Quarante ans que Peter Hook joue sur scène une semi-acoustique bricolée pour lui seul. Eastwood en a tiré une série : manche traversant, micro P splitté, préampli trois bandes et caisse à ouïes prête à larsen. Décryptage complet, face-à-face avec Guild, Warwick et Gretsch, et ce que disent (ou taisent) les premiers utilisateurs.
La genèse — Une Yamaha dans un corps de jazz-box
Chez Peter Hook, tout commence par un malentendu fécond. Le jeune bassiste de Joy Division, faute de pouvoir s'entendre dans le vacarme des répétitions, grimpe dans les aigus, joue au médiator, et invente sans le vouloir ce chant de basse mélodique qui deviendra la signature de Love Will Tear Us Apart puis de tout le répertoire de New Order. L'instrument qui porte cette voix sur disque, c'est une Yamaha BB1200S de 1980 — une solidbody à manche traversant que Hook décrit lui-même comme « une guitare féroce », présente, dit-il, sur chaque enregistrement où il a tenu une quatre-cordes.
Mais sur scène, Hook veut autre chose. Dès 1982, il s'offre les services du luthier Chris Eccleshall pour construire une basse hybride : l'électronique et l'esprit de sa BB1200S, logés dans une caisse semi-acoustique. L'idée n'a rien d'esthétique : une caisse creuse, ça vibre, ça réinjecte, ça larsène. Et Hook veut ce feedback, ce halo instable qui fait gronder les notes tenues dans les grandes salles. Cette basse-là n'a jamais existé en série. Elle est restée un outil de travail, un prototype de tournée.
C'est ce fantôme qu'Eastwood Guitars, la maison canadienne spécialisée dans les rééditions de raretés vintage, a exhumé. Avec accès à l'original de Hook pour relevés et mesures, l'équipe construit un prototype en 2022 — une version personnalisée, baptisée « Lola », part aussitôt en tournée avec Peter Hook & The Light. Le modèle de série est dévoilé en février 2024 sous le nom de Hooky Viking Bass PRO, en Dark Cherry et en noir, à 1 499 dollars. La première fournée est épuisée en quelques semaines ; chaque exemplaire de ce premier lot porte une étiquette intérieure signée à la main par Hook et un livret où le bassiste raconte l'histoire de sa basse d'origine.
En avril 2025 arrivent deux finitions supplémentaires, Goldtop et 3 Tone Sunburst, annoncées à 18 exemplaires chacune. Entre-temps, le modèle a discrètement changé de nom : sur le catalogue Eastwood, la « Viking » est devenue VK PRO. La lutherie, elle, n'a pas bougé d'un copeau. Précision utile pour les collectionneurs : Eastwood décline aussi un Hooky Bass 6 PRO, réplique de la Shergold Marathon six-cordes de Hook, sortie en 2020 — un tout autre instrument.
Une semi-acoustique pensée non pas pour sonner « jazz », mais pour hurler dans les retours. C'est tout le paradoxe — et tout le charme — de la Hooky.
