Conrad R. Lozano est né le 21 mars 1951 à Los Angeles, en Californie. Figure tutélaire de la scène musicale californienne, il s'est imposé au fil des décennies comme l'un des bassistes les plus emblématiques et les plus influents du mouvement roots rock et chicano. Américain de troisième génération, il grandit dans le quartier de Belvedere, situé dans l'effervescent East Los Angeles, au sein d'un foyer majoritairement anglophone. Ses racines familiales s'étendent à travers une géographie vaste et historiquement chargée : son père et sa grand-mère paternelle sont originaires de Los Alamitos en Californie, sa mère vient d'El Paso au Texas, tandis que son grand-père maternel a émigré de l'État de Chihuahua, au Mexique. Cette géographie intime constitue le terreau sociologique sur lequel Lozano va bâtir une identité musicale profondément hybride.
De la Scène R&B à la Résurgence Acoustique : La Naissance de Los Lobos
Bien que ses parents ne fussent pas des musiciens pratiquants, Lozano baigne très tôt dans l'effervescence culturelle d'East Los Angeles, un environnement unique où le rhythm and blues afro-américain, le blues, le rock 'n' roll naissant, le doo-wop et la musique traditionnelle mexicaine (boléros, rancheras) coexistent, s'entrelacent et résonnent quotidiennement dans les rues et à la radio. Durant ses années de formation à la Garfield High School, il côtoie d'autres jeunes musiciens d'origine mexicaine, notamment le chanteur et multi-instrumentiste David Hidalgo, le batteur et parolier Louie Pérez, ainsi que le guitariste Cesar Rosas. Au début des années 1970, prouvant déjà sa maîtrise des grooves syncopés, Lozano fait un bref passage au sein du groupe de R&B latino Tierra, perfectionnant ainsi son jeu de basse électrique dans un contexte soul et funk exigeant.
L'année 1973 marque une rupture esthétique majeure. Animés par une volonté de réappropriation de leurs racines culturelles face à l'hégémonie de la culture pop anglo-saxonne, Hidalgo, Pérez, Rosas et Lozano s'unissent pour former un ensemble initialement baptisé Los Lobos del Este (De Los Angeles). Ce nom est choisi comme un hommage teinté d'ironie affectueuse aux célèbres groupes norteños tels que Los Tigres del Norte ou Los Lobos del Norte. À cette époque, la démarche du quatuor est radicale, voire à contre-courant : au lieu de poursuivre dans la veine du hard rock, du blues électrique ou du free jazz qui les fascinaient également, ils décident d'abandonner temporairement les amplificateurs pour réapprendre la maîtrise des instruments acoustiques traditionnels mexicains.
Pour Lozano, ce changement de paradigme est total. Il doit délaisser la basse électrique pour faire l'apprentissage du guitarrón. Ce volumineux instrument acoustique mexicain, dépourvu de frettes et doté d'une caisse de résonance ventrue en forme de V, est la colonne vertébrale des ensembles de mariachis. Son jeu exige une force physique considérable, les cordes étant traditionnellement pincées par paires en octaves pour projeter le son sans amplification. Pendant près d'une décennie, le groupe, véritablement artisanal, écume les mariages, les fêtes de quartier et les restaurants mexicains de l'est de Los Angeles. Ils se forgent un répertoire colossal de plus de 150 chansons traditionnelles, maîtrisant les subtilités rythmiques des boléros, des rancheras, des cumbias, ainsi que des complexes sones jarochos et sones huastecos. En 1978, ils documentent cette période en publiant un album autoproduit, Del Este de Los Angeles (Just Another Band from East L.A.), capturant l'essence organique de cette première incarnation. Le rôle de Lozano y est fondamental : il assure non seulement le soutien harmonique au guitarrón avec un placement rythmique impeccable, mais contribue également de manière significative aux riches harmonies vocales qui définissent le son du groupe, possédant une voix claire et puissante souvent comparée à celle d'un ténor.
