Rod Allen, né sous l'état civil de Rodney Bainbridge le 31 mars 1944 à Leicester, en Angleterre, représente l'archétype du musicien britannique de la période charnière des années 1960, naviguant entre les vestiges du music-hall et l'explosion de la pop moderne. Issu d'un milieu modeste et d'une famille de commerçants, son éveil musical s'opère durant son adolescence, catalysé par l'émergence fulgurante du skiffle au Royaume-Uni. Ce genre hybride et prolétarien, mêlant folk, jazz, et blues américain joué sur des instruments rudimentaires ou improvisés, a agi comme une véritable étincelle pour toute une génération de jeunes musiciens britanniques, palliant le manque de moyens financiers de l'après-guerre. Profondément influencé et fasciné par la voix et le jeu de guitare frénétique de Lonnie Donegan, le "roi du skiffle", le jeune Rodney rejoint son fan club officiel dès l'âge de 12 ans, marquant ainsi son premier engagement formel dans la culture musicale.
À l'âge de 14 ans, sa famille déménage dans le quartier ouvrier de Sparkbrook à Birmingham, une ville industrielle qui deviendra un vivier majeur pour la musique britannique. Il y poursuit sa scolarité à la Moseley Grammar School, un environnement où il commence à tisser ses premiers liens artistiques. Avant de s'engager corps et âme dans une carrière artistique souvent précaire, il occupe un emploi de bureau à la Co-operative Insurance Society pendant dix-huit mois, une expérience qui forgera sans doute son éthique de travail et sa résilience future face aux aléas de l'industrie du divertissement.
La véritable trajectoire musicale d'Allen s'amorce en 1958 lorsqu'il forme, avec son ami d'école et camarade Barry Pritchard, un duo vocal et acoustique d'abord nommé The Strollers. Ce duo embryonnaire évolue rapidement pour intégrer d'autres musiciens locaux, se métamorphosant en un groupe nommé The Clifftones, incluant également Glen Dale. Cependant, c'est l'année 1963 qui marque un point de rupture technologique et stylistique décisif : face à la déferlante du phénomène des Beatles et du son "Merseybeat", le groupe comprend qu'il doit impérativement se moderniser et s'électrifier. Rodney Bainbridge délaisse alors la simple guitare pour s'approprier la guitare basse électrique, assumant désormais le rôle crucial de pilier rythmique tout en conservant sa place de chanteur principal, une dualité technique et cognitive particulièrement exigeante. Le groupe s'étoffe avec l'arrivée d'un batteur (Andy Brown) et d'un claviériste (David Carr).
Repérés par Reginald Calvert, un promoteur de concerts flamboyant, imprévisible et pionnier controversé des radios pirates britanniques (qui sera tragiquement abattu en 1966 lors d'un différend commercial lié à ces mêmes stations), le groupe subit les excentricités du management de l'époque. Calvert, cherchant à exploiter des filons théâtraux, les rebaptise brièvement les "Merry Men", les obligeant à porter sur scène des pourpoints et des collants verts pour accompagner un chanteur au nom de scène évocateur de "Robbie Hood". Soucieux de retrouver une crédibilité artistique et de s'émanciper de cette image fantaisiste et étouffante, le groupe se renomme d'abord The Fortunes Rhythm Group, pour finalement adopter le nom définitif et épuré de The Fortunes. C'est à ce moment précis que Rodney Bainbridge décide de changer d'identité publique ; il ouvre un annuaire téléphonique au hasard et choisit le nom de scène "Allen", devenant ainsi officiellement Rod Allen.
En tant que bassiste et chanteur principal, Rod Allen a été l'architecte du son distinctif de The Fortunes. Contrairement à une grande partie des groupes de la "British Invasion" (comme The Rolling Stones ou The Animals) qui s'orientaient vers un rhythm and blues rugueux, saturé et rebelle, The Fortunes ont délibérément choisi de se spécialiser dans un registre plus policé, celui des ballades douces et des orchestrations sophistiquées. Leur signature sonore reposait sur des harmonies vocales complexes à trois voix, soutenues et propulsées par la ligne de basse solide, ronde et mélodique d'Allen.