Anatomie — Ce qu'il y a sous le vernis
| Type | Basse électrique semi-hollow 4 cordes, ouïes en f |
|---|---|
| Caisse | Table érable, fond et éclisses acajou |
| Manche | Érable, traversant (neck-through) |
| Touche | Ébène, 22 frettes, radius 16" (406 mm) |
| Diapason | 34" (864 mm), long scale |
| Largeur au sillet | 1,65" (≈ 41,9 mm) |
| Micro | Un simple bobinage splitté type Precision |
| Électronique | Sélecteur actif/passif ; en passif : volume + tonalité ; en actif : gain supplémentaire + EQ 3 bandes |
| Contrôles | Volume, tonalité, graves, médiums, aigus |
| Chevalet | Entièrement réglable |
| Accastillage | Chrome / nickel ; mécaniques à rapport 1:22 (selon Vintage Guitar) |
| Cordes d'origine | .044 – .064 – .081 – .100 |
| Finitions | 3 Tone Sunburst, Goldtop, Dark Cherry, Black ; version gaucher disponible |
| Livrée avec | Housse Rockbag ; étui rigide en option |
| Prix actuel | 1 549 $ US sur eastwoodguitars.com (hors port, douane et TVA à l'import) |
Un manche traversant dans une semi-hollow : l'anomalie
C'est le détail qui fait tiquer n'importe quel luthier. Dans la tradition des semi-acoustiques — Gibson EB-2, Gretsch, Guild, Höfner — le manche est collé ou vissé sur une caisse qui fait sa vie de caisse. Ici, l'érable du manche file à travers le corps, comme sur la BB1200S dont la Hooky reprend l'ADN. Conséquence attendue : plus de rigidité, plus de tenue de note et une attaque plus nette qu'une hollow classique, tout en gardant la part d'air et de résonance que procurent la table érable et les flancs en acajou. Vintage Guitar relève d'ailleurs un talon très profond, avec une jonction au niveau de la 20ᵉ case, qui dégage l'accès aux aigus — terrain de jeu favori de Hook.
Un seul micro, deux caractères
Pas de double micro façon Filter'Tron ou BiSonic : la Hooky se contente d'un micro splitté type P, fidèle à la philosophie de la Yamaha de Hook. Le magazine Vintage Guitar le décrit comme un aimant Alnico V bobiné autour de 12 kΩ — une valeur plutôt généreuse qui promet du mordant. Le tempérament se joue ensuite sur le petit sélecteur actif/passif. En passif, on reste sur un couple volume/tonalité à l'ancienne. En actif, l'électronique ajoute du gain et ouvre un égaliseur trois bandes (graves, médiums, aigus) qui transforme l'instrument : du rond et feutré au tranchant, voire au franchement agressif. C'est là que la Hooky se distingue de toutes ses concurrentes « vintage » : aucune ne propose de préampli.
Ébène, radius plat, sillet standard
Le choix de la touche en ébène est plus haut de gamme que le palissandre ou le laurier habituels à ce tarif —, radius de 16" assez plat qui facilite les accords et les tapping, et sillet de 41,9 mm, soit une largeur de manche de type Precision moderne, ni fine ni massive. Les cordes d'origine (.044–.100) restent dans les standards : on peut garder ses habitudes de tirant.
À l'usage — Ce qu'en dit la presse spécialisée
Le banc d'essai le plus complet publié à ce jour est celui de Ward Meeker dans le numéro de septembre 2025 de Vintage Guitar. Son constat principal : une basse « ultra-polyvalente », avec un haut du spectre prononcé qui met en valeur l'attaque au médiator — exactement ce qu'on attend d'un instrument signé Hook. Le trois-bandes actif est jugé efficace, capable d'arrondir le son en douceur comme de gonfler sérieusement le bas du spectre ; poussé à fond, l'aigu devient, selon lui, assez brillant pour n'importe quelle situation.
Côté confort, la basse tombe bien en position debout, et les mécaniques à rapport serré facilitent l'accordage. Deux réserves toutefois. D'abord un léger déséquilibre vers la tête, que le poids du compartiment de pile ne parvient pas totalement à compenser — rien de rédhibitoire, mais une sangle adhérente sera bienvenue. Ensuite, le pickguard gêne le slap : pour taper et tirer franchement, Meeker estime qu'il faudrait le démonter. Soyons honnêtes : ceux qui achètent une Hooky pour slapper se sont trompés de rayon.
Reste la question du larsen, raison d'être de l'instrument. C'est un atout pour qui cherche ce halo, et un piège pour qui joue fort sans l'avoir anticipé : comme toute caisse à ouïes, la Hooky demandera une gestion attentive du volume et du placement face aux enceintes.
