En ce 3 février, nous célébrons la naissance de l'une des figures fondatrices de la contrebasse jazz moderne. Si le grand public retient souvent les noms des solistes flamboyants de l'ère du Swing, les bassistes savent que la véritable pulsation de ces orchestres reposait sur des épaules solides. Arthur « Artie » Bernstein, né en 1909 à Brooklyn, fut l'un de ces piliers indispensables, un musicien dont la rigueur technique et le sens du groove ont contribué à définir le rôle de la basse bien avant l'avènement du Bebop.
Des cordes frottées aux cordes pincées
Le parcours d'Artie Bernstein est atypique pour un musicien de jazz de cette époque. Contrairement à beaucoup de ses contemporains qui ont débuté par le tuba avant de passer à la contrebasse par nécessité économique, Bernstein a commencé son éducation musicale par le violoncelle. Cette formation classique initiale a eu une influence déterminante sur son approche future de l'instrument. Elle lui a conféré une connaissance approfondie de l'harmonie, une intonation irréprochable et une dextérité mélodique qui le distinguaient nettement des simples marqueurs de temps de l'époque.
Bien qu'il ait entamé des études de droit à l'Université de New York et ait même été admis au barreau, l'appel de la musique fut plus fort que celui des tribunaux. La scène jazz new-yorkaise de la fin des années 1920 était en pleine effervescence et offrait des opportunités que le jeune musicien ne pouvait ignorer. C'est à cette période qu'il délaisse définitivement le violoncelle et la toge d'avocat pour embrasser la contrebasse, instrument avec lequel il allait écrire sa légende.
L'ascension new-yorkaise et l'ère du Swing
Sa carrière professionnelle démarre sur les chapeaux de roues au début des années 1930. Sa capacité à lire la musique à vue, une compétence rare chez les musiciens de jazz de l'époque, en fait rapidement un sideman très demandé. Il collabore avec des pointures comme Red Nichols et les Dorsey Brothers, s'imposant comme une valeur sûre de la scène new-yorkaise. Son style se caractérise alors par une attaque franche et un son puissant, capable de traverser le mur sonore des grands ensembles de cuivres sans nécessiter d'amplification, technologie alors inexistante.
Cependant, c'est son arrivée dans l'orchestre de Benny Goodman en 1939 qui marque le véritable tournant de sa carrière. Remplaçant Harry Goodman, le frère du chef d'orchestre, Artie Bernstein apporte une assise rythmique nouvelle au "King of Swing". Durant cette période dorée, il ne se contente pas de tenir la baraque dans le big band ; il brille également au sein du célèbre Goodman Sextet, aux côtés du guitariste Charlie Christian et du vibraphoniste Lionel Hampton. Ces enregistrements restent aujourd'hui des modèles du genre pour tout étudiant de la basse jazz. On y entend un Bernstein au sommet de son art, fournissant un tapis harmonique riche et un swing inébranlable qui permettait à Christian d'inventer le vocabulaire de la guitare électrique moderne.
Le pionnier des studios hollywoodiens
Au début des années 1940, alors que la scène jazz commence à muter, Artie Bernstein prend une décision qui va façonner la seconde moitié de sa vie : il quitte les tournées épuisantes pour s'installer à Los Angeles. Ce déménagement marque sa transition du statut de jazzman de club à celui de musicien de studio d'élite.
À Hollywood, sa formation classique et sa lecture impeccable deviennent ses meilleurs atouts. Il intègre les orchestres des grands studios de cinéma, notamment chez Warner Bros et Universal. Il devient l'archétype du musicien de l'ombre, celui que l'on ne voit pas à l'écran mais dont la basse soutient les bandes originales de centaines de films et de dessins animés. C'est une période faste où il prouve que la contrebasse a sa place partout, du jazz hot aux partitions orchestrales complexes des compositeurs de musique de film.
Un héritage technique et musical
Musicalement, Artie Bernstein représente le chaînon manquant entre le style "two-beat" (deux temps par mesure) hérité du ragtime et le "walking bass" (quatre temps) fluide qui deviendra la norme. Son jeu se distinguait par une utilisation percussive de la main droite et une action des cordes probablement très haute, typique des instruments en boyau de l'époque, ce qui lui donnait ce son "boisé" et profond si recherché aujourd'hui par les amateurs de vintage.
Il a su élever le standard d'exigence de l'instrument. Là où certains se contentaient de jouer les fondamentales, Bernstein apportait des lignes de basse construites, logiques et harmoniquement riches. Il a démontré qu'un bassiste pouvait être à la fois un moteur rythmique implacable et un musicien raffiné.
Artie Bernstein nous a quittés prématurément en janvier 1964, mais son influence perdure. En ce jour anniversaire, il est essentiel pour nous, bassistes, de réécouter ses enregistrements avec le Benny Goodman Sextet. Non seulement pour le plaisir du swing, mais pour comprendre comment, avec humilité et maîtrise, il a posé les fondations sur lesquelles nous marchons encore aujourd'hui. Joyeux anniversaire, Mr. Bernstein.
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