Chris Ethridge, le groove country-soul (1947-2012)

Publié le 10 février 2026 à 07:30

En ce 10 février, date anniversaire de sa naissance, le monde de la basse se doit de saluer la mémoire de l'une de ses figures les plus influentes et pourtant les moins célébrées du grand public : Chris Ethridge. Si son nom ne résonne pas toujours avec la même force que ceux des géants du rock progressif ou du jazz fusion, son empreinte digitale est partout sur les fondations de la musique américaine des années 70. Bassiste fondateur des Flying Burrito Brothers et collaborateur de l'ombre pour des légendes comme Willie Nelson ou Ry Cooder, Ethridge n'était pas un simple accompagnateur. Il était le trait d'union, le musicien visionnaire qui a su injecter la rondeur et le groove du R&B sudiste dans la rigidité de la country traditionnelle, créant ainsi, presque à lui seul, le vocabulaire de la basse Country-Rock.

Né en 1947 à Meridian dans le Mississippi, la même ville natale que le père de la country Jimmie Rodgers, John Christopher Ethridge a grandi au carrefour des genres. Contrairement à beaucoup de ses contemporains californiens qui ont découvert la musique par la surf music ou le rock britannique, Ethridge a fait ses armes dans le Sud profond, s'imprégnant de la soul, du gospel et du rhythm and blues qui émanaient des studios de Memphis et de Muscle Shoals. C’est cette éducation musicale "au sol", viscérale et axée sur le groove, qui allait devenir sa signature. Lorsqu'il décide de migrer vers la Californie à la fin des années 60, il n'emporte pas seulement sa basse, mais toute une philosophie de jeu basée sur l'espace et le ressenti, une approche qui allait radicalement détonner, puis fusionner, avec la scène de Los Angeles.

La rencontre déterminante de sa carrière se fait avec Gram Parsons. Ensemble, ils partagent une vision commune : celle d'une "Cosmic American Music", une synthèse spirituelle entre le rock, la country et la soul. Après un premier essai avec l'International Submarine Band, c'est véritablement avec la formation des Flying Burrito Brothers qu'Ethridge entre dans la légende. Sur leur album séminal The Gilded Palace of Sin sorti en 1969, Chris Ethridge ne se contente pas de jouer les fondamentales comme le ferait un bassiste de country classique. Il apporte une approche mélodique, presque vocale, à l'instrument.

Pour les lecteurs de Gravebasse, il est fascinant d'analyser son jeu sur des morceaux comme The Dark End of the Street ou les compositions qu'il a co-écrites, notamment les poignants Hot Burrito #1 et Hot Burrito #2. Là où la country demande souvent une basse "tique-taque" rigide, Ethridge joue avec un retard presque imperceptible, très en arrière sur le temps, créant une poche rythmique "laid back" typique de la soul. Son son est chaud, rond, probablement obtenu sur une Fender Precision Bass montée avec des cordes à filet plat (flatwounds), jouée aux doigts avec une attaque douce mais ferme près du manche. Cette texture sonore permettait de lier les guitares acoustiques cristallines et la pedal steel plaintive de Sneaky Pete Kleinow, agissant comme le ciment harmonique du groupe.

Au-delà de son rôle d'instrumentiste, Ethridge était un compositeur de talent. Sa contribution à l'écriture n'était pas anecdotique ; il apportait les structures harmoniques plus complexes issues du R&B qui permettaient à Gram Parsons de poser ses mélodies déchirantes. Cependant, l'instabilité du groupe le pousse à quitter le navire assez tôt, ce qui paradoxalement va lancer sa seconde carrière : celle d'un musicien de séance de premier plan.

Durant les années 70, si vous écoutiez un album majeur sortant de la côte Ouest, il y a de fortes chances que Chris Ethridge en tienne les graves. Sa capacité à "servir la chanson" sans jamais envahir l'espace sonore a fait de lui le bassiste favori de producteurs et d'artistes exigeants. On retrouve ses lignes de basse élégantes sur des albums de Ry Cooder, Linda Ronstadt, Randy Newman, et même sur le Lazaretto de Graham Nash. Sa collaboration avec Willie Nelson reste l'un des sommets de sa carrière, prouvant une fois de plus sa capacité à naviguer entre les genres sans jamais perdre son identité. Sur scène avec Willie, comme en studio, Ethridge savait que la note qu'on ne joue pas est souvent aussi importante que celle qu'on joue.

Chris Ethridge nous a quittés en 2wis012, emporté par un cancer du pancréas, mais son héritage perdure. Il a ouvert la voie à une manière de jouer la basse dans le rock américain qui privilégie la mélodie et la profondeur émotionnelle sur la virtuosité technique. Pour les bassistes modernes, réécouter Chris Ethridge est une leçon d'humilité et de musicalité. Il nous rappelle qu'avant d'être un instrument de percussion ou de soliste, la basse est avant tout l'âme d'une chanson, le lien tellurique qui ancre la musique dans la terre. En cet anniversaire, le meilleur hommage à lui rendre est de prendre son instrument, de monter des cordes à filet plat, de couper les aigus, et de jouer une ligne simple, profonde et pleine de soul.

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