Le nerf de la guerre — Un prix qui a joué au yo-yo
Suivre le prix de la Hooky relève presque de l'exercice comptable. Lancée à 1 499 $ en février 2024, elle est annoncée à 1 799 $ lors de l'arrivée des finitions Goldtop et Sunburst en avril 2025, avant de redescendre à 1 549 $ sur la boutique Eastwood aujourd'hui. Sur le marché de l'occasion, un exemplaire B-stock Dark Cherry est passé chez un revendeur américain avec un prix d'origine affiché de 1 199 $.
Le comparatif — Guild, Warwick, Gretsch : trois autres façons d'aimer la caisse creuse
Première surprise en dressant ce comparatif : la Hooky est la seule des quatre en diapason 34". Les semi-acoustiques de Guild et Gretsch sont aujourd'hui toutes en short scale, et la Star Bass de Warwick en medium scale. Autrement dit, la Hooky s'adresse d'abord au bassiste de Precision qui veut du bois qui respire sans rien changer à sa main gauche.
| Eastwood Hooky VK PRO | Guild Starfire Deluxe Bass | Warwick RockBass Star Bass 4 | Gretsch G5442BDC Electromatic | |
|---|---|---|---|---|
| Construction | Semi-hollow, manche traversant | Hollow, table et fond érable voûtés, manche collé | Caisse creuse érable, manche collé | Hollow double pan coupé, sound post |
| Diapason | 34" (864 mm) | 30,75" (781 mm) | 32" (813 mm) | 30,25" (768 mm) |
| Manche / touche | Érable / ébène, 22 f. | Acajou / palissandre, 21 f. | Érable laminé et ekanga / wengé, 21 f. | Érable / palissandre, 22 f. |
| Sillet | 41,9 mm | n. c. | 38,5 mm | 40,6 mm |
| Micros | 1 split-coil type P | 2 simples Guild BS-1 BiSonic | 2 simples MEC Vintage | 2 Black Top Filter'Tron |
| Électronique | Active/passive, EQ 3 bandes | Passive, 2 vol. + 2 ton. + master, sélecteur 3 pos. | Passive, 2 vol. + 2 ton., sélecteur 3 pos. | Passive, 2 vol. + master vol. + master ton. |
| Poids | ≈ 3,9 kg (mesuré par VG) | n. c. | ≈ 3,8 kg | n. c. |
| Prix indicatif | 1 549 $ | 1 199 $ (prix FR non annoncé) | ≈ 945 $ à 1 315 $ selon revendeur et finition | ≈ 800 $ (prix US) |
Guild Starfire Deluxe Bass : la tradition revenue d'hier
Le calendrier fait bien les choses : Guild a annoncé le 22 septembre 2026 le retour de la Starfire Deluxe Bass au sein de sa Newark St. Collection, en deux finitions aux noms savoureux, Teal the Deal et Sweet Tea. C'est l'héritière directe des Starfire des années 60 — celles qui ont fait vibrer le Jefferson Airplane de Jack Casady ou les débuts de Phil Lesh au sein du Grateful Dead. Au programme : table et fond en érable voûtés, éclisses érable, manche acajou profil Soft U, touche palissandre à inlays blocs, et surtout deux micros BiSonic BS-1 à simple bobinage, chacun avec son volume et sa tonalité, plus un master. Mécaniques Grover à engrenages ouverts, chevalet Guild à pontets en palissandre : le vintage est assumé jusque dans la quincaillerie.
Face à la Hooky, la Guild joue une tout autre partition : diapason court de 30,75", son boisé, rond, dans la pure lignée des caisses creuses sixties, sans préampli. À 1 199 $, elle est 350 $ moins chère, mais s'adresse à un bassiste qui cherche l'instrument d'époque plutôt que la polyvalence. Pour les budgets serrés, Guild propose aussi la Starfire I Bass, un micro BiCoil, autour de 595 à 599 € chez les revendeurs français — saluée par Guitar World pour sa légèreté, sa finition et son équilibre, sans tendance à basculer vers la tête.
