L'histoire de Jeanne Sagan, née le 11 janvier 1979 à Springfield, Massachusetts , est celle d'une ascension méthodique au sein d'une scène dominée par des codes masculins stricts. Contrairement à la mythologie rock traditionnelle qui veut que l'artiste naisse une guitare à la main, Sagan a suivi un parcours atypique. Son initiation musicale ne débute véritablement qu'en sixième année, et son premier instrument de prédilection au lycée est la trompette. Ce détail, souvent anecdotique, est en réalité crucial pour comprendre son approche ultérieure de la basse : la trompette, instrument mélodique et monophonique par excellence, exige une précision rythmique et une gestion du souffle (phrasé) qui se transposeront dans sa capacité à sculpter des lignes de basse claires et définies au sein du chaos sonore du metalcore.
Avant de devenir l'icône que l'on connaît, Jeanne Sagan a vécu la réalité brute de l'industrie musicale. Au début des années 2000, elle travaille comme vendeuse de merchandising pour le label Prosthetic Records, notamment sur la tournée "Sounds of the Underground". Cette expérience de "roadie" avant la lettre lui a conféré une éthique de travail inébranlable et une compréhension logistique de la tournée qui s'avéreront indispensables lorsqu'elle rejoindra des formations d'envergure.
Sa première incursion notable en tant que bassiste se fait avec The Acacia Strain en 2003, un groupe de deathcore également originaire du Massachusetts. Bien que bref, ce passage lui permet de forger son son : lourd, accordé bas, et rythmiquement implacable. Cependant, c'est en 2006 que son destin bascule. Le groupe All That Remains (ATR), alors en pleine ascension, cherche un remplaçant au bassiste Matt Deis. Sagan, connue de la scène locale et appréciée pour sa fiabilité, est recrutée. Elle ne le sait pas encore, mais elle s'apprête à participer à l'écriture d'une page majeure du metal américain.
L'Ère All That Remains : Définir le Son d'une Décennie
L'arrivée de Jeanne Sagan coïncide avec l'enregistrement de The Fall of Ideals (2006), l'album qui propulsera All That Remains au rang de géants du genre. Le metalcore de cette époque se caractérise par un mélange complexe de riffs thrash metal, de breakdowns hardcore et de refrains mélodiques inspirés du death metal mélodique suédois.
Dans ce contexte, le rôle de la basse est périlleux : il ne s'agit pas simplement de doubler les guitares. Les guitaristes Oli Herbert et Mike Martin tissent des harmonies complexes et rapides. Sagan doit donc fournir une fondation qui ancre ces envolées tout en perçant le mix.
Analyse Technique du Jeu : Sagan est une joueuse de médiator (pick). Ce choix est technique autant qu'esthétique. Dans le metalcore, où les grosses caisses de batterie sont souvent "triggées" pour une attaque maximale et où les guitares saturent le spectre des médiums, le jeu aux doigts peut parfois manquer de définition. Le médiator permet à Sagan d'obtenir une attaque percussive, un "clank" métallique qui synchronise parfaitement la basse avec la double pédale du batteur Jason Costa. Sur des morceaux comme "This Calling", sa main droite fonctionne comme un métronome de précision, exécutant des croches et des doubles croches à des tempos dépassant les 180 BPM avec une régularité mécanique.
Mais l'apport de Sagan ne se limite pas à la basse. Elle devient rapidement un élément clé des harmonies vocales du groupe. Sa capacité à assurer des lignes de basse rythmiquement exigeantes tout en chantant des chœurs (souvent dans un registre clair contrastant avec les cris de Phil Labonte) démontre une indépendance psychomotrice remarquable. Cette dualité basse/chant a enrichi la texture live d'ATR, permettant de reproduire les productions studios complexes sans recourir excessivement aux bandes préenregistrées.
Une Quête de Puissance
L'évolution du matériel de Jeanne Sagan documente la recherche du "son parfait" pour le metal moderne. Son équipement a évolué pour répondre aux besoins de scènes de plus en plus grandes et de mixages de plus en plus denses.
| Composant | Modèle | Analyse de l'Utilisation |
|---|---|---|
| Basse Principale | Spector NS Legend 4 Classic | La forme incurvée de la Spector est ergonomique pour les performances énergiques. Équipée de micros actifs, elle délivre un signal puissant avant même l'amplification. |
| Basse Secondaire | Ibanez ARTB100 | Utilisée visuellement dans le clip "Hold On". Son diapason plus court (30.3") offre une tension de corde différente, favorisant un son plus "rond" et vintage, adapté aux morceaux plus rock. |
| Basse (Débuts) | Ibanez Soundgear (SR700) | La série SR est connue pour ses manches très fins, idéaux pour la vitesse et les petites mains, facilitant l'exécution de riffs rapides. |
| Micros | EMG 35DC & 40DCX | Le standard industriel du metal. Ces micros actifs à double bobine (Dual Coil) offrent une compression naturelle et une clarté dans les graves extrêmes, essentielles pour les accordages en Drop C ou plus bas. |
| Amplification (Tête) | Ampeg SVT-CL | La référence absolue. Sagan a longtemps utilisé cette tête à lampes pour sa chaleur et son "growl" caractéristique qui remplit l'espace sonore sous les guitares. |
| Amplification (Alt.) | Orange OB1-500 | Utilisée plus tardivement. Cet ampli à transistors offre une particularité : un circuit de "bi-amping" interne qui permet de mélanger un signal clair et un signal saturé, idéal pour garder du bas tout en ayant de l'agressivité. |
| Cabinets | Omega Enclosures | Le passage d'Ampeg à Omega marque une recherche de personnalisation. Les cabinets Omega sont réputés pour leur projection et leur capacité à encaisser des fréquences sub-basses sans "baver". |
Ce tableau révèle une stratégie : Sagan privilégie la clarté et l'attaque (EMG, Spector) couplées à une amplification massive (Ampeg, Orange). Elle ne cherche pas un son "hifi" mais un son de guerre, capable de rivaliser avec des murs de distorsion.
L'Après-ATR et l'Héritage
En octobre 2015, après près de dix ans de service, Sagan quitte All That Remains. Ce départ, motivé par des raisons personnelles, marque la fin d'une ère pour le groupe. Elle est remplacée par Aaron Patrick, mais pour de nombreux fans, la période "Sagan" reste l'âge d'or du groupe.
Loin de raccrocher, elle rejoint Crossing Rubicon, le projet de son mari Scotty Anarchy. Dans ce contexte, libérée de la pression des tournées mondiales massives d'ATR, elle explore un registre hard rock plus direct. Elle y continue d'assurer basse et chœurs, prouvant que sa passion pour la musique est viscérale et non dictée par le succès commercial.
Jeanne Sagan a été un modèle pour de nombreuses jeunes femmes dans le metal. Sans jamais jouer la carte de l'hyper-sexualisation souvent imposée par l'industrie, elle s'est imposée par sa compétence technique et sa présence scénique. Elle a prouvé qu'une femme pouvait non seulement tenir la basse dans un groupe de metalcore de premier plan, mais en être un pilier sonore indispensable.
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