L'Électrification, le Punk et la Conquête Mondiale
Au tournant des années 1980, le paysage musical de Los Angeles est bouleversé par l'explosion de la scène punk, post-punk et du mouvement naissant baptisé "cowpunk" ou roots rock. Galvanisés par cette énergie brute qui résonne avec leur propre approche sans compromis, Los Lobos réintègrent l'instrumentation électrique. Lozano reprend sa basse électrique, apportant avec lui l'immense bagage des polyrythmies latines acquises durant la décennie précédente. Ils partagent la scène avec des groupes phares et provocateurs comme The Clash, Public Image Ltd, The Circle Jerks, et les pionniers du roots rock The Blasters. C'est d'ailleurs en observant Los Lobos ouvrir pour The Blasters que le saxophoniste originaire de Philadelphie, Steve Berlin, décide de quitter son groupe pour rejoindre le quatuor est-angelien, consolidant ainsi la formation définitive du quintet en 1984.
La signature avec le prestigieux label indépendant Slash Records (qui sera plus tard distribué par Warner Bros.) marque le début d'une ascension fulgurante. L'EP ...And a Time to Dance (1983), coproduit par T-Bone Burnett et Steve Berlin, offre au groupe son premier Grammy Award pour la performance mexicano-américaine sur le titre "Anselma". Le jeu de basse de Lozano sur le premier album complet, How Will the Wolf Survive? (1984), révèle une capacité unique et novatrice à faire groover des rythmiques issues de la cumbia ou du norteño mexicain avec la puissance de frappe et la distorsion du rock et du blues américain. La chanson titre devient un hymne de la survie culturelle.
Cette fusion magistrale atteint son apogée commercial à l'échelle mondiale en 1987. Approchés pour enregistrer la bande originale du film La Bamba, retraçant la vie tragiquement courte du pionnier chicano Ritchie Valens, Los Lobos s'exécutent. La reprise du titre éponyme se hisse au sommet du Billboard Hot 100 aux États-Unis, ainsi qu'au Royaume-Uni et dans de nombreux autres pays, propulsant le groupe au statut de superstars mondiales. La ligne de basse de Lozano sur ce morceau, bien que fidèle à l'originale, pulse avec une autorité et une rondeur caractéristiques des productions des années 80.
Maturité Esthétique, Expérimentation et Héritage
Plutôt que de céder aux sirènes de la facilité commerciale post-La Bamba et de se transformer en un groupe de reprises nostalgiques, Los Lobos opèrent un virage à 180 degrés. Soutenu par la basse aventureuse de Lozano, le groupe publie La Pistola y El Corazón (1988), un retour délibéré et sans concession aux sources mariachis et tejanos qui leur vaut un nouveau Grammy Award. Dans les années 1990, avec l'album magistral Kiko (1992), souvent considéré comme leur chef-d'œuvre, le groupe déconstruit les conventions du rock roots pour intégrer des éléments de production avant-gardiste, des textures de jazz, des boucles rythmiques et une expérimentation sonore profonde. Le jeu de Lozano sur des morceaux oniriques comme "Kiko and the Lavender Moon" témoigne d'un toucher extrêmement fluide, lourd et dynamique. Il démontre sa capacité à ancrer des architectures sonores complexes tout en laissant respirer les arrangements audacieux de guitares, de percussions et de claviers.
En parallèle de ses activités avec Los Lobos, Lozano s'implique dans le supergroupe occasionnel Los Super Seven, confirmant son statut d'ambassadeur de la musique frontalière chicana. Avec plus de cinq décennies de carrière ininterrompue au sein de la stricte même formation originelle — une longévité quasi miraculeuse et rarissime dans l'histoire turbulente de la musique rock américaine — Conrad Lozano demeure le pilier rythmique indispensable. Arborant sur scène son sourire caractéristique, communicant une joie de jouer inaltérable, il continue d'insuffler une âme profondément "East L.A." à chaque note. La reconnaissance institutionnelle n'a cessé de croître : le groupe a été nominé pour l'intronisation au Rock and Roll Hall of Fame en 2015, a été intronisé au Austin City Limits Hall of Fame en 2018, et a remporté son quatrième Grammy Award en 2022 (pour le meilleur album Americana) avec l'album de reprises Native Sons (sorti en 2021).
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