Né le 11 avril 1918 à Nashville, dans le Tennessee , Jimmy Lewis illustre de manière spectaculaire la mutation organologique et stylistique du rôle du bassiste au milieu du XXe siècle. Sa carrière traverse l'âge d'or des grands orchestres de swing pour plonger directement dans l'émergence de la musique soul, du rhythm & blues et des comédies musicales modernes, marquant l'adoption de la basse électrique par les musiciens de tradition jazz.
Le Moteur Rythmique du Count Basie Septet
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'économie des grands orchestres de jazz s'effondre. Les coûts logistiques des tournées deviennent insoutenables face à la concurrence de la télévision et au changement des goûts du public vers de plus petites formations bebop ou rhythm & blues. Le légendaire Count Basie Orchestra n'échappe pas à cette crise. Pour survivre dans cette nouvelle réalité économique, Basie est contraint de dissoudre son big band pour former un septet de 1950 à 1952. C'est au sein de cette formation intimiste que Jimmy Lewis s'illustre à la contrebasse, aux côtés de géants comme le trompettiste Clark Terry, le saxophoniste Wardell Gray, le clarinettiste Buddy DeFranco, le guitariste Freddie Green et le batteur Gus Johnson.
Le défi acoustique pour Lewis était immense : il devait générer la même intensité propulsive qu'un big band entier, mais avec un effectif réduit. Le style rythmique exigé par Basie était extrêmement sophistiqué. Il ne s'agissait plus de jouer le rythme "two-beat" (marquer les temps 1 et 3) caractéristique des anciens orchestres comme celui de Jimmie Lunceford, mais de jouer le "four-four" (quatre temps marqués de manière égale), qui constitue l'essence dynamique du swing moderne.
L'analyse de cette période révèle la profonde philosophie de Count Basie concernant la dynamique acoustique, une philosophie qui a façonné le jeu de Lewis. Lewis relatait que lors d'une performance au Brass Rail, un club du Loop de Chicago, le public était bruyant. Lewis commença à jouer fort pour couvrir le bruit ambiant. Basie s'approcha et lui intima l'ordre inverse : "Ne joue pas si fort, ils t'entendront". Basie fixa un tempo très bas et très doux, observant simplement le balancement des pieds du public pour vérifier si le "groove" opérait. Cette leçon sur la psychoacoustique a enseigné à Lewis que l'intensité du swing ne réside pas dans l'amplitude du volume, mais dans la précision millimétrique du placement temporel (le pocket).
L'Adoption de la Basse Électrique et la Révolution de Broadway
Faisant preuve d'une adaptabilité remarquable face aux bouleversements technologiques des années 1950 et 1960, Jimmy Lewis fut l'un des premiers musiciens de sa génération issus du jazz traditionnel à embrasser pleinement la basse électrique. Il a notamment perfectionné son utilisation de cet instrument lors de ses collaborations avec le saxophoniste de rhythm & blues King Curtis. Le passage de la contrebasse à la basse électrique (instrument popularisé par Leo Fender en 1951) nécessite un réajustement physiologique complet : l'instrument devient horizontal, la technique de main droite change radicalement, et le contrôle de l'amplification et du sustain (durée de vie de la note) devient un paramètre expressif majeur.
Cette maîtrise de la basse électrique l'a propulsé au cœur de la contre-culture des années 1960. La contribution la plus célèbre de Lewis hors du jazz pur fut son travail sur la comédie musicale culte Hair. Il est le musicien qui a composé et interprété les lignes de basse originelles de ce spectacle révolutionnaire, figurant à la fois sur l'enregistrement de la distribution Off-Broadway en 1967 et sur l'album de la distribution originale de Broadway en 1968, publiés par RCA. Les lignes de basse de Hair, profondément syncopées, mélodiques et saturées de l'influence de la Motown et de Stax, ont redéfini l'architecture sonore des fosses d'orchestre de théâtre. Lewis y a introduit la grammaire de la musique populaire afro-américaine, prouvant que la basse électrique pouvait être l'instrument principal d'une partition narrative.
Une Carrière Prolifique en Studio et la Production Indépendante
La versatilité de Jimmy Lewis en a fait l'un des musiciens de session les plus prolifiques de la côte Est avant de s'installer à Los Angeles. Il a enregistré avec un éventail étourdissant d'artistes, couvrant le jazz classique, le soul jazz et la soul pure : Duke Ellington, Billie Holiday, Cootie Williams, Horace Silver, Lou Donaldson, Grant Green, Houston Person, Johnny "Hammond" Smith, Wilson Pickett et Solomon Burke. Son habilité à générer des lignes de basse funk ("Everything I Play Is Funky" avec Lou Donaldson) tout en conservant une fluidité bebop démontre une plasticité cognitive rare.
Dans la seconde moitié de sa carrière, basé à Los Angeles, Lewis s'est émancipé du seul rôle d'instrumentiste pour devenir un auteur-compositeur et producteur très respecté dans le milieu de la "Southern Soul". Il a écrit des succès pour Ray Charles, Bobby Womack, Peggy Scott-Adams et Z.Z. Hill (notamment le hit R&B "Love Is So Good When You're Stealing It" en 1977). Animé par une volonté de contrôle sur ses masters et ses droits d'auteur, il a fondé son propre label indépendant, Miss Butch Records, au début des années 1990. Sur ce label, il a continué à produire d'autres artistes et a sorti ses propres albums en tant que chanteur et multi-instrumentiste, dont Totally Involved (réédité) et Soulgasm (1997).
Jimmy Lewis s'est éteint à New York le 2 mars 2000, à l'âge de 81 ans. Il laisse derrière lui l'héritage d'un artisan musical dont les vibrations ont littéralement accompagné l'Amérique de l'ère du swing à l'ère du funk.
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