Andrés Rotmistrovsky, la basse comme voix

Publié le 27 juin 2026 à 09:15

Né à Buenos Aires, formé à Berklee, devenu l'un des sidemen les plus demandés de la scène new-yorkaise : voici un bassiste que le grand public ne connaît pas, mais que les bassistes, eux, écoutent attentivement. Derrière son premier album Upbeat (2011) se cache une démarche rare — faire chanter la basse seule, sans jamais sacrifier la fonction rythmique.

Il y a deux Andrés Rotmistrovsky, et il le dit lui-même. Le premier est celui des vidéos : un musicien penché sur sa cinq-cordes, arrangeant des standards et des chansons populaires en chord-melody, faisant tenir la ligne de basse, l'harmonie et la mélodie sur un seul instrument. Le second est plus discret : le bassiste de session, le sideman fiable qui passe ses soirées à tenir le groove derrière d'autres, à New York puis à Buenos Aires. C'est cette double identité — virtuose mélodique d'un côté, serviteur du morceau de l'autre — qui fait tout l'intérêt du personnage.

Buenos Aires, l'instrument trouvé tôt

Rotmistrovsky naît à Buenos Aires et tombe amoureux de la basse électrique très jeune. Les témoignages convergent sur un point : c'est un autodidacte acharné, du genre à pratiquer pendant les récréations à l'école. Cette intensité précoce explique en partie la suite — quand on travaille un instrument avec cette discipline dès l'enfance, on finit par développer une voix personnelle, et c'est exactement le mot qu'il emploie pour parler de son jeu.

Son tout premier instrument est un Fender Jazz Bass japonais des années 1990, qu'il a conservé. Un point de départ heureux : un bon instrument dès le début, ça change la relation au son.

Berklee, les bourses et les prix

Le tournant, c'est Berklee College of Music, à Boston, qu'il intègre grâce à plusieurs bourses. Il en ressort diplômé avec mention, et surtout couronné de deux distinctions qui pèsent dans le milieu : le Charles Mingus Award et l'Outstanding Performer Award (tous deux en 2007), auxquels s'ajoute une bourse de tournée internationale. Ce ne sont pas des récompenses anecdotiques — l'Outstanding Performer Award notamment est l'une des plus convoitées de l'école. Berklee marque le début d'une période américaine longue : environ quinze ans entre Boston et New York, de 2004 à 2019.

New York, le sideman aux cinquante albums

Installé à New York à partir de 2008, Rotmistrovsky devient ce qu'on appelle un musicien de la scène — il joue, selon ses propres dires, quasiment tous les soirs. Sa polyvalence est sa carte de visite : jazz traditionnel et contemporain, R&B, gospel, pop, rock, mais aussi flamenco, musiques du Moyen-Orient, et tout le spectre des folklores latino-américains (Pérou, Brésil, Cuba, Colombie, Mexique, Uruguay, Argentine).

La liste de ceux qu'il a accompagnés sur scène ou en studio en dit long sur sa réputation : Rubén Blades, Joan Baez, Paquito D'Rivera, la star pop turque Sertab Erener, La Mala Rodríguez, ainsi que de grands noms de la chanson argentine et latino-américaine — León Gieco, Eva Ayllón, Teresa Parodi, Victor Heredia, Julia Zenko, Miguel Cantilo. On croise aussi dans son parcours Michael League, le fondateur de Snarky Puppy. Au total, sa basse figurerait sur plus de cinquante albums.

Côté salles, son CV coche les grandes cases : Carnegie Hall, Lincoln Center, le Blue Note, l'Apollo Theater, le Boston Symphony Hall, le Montreux Jazz Festival, et les Latin Grammys. C'est le genre de parcours qui ne fabrique pas la célébrité, mais qui installe le respect des pairs.

« Je cherche toujours à avoir ma propre voix dans la musique, que tout ce que je joue sonne comme moi. C'est ma priorité. »

La basse solo, ou l'art de tout dire avec un seul instrument

C'est là qu'il se distingue vraiment. Rotmistrovsky a bâti une partie de sa notoriété en ligne sur ses arrangements pour basse seule — des relectures en chord-melody où il joue simultanément la basse, les accords et la mélodie. Sa version africanisée de « Blackbird » des Beatles (sur une Höfner « violon », avec le percussionniste Marcelo Woloski au calabash), son arrangement de « You've Got a Friend in Me » de Randy Newman, ou ses lectures de Spinetta et Charly García, ont circulé bien au-delà du cercle des bassistes.

Cette démarche n'est pas un simple exercice de virtuosité. Elle découle d'une vraie recherche musicale — sur le placement rythmique, sur la résonance, sur la façon de faire respirer un instrument que l'on cantonne d'habitude à la fondation. C'est ce travail qui irrigue son premier disque.

« Upbeat » (2011) : un disque-voyage

Publié le 27 décembre 2011, Upbeat est le premier album sous son nom, et il porte bien son titre. Le mot fait référence à des années passées à étudier les effets que l'on peut créer en accentuant l'envers du temps — ces contretemps « en suspension dans l'air », les upbeats. C'est tout sauf un choix anodin pour un bassiste : c'est un parti pris rythmique qui colore l'ensemble du disque.