Leur ascension vers la notoriété débute en 1963 avec leur deuxième single, "Caroline", qui capte l'air du temps et est habilement adopté comme indicatif musical officiel par la célèbre station de radio pirate Radio Caroline, leur garantissant une exposition et une diffusion radiophonique massives et inespérées. La consécration internationale absolue survient deux ans plus tard, en 1965, avec le titre "You've Got Your Troubles", qui brise les frontières et se hisse avec fulgurance dans le Top 10 des classements au Royaume-Uni (n°2), aux États-Unis (n°7) et au Canada. Ce triomphe transatlantique est immédiatement confirmé par d'autres succès majeurs tels que "Here It Comes Again" et le très remarqué "This Golden Ring".
Cependant, l'industrie musicale des années 1960 était une machine impitoyable, souvent contrôlée par des producteurs omnipotents qui privilégiaient l'efficacité des musiciens de session (les fameux session men) en studio, reléguant parfois les membres officiels des groupes à de simples figures de proue promotionnelles. Rod Allen et The Fortunes ont été rattrapés par cette réalité industrielle, devant affronter une vive controverse lorsqu'ils ont admis, avec une honnêteté rare lors d'une interview, qu'ils n'avaient pas joué de leurs propres instruments sur les enregistrements studio de certains de leurs plus grands succès, s'attirant ainsi les foudres d'une presse musicale en quête d'authenticité rock.
Malgré ces écueils, le groupe a su rebondir financièrement et médiatiquement en s'associant au monde de la publicité, Rod Allen prêtant sa voix si caractéristique au célèbre jingle de Coca-Cola "It's The Real Thing", démontrant la polyvalence et l'attrait commercial de son timbre. Faisant preuve d'une grande résilience, The Fortunes connaissent un renouveau commercial inattendu et massif au début des années 1970 avec des succès mondiaux ancrés dans une pop orchestrale riche, tels que "Here Comes That Rainy Day Feeling Again", "Freedom Come, Freedom Go", et "Storm in a Teacup", ce dernier étant d'ailleurs coécrit par les célèbres compositeurs Lindsey De Paul et Barry Blue.
La carrière de Rod Allen force le respect par son exceptionnelle longévité. Alors que l'ère des succès massifs dans les hit-parades s'estompe inévitablement à la fin des années 1970 face à l'arrivée du punk et du disco, The Fortunes refusent de se dissoudre. Sous l'impulsion constante d'Allen, ils s'adaptent et maintiennent une présence ininterrompue et lucrative sur le circuit extrêmement exigeant des cabarets, des clubs de vacances et des tournées nostalgiques. Pendant plus de 40 ans, Allen a été la voix, la basse et l'âme du groupe, dirigeant une formation aux membres changeants avec une constance remarquable.
C'est cette même passion inébranlable qui l'a poussé à monter sur scène jusqu'à la limite de ses forces physiques. Rod Allen a joué son tout dernier concert avec la formation à Yeovil le 25 novembre 2007, peu de temps après qu'on lui eut diagnostiqué un cancer du foie à un stade avancé. Rod Allen s'est éteint des suites de cette maladie le 10 janvier 2008, à l'âge de 63 ans, dans sa résidence d'Eastern Green, à Coventry, une ville où il résidait depuis plus de vingt ans. Il laissait dans le deuil son épouse Margaret, ses deux enfants Leigh et Sharon, ainsi que trois petits-enfants. Jusqu'au bout, son dévouement à la musique est resté entier : il a expressément formulé le vœu que The Fortunes, dont le carnet d'engagements pour l'année 2008 était déjà plein, honorent leurs contrats et poursuivent leur activité musicale et scénique après sa disparition.
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