiller la marque de près dans les mois qui viennent.
Pour la scène basse en particulier, le rapprochement a un petit parfum de symbole : une marque de pédales qui a construit une bonne partie de sa réputation sur des effets pensés spécifiquement pour la basse rejoint la maison qui a inventé, avec la StingRay, l'idée même de l'électronique active embarquée. Deux façons différentes, à cinquante ans d'écart, de repousser ce qu'on attend du son de basse.
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