Kenny Gradney, du Groove Swamp-Funk de Little Feat (1950-)

Publié le 25 février 2026 à 07:20

Aujourd'hui, 25 février, on célèbre les soixante-seize ans d'un musicien dont le groove a redéfini les fondations du rock américain : le légendaire Kenny Gradney. Loin des solistes exubérants qui monopolisent parfois l'attention, ce natif de Bâton-Rouge a passé plus de cinq décennies à construire l'une des assises rythmiques les plus irrésistibles, profondes et marécageuses de l'histoire de la musique avec son groupe de toujours, Little Feat. Pour les lecteurs fidèles de GraveBasse, il est primordial de se plonger dans l'œuvre de ce maître absolu, un bassiste qui a su fusionner le rock, le funk, le jazz et les syncopes vaudoues de La Nouvelle-Orléans en un gumbo sonore parfaitement homogène et unique au monde.

Le destin musical de Kenny Gradney est inextricablement lié à ses racines louisianaises. Né le 25 février 1950, son ADN porte l'empreinte indélébile des rythmiques chaloupées du Sud profond des États-Unis. Son heure de gloire sonne véritablement en 1972, lorsqu'il intègre Little Feat, la formation visionnaire fondée par le génial guitariste et chanteur Lowell George. En remplaçant le bassiste originel Roy Estrada, Gradney ne se contente pas de remplir une chaise vide en studio ; il bouleverse de fond en comble le paradigme musical du groupe. Arrivant simultanément avec le percussionniste Sam Clayton et le guitariste Paul Barrere, le bassiste devient le catalyseur d'une mutation radicale. Sous son impulsion, Little Feat abandonne ses contours purement blues-rock pour se métamorphoser en une machine funk polyrythmique absolument inarrêtable.

Pour saisir toute l'étendue du génie de Kenny Gradney, il faut analyser la symbiose quasi télépathique qu'il entretenait avec le regretté batteur Richie Hayward et le conguero Sam Clayton. Ensemble, ils formaient un monstre rythmique à trois têtes qui demeure aujourd'hui encore une référence absolue pour les musiciens professionnels. L'approche de Gradney n'a jamais consisté à jouer de manière rigide et mécanique sur le temps. Au contraire, il a élevé au rang d'art supérieur la capacité de jouer très légèrement au fond du temps, créant une tension élastique et une sensation de balancement qui propulsent la musique de manière organique. Ses lignes de basse s'enroulaient avec une souplesse féline autour des roulements excentriques de Hayward et des frappes terriennes de Clayton, générant une fondation à la fois extrêmement dense et incroyablement aérée. Cette alchimie totale est immortalisée sur des chefs-d'œuvre studios comme l'album "Dixie Chicken" et, de manière encore plus magistrale, sur le mythique disque live "Waiting for Columbus".

D'un point de vue purement technique et stylistique, ce qui passionnera tout particulièrement les amateurs de l'instrument qui fréquentent ce blog, le jeu de Gradney est une véritable masterclass de goût et de retenue. Il possède une compréhension innée de l'espace musical, sachant exactement quand laisser respirer une ligne vocale ou un trait de slide guitare, et quand lâcher une note syncopée d'une lourdeur dévastatrice sur le premier temps de la mesure. Des morceaux phares tels que "Spanish Moon" ou "Fat Man in the Bathtub" démontrent sa faculté à construire des grooves répétitifs et hypnotiques qui évoluent par touches infiniment subtiles sans jamais perdre de leur puissance d'ancrage. Son attaque à la main droite est toujours mesurée et contrôlée, privilégiant un son rond et charnu qui vient se loger avec une perfection millimétrée dans les fréquences les plus basses d'un mix pourtant riche en instruments.

Côté matériel, un sujet incontournable dans nos colonnes sur GraveBasse, Kenny Gradney a traversé les époques tout en conservant son identité sonore massive. Durant l'âge d'or des années soixante-dix, il était principalement armé de la classique Fender Precision Bass. Cet instrument de légende lui fournissait le claquant percussif et le grognement fondamental nécessaires pour percer à travers le mur sonore bâti par les deux guitares et les claviers luxuriants de Bill Payne. Au fil de son évolution et de ses tournées marathoniennes, il s'est également tourné vers la lutherie de pointe, adoptant notamment les basses actives Alembic. Ce choix de matériel lui a permis de gagner en clarté, en sustain et en définition dans les registres étendus, magnifiant ainsi les détails de son phrasé si particulier lors des longues improvisations scéniques qui ont fait la renommée du groupe.

Aujourd'hui, alors qu'il souffle ses soixante-seize bougies, Kenny Gradney reste un musicien en activité, défiant allègrement les lois du temps en continuant de sillonner les routes avec Little Feat. Même si le groupe envisage logiquement de lever le pied sur les tournées intensives dans les mois à venir, l'héritage de ce monument de la basse est d'ores et déjà gravé dans le marbre. Il est l'architecte discret d'un son qui a influencé des générations entières de bassistes issus des scènes jam band, funk et rock contemporaines.

Joyeux anniversaire au maître incontesté du groove de la Nouvelle-Orléans.

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