Le récit que tisse l'album est explicitement autobiographique : il part des histoires de migration de ses ancêtres — leurs départs et leurs arrivées aux quatre coins du monde —, traverse des images d'enfance, et atterrit dans ses propres expériences de musicien voyageur. Les compositions gravitent autour de rythmes sud-américains vibrants — milonga, chacarera, candombe, partido alto, zamba — irrigués de jazz, de tango et de flamenco. Une carte d'identité sonore métissée, à l'image du parcours.

Il s'entoure d'excellents musiciens : le pianiste Evgeny Lebedev, le saxophoniste Matan Chapnitzka et le percussionniste Marcelo Woloski. Le disque inclut aussi des relectures parlantes : « Alone Together », standard de jazz, et « Desarma y Sangra », joyau signé Luis Alberto Spinetta — une manière d'inscrire ses racines argentines au cœur d'un album profondément personnel. La critique latino-américaine de l'époque a salué un disque « créatif, solitaire, à forte charge sentimentale ».

Les duos basse & voix

Au fil des années, Rotmistrovsky a développé un format qui lui ressemble : le duo dépouillé basse-voix, où l'instrument tient à lui seul tout le tissu harmonique sous le chant. Il l'a pratiqué avec la chanteuse Angela Watson, puis avec la Portugaise Sofia Ribeiro (un disque jazz-brésilien aux sources brésiliennes, argentines et portugaises). Le sommet de cette veine reste « Bajo & Voz » (2023), en duo avec la Colombienne Marta Gómez : un répertoire de folklore sud-américain et de relectures (Gardel, Spinetta, Jorge Drexler), où ses arrangements minimalistes laissent une liberté totale d'improvisation. Gómez elle-même décrit le passage « d'un disque philharmonique à un disque minimaliste avec juste basse et voix » comme une expérience radicale et libératrice.

Retour en Argentine, télévision et transmission

Après sa période new-yorkaise (qui s'achève autour de 2019), Rotmistrovsky revient en Argentine. Il y devient le bassiste attitré de l'émission de télévision Playroom (ESPN) et anime BajoBar, un cycle de concerts en duo basse et voix. Sa basse s'est aussi invitée à l'écran : il a enregistré pour la série Disney Entrelazados et pour le film espagnol El Buen Patrón, porté par Javier Bardem.

Mais c'est sans doute l'enseignement qui occupe désormais le plus son énergie. Depuis 2020, il s'investit pleinement dans la pédagogie en ligne, avec des cours centrés sur la musicalité, la perception, la créativité et l'idée que « chacun est son propre maître ». Ses élèves, à en croire les retours, plébiscitent une méthode ludique et exigeante. Et son terrain de jeu est mondial : il a donné des masterclass aux États-Unis, au Canada, en Suisse, en Inde, au Népal, en Australie, aux Pays-Bas, au Danemark, partout en Amérique latine, en Espagne — et jusqu'à Madagascar.

Le matériel : la quête du passif

Le parcours d'équipement de Rotmistrovsky raconte une conversion intéressante. Son instrument principal a longtemps été une Sukop 5 cordes sur mesure, accordée mi-la-ré-sol-do (E A D G C), avec laquelle il a tourné des milliers de kilomètres et tourné l'essentiel de ses vidéos. Détail révélateur : il a fini par retirer le circuit actif de cette basse. À force de tournées et de festivals, il a constaté que les instruments passifs s'imposaient mieux dans le mix — plus de force, de clarté, de définition. Une expérience à méditer pour tout bassiste qui hésite entre actif et passif.

Pour la scène et le studio, il a aussi navigué vers des instruments plus traditionnels : une Fender Precision montée en filets plats (flatwounds) et une Traveler de voyage. Il a par ailleurs fait construire une Lorita Basses taillée sur mesure : 5 cordes, semi-creuse, légère (« mon dos remercie »), passive, deux micros plus un piézo — pensée pour retrouver « l'esprit de la guitare espagnole » qui l'a tant marqué. Côté ampli, il a longtemps loué l'Aguilar Tone Hammer 350 avant de s'orienter vers Epifani. Endorser de Sukop, Lorita, Traveler Guitar, La Bella Strings, Reunion Blues, Epifani et Singular Sound, il avoue surtout avoir une quinzaine de basses chez lui — « une grande famille désordonnée » qui surgit dans tous les coins de la maison.

Rotmistrovsky n'a pas la notoriété d'un Tony Levin ou d'un Leland Sklar, et il serait malhonnête de le présenter autrement. C'est un musicien de musiciens : un sideman au CV impeccable doublé d'un soliste qui a su transformer la basse en instrument complet, capable de porter seul une chanson entière. Son intérêt, pour qui s'intéresse à l'instrument, tient autant à son jeu — cette obsession de la mélodie et du placement rythmique — qu'à ses choix d'équipement, ce retour assumé vers le passif après des années de quête. Et derrière la technique, il y a une idée simple, presque artisanale, qu'il répète volontiers : il n'y a ni mieux ni moins bien, l'art est l'une des formes d'expression les plus profondes dont on dispose — alors fonce.

Sources : Bandcamp (Upbeat), All About Jazz, Newvelle Records, No Treble, World Music Central, Bajos y Bajistas, andresrotbasslessons.com. Article rédigé pour gravebasse.com.

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