En ce 1er février, nous célébrons la mémoire d'une figure essentielle, bien que parfois méconnue du grand public occidental, de la basse européenne. Il s'agit du contrebassiste tchèque Karel Vejvoda, né exactement à cette date en 1929 à Prague. Pour les passionnés de l'histoire de notre instrument, et particulièrement pour ceux qui s'intéressent à l'effervescence du jazz en Europe centrale durant la guerre froide, Vejvoda reste une référence de musicalité et de fidélité au groove. Alors que nous marquons aujourd'hui ce qui aurait été son 97e anniversaire, il est temps de redécouvrir le parcours de ce musicien qui a récemment tiré sa révérence en mai 2024, laissant derrière lui un héritage rythmique considérable.
De la guitare aux quatre cordes : la genèse d'un bassiste
L'histoire de Karel Vejvoda est celle d'une vocation qui s'ignore, un récit qui résonnera chez beaucoup de nos lecteurs bassistes qui ont souvent commencé sur un autre instrument. Fils d'un boucher du quartier de Vyšehrad à Prague, le jeune Karel débute son éducation musicale par le piano dès l'âge de huit ans. C'est cependant sa rencontre sur les bancs du lycée avec une autre future légende, Karel Velebný, qui va sceller son destin. Dans les années 1940, alors que le jazz est une musique de liberté sous l'occupation puis sous les régimes stricts, les deux amis cherchent à monter un groupe.
L'anecdote fondatrice de sa carrière est savoureuse pour nous, bassistes. Faute de contrebasse disponible et ne possédant qu'une guitare, Vejvoda s'empare de la six-cordes non pas pour plaquer des accords, mais pour jouer les lignes de basse sur les cordes graves. Il a développé cette "mentalité de bassiste" — cette envie de soutenir l'harmonie et de marquer le temps — avant même de toucher son instrument de prédilection. Ce n'est que plus tard qu'il adoptera définitivement la contrebasse, transférant son sens inné du walking et de la structure harmonique sur le manche vertical.
L'aventure du SHQ et l'âge d'or du jazz tchécoslovaque
La carrière professionnelle de Karel Vejvoda est indissociable du célèbre ensemble SHQ (Spejbl & Hurvínek Quintet), dirigé par son ami de toujours, le multi-instrumentiste Karel Velebný. C'est au sein de cette formation que Vejvoda va affirmer son style. Le SHQ n'était pas un simple groupe de jazz ; c'était un laboratoire créatif qui a traversé les décennies, intégrant les évolutions du bop, du cool jazz et même des touches de free jazz et d'avant-garde à la fin des années 60.
Sur des albums devenus cultes pour les collectionneurs, comme ceux enregistrés pour le label Supraphon ou l'audacieux label américain ESP-Disk (notamment l'album Karel Velebny & SHQ de 1969), le jeu de Vejvoda brille par sa solidité. Il n'était pas le bassiste "m'as-tu-vu" cherchant le solo à tout prix, mais le pivot central autour duquel s'articulaient les improvisations féroces des solistes. Son approche de la contrebasse se caractérisait par un son boisé, profond, et une capacité à naviguer des grilles complexes avec une décontraction apparente qui est la marque des grands techniciens.
Un héritage au-delà des notes
Outre sa carrière de musicien de scène et de studio, Vejvoda a également contribué à la pédagogie et à la vie culturelle pragoise, restant actif dans le milieu musical bien après l'âge de la retraite. Sa longévité exceptionnelle lui a permis d'être un témoin privilégié des mutations de la musique au XXe et XXIe siècle. Il a prouvé que la basse est un instrument de fondation, capable de traverser les modes et les époques.
Pour nous, bassistes de GraveBasse.com, Karel Vejvoda incarne l'essence du musicien de groupe : celui qui écoute, qui soutient et qui permet à la musique d'exister. En réécoutant aujourd'hui des titres comme ceux présents sur l'album Motus ou Týnom Tánom, on est frappé par la pertinence de ses lignes de basse, qui n'ont pas pris une ride. En ce jour d'anniversaire, nous levons nos manches (de basse) à ce géant discret de la scène européenne.
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