Warwick RockBass Star Bass 4 : la caisse creuse à l'allemande
Chez Warwick, marque qu'on associe davantage au bubinga et aux sons modernes, la Star Bass fait figure d'exception rétro. La version RockBass, fabriquée en Asie, reprend une caisse en érable, un manche collé en érable laminé renforcé d'ekanga, une touche en wengé et 21 frettes jumbo en alliage titane-laiton. Deux micros passifs MEC Vintage à simple bobinage, deux volumes, deux tonalités, un sélecteur trois positions : la configuration classique d'une hollow à deux micros. Le sillet Just-a-Nut III réglable et les strap-locks livrés d'office sont des détails typiquement Warwick.
Le diapason de 32" en fait un compromis entre le confort d'une short scale et la tension d'une long scale, avec un manche nettement plus étroit que celui de la Hooky (38,5 mm au sillet). Pesée à environ 3,8 kg, elle est dans le même ordre de poids. Côté prix, les écarts sont considérables selon le revendeur et la finition — de 945 $ à 1 315 $ aux États-Unis. Elle reste en tout cas la seule de ce comparatif qui existe également en cinq cordes.
Gretsch G5442BDC Electromatic : le rock'n'roll accessible
Gretsch est, avec Höfner, le nom qui vient le premier à l'esprit quand on parle de basse à ouïes. Dans la gamme actuelle, la référence abordable est la G5442BDC Electromatic : caisse hollow double pan coupé de 57 mm d'épaisseur, bracing à sound post, manche érable, touche palissandre à inlays « hump-block », bindings partout. Deux micros Black Top Filter'Tron, deux volumes séparés, un master volume et une master tonalité, sélecteur trois positions, chevalet Adjusto-Matic sur base palissandre et cordier en « G » : c'est le look Gretsch dans toute sa splendeur.
Mais avec son diapason de 30,25", c'est la plus courte des quatre, et de loin la moins chère (autour de 800 $ aux États-Unis). Les amateurs de 34" regretteront la G5440LS, sa grande sœur long scale en caisse single cut : plusieurs revendeurs l'indiquent désormais comme épuisée ou retirée de la vente. Sur le marché de l'occasion, elle reste l'alternative la plus directe à la Hooky en termes de diapason. Pour le très haut de gamme, Gretsch propose la signature Tom Petersson G6136B-TP, dans une tout autre catégorie de prix (autour de 4 000 $).
Ce qui distingue vraiment la Hooky
Mises côte à côte, ces quatre basses racontent deux philosophies. Guild, Warwick et Gretsch cultivent l'héritage : deux micros passifs, manche collé, son d'époque, diapason raccourci. La Hooky, elle, est une solidbody moderne déguisée en semi-acoustique : manche traversant, un seul micro P, préampli actif, 34". Elle sera moins « jazz-box » dans le son, mais bien plus polyvalente, plus précise dans l'attaque et plus à l'aise dans un mix rock ou post-punk dense. C'est aussi, logiquement, la plus chère.
La Hooky VK PRO n'est pas une basse de musée, et c'est précisément ce qui la rend intéressante. Là où la concurrence recycle, avec talent, la recette des caisses creuses des années 60, Eastwood a réalisé le rêve très personnel d'un bassiste : une semi-acoustique qui se joue comme une solidbody, sonne comme une solidbody quand on le veut, et se met à respirer dès qu'on lâche les chevaux devant l'ampli. Le préampli trois bandes, la touche ébène et le diapason 34" en font l'instrument le plus polyvalent de ce comparatif.
Ses limites sont réelles : un prix élevé, une importation coûteuse pour le public européen, un léger déséquilibre en faveur de la tête et un pickguard qui n'aime pas le slap. Mais pour le bassiste post-punk, new wave ou indie qui joue au médiator, dans les aigus, et qui a toujours rêvé de faire chanter ses lignes comme sur Ceremony ou Age of Consent, il n'existe à ce jour aucun équivalent direct sur le marché.
Ajouter un commentaire
Commentaires